Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

L’Assiste ou l’or céleste par Eugène Troubetskoï

2 Commentaires

Eugène Troubetskoï (1863-1920) est un prince, philosophe et esthète russe, qui a sa place dans le courant de la philosophie russe du début du XXe siècle auprès de Soloviev, Florensky ou Boulgakov. Il écrit des lignes merveilleuses sur la lumière et les icônes, sur l’Assiste. Je crois que par un étrange hasard, nous avons rencontré son petit fils, au bord du lac Labelle (Canada) en septembre 2011.

(Extrait de la brochure Deux mondes dans l’iconographie russe. Édition de l’auteur, Μοscοu, 1916).

Détail (Maître Denys)

Détail (Maître Denys)

La mystique de l’iconographie est avant tout une mystique du soleil au sens spirituel le plus haut… Si belles que puissent être les autres couleurs du ciel, c’est l’or du soleil à son zénith qui symbolise «la lumière des lumières», « le miracle des miracles ». Toutes les autres couleurs se définissent par leur dépendance par rapport à l’or solaire, et composent un « ordre », une « hiérarchie » autour de lui. Le bleu nocturne, le scintillement des étoiles, l’incendie du couchant s’effacent devant lui. Le reflet de l’aube n’est que l’annonciateur du grand élan solaire. C’est par le jeu des rayons du soleil que se déterminent toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, car le soleil constitue, au ciel et sous le ciel, la source de toute lumière et de toute couleur.

Ainsi, dans l’iconographie, les couleurs s’ordonnent autour du « soleil qui ne se couche jamais ». Chaque couleur de l’arc-en-ciel trouve son sens dans la représentation d’un aspect de la gloire divine jaillie de la transcendance. Mais parmi toutes les couleurs, seul, l’or solaire suggère le centre de la vie divine, et toutes les autres sont autour.

Seul, Dieu qui resplendit comme le soleil est la source de la lumière royale; les autres couleurs qui l’entourent expriment la vraie nature de la création, le ciel et la terre glorifiés qui constituent le temple νiνant du Seigneur, le temple « nοn créé de main d’homme ».

L’iconographe, par une certaine intuition mystique, a décelé d’avance le mystère du spectre solaire qui ne fut scientifiquement découvert que bien des siècles plus tard. C’est comme s’il avait « senti » dans la pluralité des couleurs la réfraction multicolore du mystère unique de la vie divine, solaire. Cette couleur divine porte en iconographie un nom spécifique, celui d’assiste. La façon de représenter celui-ci est fort remarquable: l’assiste n’a jamais l’aspect massif, homogène, de l’or d’ici-bas; il ressemble à une toile aérienne, éthérée, de rayons dorés très légers qui viennent de Dieu et illuminent d’un éclat divin tout ce qui l’entoure. Lorsque nous voyons l’assiste dans une icone, cela suppose toujours et indique la présence de la Divinité comme source de cette assiste. L’assiste exprime la glorification par la lumière divine, plus précisément, elle marque la pénétration dans la vie divine, ce qui se présente à elle comme très proche. Ainsi sont recouverts d’assiste les vêtements de la « Sophia », « la Sagesse de Dieu », et ceux de la Mère de Dieu s’élevant aux cieux après la Dormition. C’est aussi l’assiste qui souvent fait scintiller les ailes des anges, c’est lui qui dore les sommets des arbres du Paradis, et parfois encore c’est avec de l’assiste qu’οn recouvre, dans les icônes, les coupoles des églises. Il est significatif que ces coupoles (…) ne soient pas recouvertes d’une couche compacte d’or, mais de rayons et de scintillements dorés. Grâce à leur légèreté éthérée, ces rayons évoquent une lumière vivante, chaude et comme mobile. Ils font étinceler les vêtements du Christ glorifié, briller comme du feu les ornements et le trône de la Sagesse, et brûler dans les cieux le faîte des églises. Et c’est justement par cet éclat vivant, par ce dynamisme scintillant que la gloire de l’au-delà se distingue de tout ce qui est ici, de tout ce qui n’est pas encore glorifié. Ce monde peut se tendre vers les hauteurs, imiter la flamme: seuls les sommets de la vie de l’Église baignent dans la vraie lumière. Et le dynamisme de l’or spirituel signale sur ces sommets l’éclat de l’au-delà.

Ces couleurs, dans leur symbolique d’au-delà, sont utilisées par l’ancienne iconographie russe, surtout à Novgorod, avec une étonnante intuition artistique. Ainsi οn ne trouve pas d’assiste dans toutes les représentations de la vie terrestre du Christ οù la réalité de sa nature humaine est soulignée, οù sa divinité se cache « sous l’aspect du serviteur ». Mais l’assiste réapparaît dès que l’iconographe montre le Christ glorifié, et déjà quand il veut faire sentir que sa glorification approche. Οn trouve souvent l’assiste dans la représentation du Christ nouveau-né, car l’iconographe entend souligner que ce petit enfant est en réalité « d’avant les siècles ». Les vêtements du Christ sont ornés d’assiste dans la Transfiguration, la Résurrection et l’Ascension. Et le Christ resplendit encore de ce rayonnement spécifique de la divinité quand il arrache les âmes à l’enfer et retrouve le Larron au Paradis.

Chaque fois que les iconographes ont dû représenter la distinction et l’interpénétration du créé et de l’incréé, ils ont utilisé l’assiste aνec un art impressionnant. Il en est ainsi par exemple dans les icônes qui montrent la Dormition de la Mère de Dieu. Dans les meilleures de ces icônes, οn voit d’évidence au premier coup d’œil que la Mère de Dieu, étendue sur son lit de mort, en vêtements sombres, parmi ses proches, se trouve corporellement dans le plan de la nature d’ici-bas, telle que nous la voyons avec nos yeux terrestres. Au contraire, le Christ, qui se tient debout derrière le lit, en vêtements lumineux, portant dans ses bras l’âme de sa Mère sous l’aspect d’un nouveau-né, donne l’impression d’une apparition du monde invisible. Il brille, resplendit, rayonne et se détache des couleurs, intentionnellement lourdes, du plan terrestre par la légèreté éthérée des rayons de l’assiste.

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Auteur : elisabethlamour

peintre d'icônes

2 réflexions sur “L’Assiste ou l’or céleste par Eugène Troubetskoï

  1. Très beau texte d’un passionné de lumière
    C’est bien elle qui nous attire tous…
    Annie

  2. Pingback: L’icône de la Trinité, un commentaire d’Eugène Troubetskoï | Elisabeth Lamour

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