Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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La Vierge de Phileremou

Vierge Phileremou

Vierge Phileremou

On l’appelle aussi Vierge de Philerme, Philermou, Filerme (Theotokos Filevremou) et elle est fêtée le 12 octobre. Son nom vient du grec et signifie « qui aime la solitude ».

L’histoire de l’icône Vierge de Philerme est, comme pour de nombreuses icônes, celle d’une longue pérégrination et d’histoires miraculeuses. Je ne suis pas absolument certaines de toutes les informations trouvées à son propos (elles sont parfois contradictoires). Alors n’hésitez-pas, si vous avez une précision à apporter à l’article. On raconte que le modèle d’origine serait de la main de saint Luc et que l’icône portait les traits véritables du visage de la Vierge. D’origine byzantine, c’est une tempera sur bois typique, d’un format de 36 sur 44 cm. Lors d’une des crises iconoclastes (les combats autour de l’image ne datent pas d’aujourd’hui !), elle aurait été mise à l’abri dans un petit sanctuaire construit dans un endroit boisé, sur une montagne de l’île de Rhodes appelée Phileremos. On raconte qu’elle n’était pas seule, puisque des reliques, liées à la Croix et à Saint Jean Baptiste, étaient précieusement gardées avec elle.

L'icône d'origine avec sa riza plus tardive

L’icône d’origine avec sa riza plus tardive

Il est question d’un premier miracle au cours duquel un homme erre dans la colline, décidé à se suicider. Mais la Vierge lui apparaît, éblouissante, dans les ruines d’une temple phénicien dédié au soleil. Il renonce à son projet, surtout à cause du sourire de Marie, et un sanctuaire est érigé à cet endroit. Je n’ai pas trop bien compris si l’icône a été abritée ensuite dans ce sanctuaire, ou bien si elle y était déjà au moment du miracle. Quoi qu’il en soit, la réputation de l’icône grandit et fait l’objet d’un culte populaire. On trouve une dédicace à proximité qui signifie : 
« Dans mon malheur, vous êtes mon espérance »
. Les croisés, ensuite, et en particulier les chevaliers de Malte découvrent la chapelle et vénèrent l’icône. Elle reste un des symboles forts de l’Ordre, toujours présente dans les prières. Au XVIsiècle, l’icône est protégée par une lourde riza d’argent sertie de perles et de pierres précieuses. On ne voit plus que son visage. On la retrouve à Malte où elle échappe à un incendie. Puis elle est offerte au tsar.

La copie aujourd'hui à Assise

La copie aujourd’hui à Assise

Au début du XIXe siècle, le tsar Nicolas Ier de Russie commande une copie de l’icône pour la transporter dans les processions et manifestations religieuses et remplacer l’original, dans un état précaire. Cette copie a survécu et se trouve actuellement dans la Basilique Sainte-Marie-des-Anges à Assise. Son degré de fidélité est inconnu et elle a souffert de repeints et d’une restauration maladroite. Elle survit à la Révolution bolchévique de 1917 grâce à sa translation dans l’église Saint-Basile de Gatchina (Saint-Pétersbourg) avec les autres reliques des Chevaliers. Après diverses péripéties (elle passe par Berlin, Belgrade…), on la retrouve au monastère de Cetinje au Montenegro, avec les fameuses reliques, avant d’être conservée encore aujourd’hui au musée de Cetinje.


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L’icône de la Trinité, un commentaire d’Eugène Troubetskoï

313608_164187443670232_100002369312692_331637_538167999_nEn préparant le prochain stage au cours duquel nous travaillerons sur l’icône de la Trinité, j’ai retrouvé quelques notes, gribouillées à la hâte sur un morceau de papier, il y a très longtemps. Il s’agit cette fois encore de lignes écrites par Eugène Troubetskoï, en 1915. Eugène Troubetskoï (1863-1920), prince, philosophe et esthète russe, a sa place dans le courant de la philosophie russe du début du XXe siècle auprès de Soloviev, Florensky ou Boulgakov. Quant à l’icône de la Trinité, le modèle que nous avons tous en tête est celui d’Andréi Roublev, moine et peintre d’icônes du XIVe siècle. Inspirée par la tradition de l’hospitalité d’Abraham, cette icône a été admise comme « le » modèle de référence, par un concile de l’église orthodoxe réuni en 1551 pour établir les « canons iconographiques ».

