Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Les émission des 22, 29 décembre et 5 janvier : le carmin

Après trois années passées avec les pigments bleus, découvrons dans l’émission Tout en nuances (chaque lundi sur RCF Isère – 103.7 – à 8 h 35 et juste après 11 h) une couleur très différente : le rouge. Chaque semaine, nous effeuillerons une nuance, un caractéristique, une émotion liée à la couleur rouge et pendant les 3 semaines à venir, nous parlerons plus précisément du carmin (toutes sortes de carmins le 22 décembre, le carmin de kermès le 29 décembre et le carmin de cochenille le 5 janvier).

pigment carmin naccarat, rouge cochenille authentique (K42100)

Pigment carmin naccarat, rouge cochenille authentique (K42100)

Le carmin, couleur aux nuances infinies court du rouge vif au rose foncé éclatant, ou tire sur le violet, le rendant proche du pourpre. Sous le nom de carmin, on trouve deux matières colorantes rouges, de constitution chimique voisines, obtenues à partir de deux sortes d’insectes, parasites de certains végétaux : le kermès et la cochenille.

L’insecte, à l’allure d’une petite boule rougeâtre d’un diamètre de 5 à 8 mm, adhère aux branches d’arbustes. Quelle que soit la variété, seules les femelles sont utilisées, car les mâles ne contiennent pas le pigment colorant, l’acide carminique. On récolte les femelles adultes juste avant la ponte, pleine d’œufs, puis on les fait sécher au soleil. On les écrase ensuite pour obtenir une poudre rouge, soluble dans l’eau. Le colorant obtenu, dont le principal composant est l’acide carminique, est ensuite incorporé à l’alun. Pour obtenir l’équivalent du rouge vermillon, on le mélange avec du vinaigre ou du citron.

On fabrique alors d’excellentes teintures rouges aux belles nuances et résistant aux lavages et à la lumière.

À l’origine, le pigment carmin provient de la teinture obtenue avec les corps séchés d’un parasite du chêne kermès, d’où le nom de kermésy, qui donne aussi le terme « cramoisi ». La signification littérale du mot serait « pigment rouge produit par un ver ». On appelle aussi le kermès vermilium, ce qui signifie « petit ver » et donne en français le mot vermeil ou vermillon. Quant à la laque fabriquée à partir de la sécrétion de cet insecte, elle était connue sous le nom de « laque cramoisi ».

Vraiment, il est difficile de se retrouver dans toutes ces dénominations : carmin de kermès, de cochenille, cramoisi sans compter la confusion avec le vermillon et le grenat, d’autant plus qu’il existe trois ou quatre sortes de cochenilles tinctoriales venues d’Arménie, de Pologne ou d’Amérique, aux propriétés et aux nuances toujours différentes.

Nous tenterons quelques distinctions et évoquerons seulement le carmin de kermès, puis le carmin de cochenille d’Amérique.

Le carmin de kermès, aussi connu sous le nom de « graine écarlate » est utilisé dès l’Antiquité en Égypte puis en Europe, pour la coloration des textiles et des cuirs. Il est parfois mêlé à la coûteuse pourpre de Tyr. Pour des raisons confuses, l’art de teindre les étoffes avec la pourpre antique, disparaît du monde méditerranéen au cours du Moyen Âge. Parallèlement, la teinture au kermès, déjà hautement prisée durant l’Antiquité, illumine de son rouge intense les précieuses soieries médiévales souvent rehaussées de fils d’or. Le pape décide à la fin du XVe siècle que les robes des cardinaux, autrefois teintes en pourpre, le seraient désormais avec le carmin.

La teinture au carmin de kermès produit l’ « écarlate vermeille », couleur réservée aux draps de laine de qualité supérieure, ainsi qu’à la soie. On l’utilisait aussi en enluminure.

Courante dans la région de Montpellier, de Sète et d’Arles ainsi qu’en Espagne, l’insecte du kermès était récolté principalement au mois de mai par les femmes et les enfants dans les garrigues. Les cueilleurs se laissaient pousser les ongles pour mieux saisir l’insecte. L’activité permit à une ville comme Montpellier de se spécialiser dans la teinture des tissus écarlates connus pour leurs tonalités chatoyantes.

En fait, chaque échantillon obtenu, lié à un mordant donné, fournit une nuance toujours différente, mais l’insecte est plutôt rare et difficile à récolter en quantité. La récolte était d’environ 1 kilogramme de graines chaque matinée, juste de quoi produire une dizaine de grammes de pigment pur.

Le pigment obtenu à partir du parasite du chêne kermès est différent de celui qu’on connaît aujourd’hui car l’insecte a quasiment disparu. Il est difficile de savoir exactement quelles étaient les tonalités obtenues.

La valeur symbolique que lui confère son suc couleur de sang ouvre au kermès un autre débouché, celui des applications médicinales. Ainsi, l’élixir d’Alkermès, inventé par Mésué à Bagdad au début du IXsiècle, était composé d’un mélange d’épices comme la cannelle, et de kermès ; la préparation était réputée pour favoriser la digestion.

La découverte des Amériques va bouleverser le marché des pigments rouges et introduire un rival au carmin de kermès avec la cochenille, insecte très proche qui se reproduit naturellement sur les figuiers de Barbarie des régions andines désertiques.

Le pigment, dès 700 ans avant J.-C., était utilisé pour la teinture du coton et de l’alpaga au Pérou. Les Aztèques en faisaient l’élevage dans les nopaleries, du nom du cactus nopal sur lequel vivaient les insectes aussi appelés « sang de la figue de barbarie ». L’élevage, complexe, nécessite le maintien d’un subtil équilibre entre la survie de la plante nourricière et celle des parasites.

Les Indiens du Mexique récoltent les cochenilles chargées d’œufs en raclant avec une plume une variété de cactus, qu’elles parasitent. Séchées, elles constituent la grana, source d’un colorant rouge à base d’acide carminique.

Le pouvoir colorant de la cochenille d’Amérique est presque dix fois supérieur à celui du kermès ; les conquérants espagnols réalisent rapidement l’immense source de richesse qu’elle représente, d’autant plus qu’ils ont recours au travail des esclaves dans les plantations. Ils intensifient la production et dès 1520 exportent la cochenille séchée par centaines de tonnes vers l’Europe et jusqu’en Orient. Ils réussissent même à l’acclimater en Algérie et surtout dans les îles Canaries qui se lancent dans l’exportation au XIXsiècle.

Dans toute l’Europe, l’engouement pour les draps et velours rouge ne fait que croître à partir du XVIe siècle. À Versailles, Louis XIV en fait recouvrir murs et fauteuils, ainsi que les rideaux des 435 lits royaux et princiers.

Aujourd’hui, le Pérou reste le premier fournisseur de carmin de cochenille. Récoltée sur les figuiers de barbarie, l’insecte est transporté dans les usines d’extraction du colorant à proximité des zones de production. Toujours recueillis à la main, ils sont séchés au soleil avant d’être vendus aux transformateurs de carmin à Lima. La poudre est obtenue en ébouillantant les insectes femelles desséchés. Le résidu est ensuite filtré, précipité, lavé et enfin séché. Son usage actuel est principalement la production d’un colorant alimentaire très courant, réputé pour être inoffensif et connu sous le nom de E 120. Il est utilisé pour les rouges à lèvres, la charcuterie… et aussi tous nos petits bonbons à la fraise…


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L’émission du 15 décembre : le minium

Après trois années passées avec les pigments bleus, découvrons dans l’émission Tout en nuances (chaque lundi sur RCF Isère – 103.7 – à 8 h 35 et juste après 11 h) une couleur très différente : le rouge. Chaque semaine, nous effeuillerons une nuance, un caractéristique, une émotion liée à la couleur rouge.
La fiole de minium

La fiole de minium

Le minium se classe parmi les pigments artificiels les plus anciens. Il est rouge-orangé et obtenu de diverses façons à partir de la céruse, c’est-à-dire du blanc de plomb. Un texte chinois indique que l’on fabriquait déjà au Ve siècle avant J.-C., un pigment rouge à base de métal, très prisé par les artistes.

Les auteurs de l’Antiquité, Pline l’Ancien et Vitruve, racontent la découverte fortuite de ce pigment, lors de l’incendie d’une villa du Pirée. On aurait trouvé dans les décombres un vase contenant de la céruse, base de maquillage très à la mode dans l’Antiquité : sous l’effet de la chaleur, le produit se serait transformé en une belle poudre rouge orangée.

Les confusions entre cinabre, minium et vermillon sont fréquentes, parfois volontaires : on peut retenir que la dénomination de minium se rapporte, surtout au Moyen Âge, à la calcination de la céruse. Pour cette raison, au cours du temps, le minium noircit, tout comme la céruse. Ainsi en témoignent les peintures murales du XIIe siècle de l’Abbaye de Saint-Savin : les rouge orangé sont devenus noirs.

Le pigment de minium est utilisé dans les fresques hindoues, les portraits du Fayoum, la peinture occidentale, l’enluminure et la fresque jusqu’au XVIIe siècle, puis il décline peu à peu, trop toxique. Il reprend de la notoriété au XIXe siècle, avec la mise en évidence de son pouvoir antirouille. Ainsi, la Tour Eiffel reçut une première couche de protection au minium de fer.

Il est aujourd’hui interdit en raison de sa grande toxicité, que ce soit lors de la fabrication, ou longtemps après son application.

Mais certains enlumineurs l’utilisent encore. Un de mes amis très chers, enlumineur, fabrique lui-même ses pigments en utilisant des recettes ancestrales. Il est souvent fier de me montrer le résultat et de m’offrir quelques échantillons. Malheureusement, au fil de mes lectures, je me rends compte que ses généreux cadeaux… sont un peu empoisonnés ! J’ai du me débarrasser il y a quelques mois d’une fiole qui contenait… du réalgar… quand j’ai compris qu’il s’agissait de sulfure d’arsenic… et après cette courte étude sur le minium, je crois que je vais faire de même avec une jolie fiole orangée que je gardais précieusement sur mon étagère à pigments !