Voilà ce qu’en dit Eugène Troubetstoï. Ces réflexions sur la combinaison de douleur et de joie, de sérénité dans la tourmente, de couleurs dans la grisaille… me semblent tellement d’actualité et me vont droit au cœur. « À présent seulement, nous avons pu admirer ces couleurs des siècles passés, et le mythe de « l’icône ténébreuse » est définitivement dissipé (…). Notre ignorance des couleurs de l’art iconographique ancien est allée de pair, jusqu’à aujourd’hui, avec l’incompréhension la plus totale de l’esprit qui l’animait. Sa tendance dominante était caractérisée de façon mesquine, par l’expression indéfinie d’ « ascétisme » et en tant qu’elle était « ascétique », on la rejetait comme une vieillerie qui avait fait son temps. En outre, ce qu’il y a de plus important et de plus essentiel dans l’icône restait incompréhensible : la joie incomparable qu’elle annonce au monde (…). Puisqu’il n’est pas possible de répudier le côté ascétique qui lui est inhérent, nous nous trouvons en présence d’une des plus intéressantes énigmes qui puissent se poser (…). Comment concilier l’ascétisme avec ces couleurs extraordinairement vives ? En quoi consiste le secret de cette combinaison de douleur sublime et de joie très pure ? ».

Cliquer ici pour voir cet autre article d’Eugène Troubetskoï.


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Les émissions du 12 et 19 janvier : le bois brésil

10898171_10204296613553021_4011485023291191957_nAprès trois années passées avec les pigments bleus, découvrons dans l’émission Tout en nuances (chaque lundi sur RCF Isère – 103.7 – à 8 h 35 et juste après 11 h) une couleur très différente : le rouge. Chaque semaine, nous effeuillerons une nuance, un caractéristique, une émotion liée à la couleur rouge et pendant les deux semaines qui viennent, nous parlerons du bois brésil. Bien sûr le contexte est étrange. Quand je me suis présentée à la radio pour enregistrer ces émissions, Jacques Glénat, éditeur (et ami) de plusieurs des journalistes de Charlie Hebdo, arrivait juste à la radio… J’étais tellement troublée en cette journée du 9 janvier 2015… que je suis partie en emportant  le chronomètre de RCF ! Mais voilà, justement, ne lâchons rien de tout ce qu’on aime : la couleur, l’art, la fantaisie et toutes ces histoires d’obstination et de passion.
Dans l’occident médiéval (…), le rouge est la couleur par excellence. Aussi, toutes les pistes pour trouver de nouvelles teintures, ou de nouvelles nuances, sont explorées. Mais au Moyen Âge, les artistes et les teinturiers rechignent à inventer des mélanges. Ainsi, ils n’ont guère cherché à fabriquer du rose en mélangeant du rouge et du blanc, ni de l’orangé à partir de rouge et de jaune. Ils ont préféré partir à la découverte de substances naturelles capables de décliner des nuances infinies encore enrichies par les procédés de fabrication ingénieux.

Ainsi, une gamme de couleurs s’est imposée : les teintes tirées d’un bois rouge du nom de Grana de Brasile ou Brasilium, en référence à la couleur de la braise. Bien concentré, il fournit toute une gamme allant du rouge ou rose foncé. Après la préparation, cette couleur se recroqueville à la frange des rouges en tendant plutôt vers le rose, couleur tendre bien présente dans nombre de manuscrits médiévaux.

Pour faire face à la demande, on commence à l’importer dès le XIIe siècle en provenance de Java, Ceylan, Sumatra et des Indes.

Les caravanes et les navires transportent les copeaux à Bagdad. Ils filent alors avec leur chargement vers la côte méditerranéenne, relayés par les marchands vénitiens. Avec les transports sur terre et sur mer, et toutes les aventures qui s’y rattachent, on devine que la teinture est chère et destinée, une fois encore, aux draps de luxe.

Lorsque les Portugais atteignent les rivages du Brésil, ils appellent d’abord ce pays Vera Cruz, la terre de la vraie croix. Mais très vite, découvrant la richesse du pays en bois rouge tinctorial, ils renomment Brasil, le pays du bois rouge. Et ce nom témoigne de l’engouement d’alors pour les essences tinctoriales et la couleur. Malheureusement, l’exploitation intensive ne tarde pas et les Indiens sont sommés d’abattre ces arbres, puis de dépouiller les troncs de l’écorce. Le bois est débité, râpé, réduit, puis transporté vers Lisbonne. Toujours la même histoire !

Le bois brésil continue à être utilisé pour teindre les tissus dans les manufactures de tissus du XVIIIe siècle, en utilisant un procédé assez compliqué d’imprégnation et de mélanges pour obtenir des imprimés de qualité. Aujourd’hui encore, on trouve des laines teintes de cette belle nuance.

L’appellation bois brésil regroupe différentes espèces de bois rouge du genre caesalpinia, contenant toutes le même principe tinctorial, la Braziline. Celle-ci se transforme par oxydation en un produit tinctorial d’un rouge profond, soluble dans l’eau.

Pernanbouc au Brésil, photo Paul Lamour

Pernambouc au Brésil, photo Paul Lamour, Sao Domigol do Prata – Minas gérais

Le bois brésil est un arbre à fleurs jaunes et à bois rouge foncé d’une trentaine de mètres de hauteur, qui pousse surtout sur les côtes du Brésil. Dans la même catégorie on trouve plusieurs espèces voisines : le bois de Pernambouc, une liane tropicale, et le bois de sappan, petit arbre épineux qui grandit en Inde, en Malaisie et aux Philippines.

Les modes d’extraction sont nombreux et variés. Au tout début, la fabrication était longue et mal maîtrisée. Il fallait d’abord réduire les copeaux de bois en poudre, un long et fastidieux travail ! La plus ancienne mention écrite du procédé remonte au XIIe siècle. Elle est reprise au XIVe siècle par Pierre de Saint Omer qui explique comment obtenir une laque. La recette ressemble à celles que nous avons maintes fois évoquées dans les techniques de fabrication médiévales.

Photo prise au marché de l’Albenc en sept 2014 sur le stand de P. et D. Liévaux.

Photo prise au marché de l’Albenc en sept 2014 sur le stand de P. et D. Liévaux.

L’oxydation de la braziline est favorisée par les alcalis et l’ammoniaque. Aussi, les anciens ajoutaient de l’urine ou de la soude dans leur préparation. La couleur finale dépend de la nature des bains. L’addition d’alcalis forts permet d’obtenir des tons rouges cramoisis, alors qu’avec des acides on obtient des roses vifs. On n’hésite dons pas à varier les bains et à rivaliser d’ingéniosité : décoction de sarment de vigne ou de chêne, vin rouge… et on parle même de l’urine d’ivrogne, plus riche en tanins !

Pour donner de la consistance à la couleur, on ajoute un mélange d’alun et de calcaire, avec par exemple de la coquille d’œuf préalablement macérée dans du vinaigre, de la poudre de marbre, du plâtre fin, de l’os de seiche…

À partir du XVIe siècle, les nuances sont de mieux en mieux maîtrisées. Ainsi trouve-t-on dans le manuscrit de Padoue des remarques chimiques pertinentes : «  le Bois-Brésil donne quatre couleurs : il est rose au naturel, devient pourpre avec la chaux, violet avec l’urine et couleur de mûre avec le tartre ».

Aujourd’hui, la déforestation a rendu l’usage de ce pigment très marginal. L’arbre de Pernambouc est protégé : il reste un des meilleurs pour la fabrication des archets de violons.