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Quelques réflexions sur le regard et le sourire dans l’icône

icône 12x17cm, décembre 2014

Icône sur tilleul, 12 x 17 cm, décembre 2014

D’où vient ce regard qui me scrute ? Quelques réflexions sur le regard et le sourire dans l’icône (à propos de cette icône… et de toutes les autres).

La planche était bien poncée, blanche comme neige, vierge, prête à tous les possibles, à tous les départs.

J’ai posé les premières couches de couleurs et surtout ce proplasme, terre sombre, reflet d’un chaos originel, chaos intérieur. Le noir et le jaune, l’ombre et la lumière se sont désagrégées, dissociées, déposées inégalement comme à chaque fois, ou presque. Les couches se sont heurtées dans une limite inconsistante et floue : rien de lisse ni d’uniforme ; l’univers intérieur de mes nuits.

Puis est venue l’étape des lignes et des premières lumières et l’impression de naviguer à l’aveuglette. Seul le chaos des vagues claquait sur la coque. Rien de sûr ni de précis.

Et pourtant, à côté de moi, posé sur la table, le modèle semblait m’encourager, me lancer une œillade, réconforter le gouffre de mes peurs.

Dans le choix des couleurs et des lignes plus précises, l’harmonie a émergé et tout s’est calmé. Puis est venu le temps du regard, du regard enfin suggéré. Suggéré puis affirmé. Il me scrute et me rassure et ne cesse de m’interroger… Le modèle m’accompagne, celui ou celle qui est « représenté » ou « rendu présent » pas les coups de pinceaux, cette personne, ce saint qui a vécu tout un accomplissement dans la traversée de ses nuits de confusion. Celui (celle) qui a peint le modèle m’accompagne aussi. Qu’a-t-il cherché au fil de son travail, quel équilibre, quelle rencontre, quelle harmonie provisoire ? Nous sommes encordés n’est-ce pas, et votre regard est une assurance, un fil tissé, à travers le temps, à travers l’espace, dans la puissance d’une autre présence.

Pourquoi les icônes ne sourient-elles pas ? Parce que le sourire n’est pas le garant d’une présence. Le sourire est lové – peut-être – dans le regard que nous portons l’un sur l’autre.


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L’émission du 8 décembre : la garance

Après trois années passées avec les pigments bleus, découvrons dans l’émission Tout en nuances (chaque lundi sur RCF Isère – 103.7 – à 8 h 35 et juste après 11 h) une couleur très différente : le rouge. Chaque semaine, nous effeuillerons une nuance, un caractéristique, une émotion liée à la couleur rouge. La semaine dernière, j’avais parlé de la teinture au henné. Cette semaine, je vous présente la garance dont le nom latin signifie « rouge des teinturiers ». On peut l’écouter en podcast sur http://podcast.rcf.fr/emission/665331/926745
Photo prise au marché de l'Albenc en sept 2014 sur le stand de P. et D. Liévaux.

Photo prise au marché de l’Albenc en sept. 2014 sur le stand de P. et D. Liévaux.

Cennino Cennini, ce peintre du XIVe siècle, décrit déjà la garance dans son Livre de l’art : « Des racines de la garance (rubia tinctorum), on extrayait un colorant rouge qui, traité avec de l’alun, donnait une excellente laque ».

Originaire de Perse, la garance était cultivée au Moyen Âge autant en France qu’en d’autres régions du bassin méditerranéen.

La garance est une herbe dont la longue racine contient plusieurs sortes de colorants allant du rouge au jaune. Elle est séchée et broyée au moulin afin d’obtenir une pâte ou une poudre colorante : la garancine.

La teinture de la laine par la garance est maîtrisée depuis fort longtemps. Après un mordançage à l’alun et parfois d’autres éléments comme la crème de tartre et l’étain, la laine est plongée dans un bain tiède contenant une bonne proportion de poudre de garance. On obtient un très beau rouge vif, résistant à la lumière et au lavage. Assez bon marché, cette teinture, permet de réaliser des vêtements rouges, bien vifs, à la portée de tous, même au Moyen Âge. On utilise alors spécialement la teinture à la garance pour réaliser des vêtements de fête et particulièrement les robes des mariées.

La teinture du coton avec la garance s’avère beaucoup plus difficile.

Pour la peinture, on utilise depuis l’Antiquité la laque de garance, que ce soit pour l’aquarelle, les miniatures et diverses décorations. La laque de garance est obtenue par un mélange de plusieurs colorants extraits de la racine de garance et fixés sur une matière insoluble comme l’alumine. Elle possède un bon pouvoir colorant, une stabilité, une belle transparence mais elle est sensible au milieu alcalin et impropre à la réalisation de fresque.

Outre ses propriétés tinctoriales, la garance, comme beaucoup d’autres colorants, posséderait des vertus médicinales connues depuis l’Antiquité.

Par extension, la racine de garance a donné son nom à une tonalité, celle des pantalons d’uniforme de l’infanterie français jusqu’au début de la Première Guerre mondiale. Là, la beauté et la vivacité de la couleur s’est révélée une catastrophe, donnant aux soldats une visibilité dramatiquement inadaptée dans les combats…