Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Les émissions de juin : Kandinsky, du spirituel dans l’art… le rouge

L'étagère des pigments rouges

L’étagère des pigments rouges

Après trois années passées avec les pigments bleus, nous avons découvert toute cette année dans l’émission Tout en nuances (chaque lundi sur RCF isère -103.7- à 8h35 et juste après 11h) une couleur très différente : le rouge. Terminons (15, 22 et 29 juin) avec des extraits empruntés à Kandinsky, un des artistes les plus importants de son époque et un des fondateurs de l’art abstrait.

Né en Russie en 1866, il effectue, au cours de son existence, plusieurs allers-retours entre la Russie et l’Allemagne, au gré des soubresauts de l’histoire et termine sa vie en France en 1944.

Il est facile de penser que Kandinsky avait un penchant particulier pour la couleur rouge, couleur de la beauté en Russie. Nous avions présenté le « coin rouge » ou le « beau coin », celui des icônes, de la lumière et de la prière dans les maison traditionnelles russes. Kandinsky raconte comme il naquit à la peinture : « Le coin rouge était couvert d’icônes peintes ou imprimées, et devant elles une veilleuse brillait dans des rougeoiements, telle une étoile discrète et fière, pleine de chuchotement mystérieux, semblant avoir quelque connaissance à part soi, semblant vivre à part soi. Quand je pénétrai finalement dans la chambre, la peinture m’encercla, et je pénétrai en elle (1). »

Son premier grand ouvrage théorique, intitulé Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier (Folio), paraît fin 1911. Il y expose sa vision de l’art dont la véritable mission est spirituelle, ainsi que sa théorie de l’effet psychologique des couleurs sur l’âme, leur sonorité et leur résonance intérieure, leur vibration.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAIl émaille le chapitre intitulé action de la couleur, de quelques considérations sur le rouge. Ainsi, il écrit « le rouge vermillon attire et irrite le regard comme la flamme que l’homme contemple irrésistiblement » et un peu plus loin, il écrit « la couleur rouge peut provoquer une vibration de l’âme semblable à celle produite par une flamme. Le rouge chaud est excitant, cette excitation pouvant être douloureuse ou pénible, peut être parce qu’il ressemble au sang qui coule ».

Plus loin dans l’ouvrage, dans un chapitre intitulé Le langage des formes et des couleurs, il décrit en détail la puissance du rouge et des ses associations. (…)

(…) « Le rouge, tel qu’on se l’imagine, comme couleur sans frontière, typiquement chaude, agit intérieurement comme une couleur très vivante, vive, agitée, qui n’a cependant pas le caractère insouciant du jaune (…)

Dans la réalité, ce rouge idéal peut connaître de grandes modifications, altérations et transformations. Le rouge est très riche et très divers (…). Que l’on se représente seulement : rouge de Saturne, rouge de cinabre, rouge anglais, carmin, tous les tons, du plus clair au plus foncé ! »

Cette couleur a la propriété, tout en gardant le même ton fondamental, de pouvoir sembler tantôt chaude, tantôt froide. Toutes les couleurs ont cette même propriété, mais aucune autant que le rouge.

La fiole de minium

La fiole de minium

Kandinsky continue : « Le rouge clair chaud (Saturne) – nous l’avons appelé minium dans nos émissions (cliquer ici) et présenté en décembre – a une certaine analogie avec le rouge moyen (en tant que pigment, il contient également une certaine quantité de jaune) et donne une impression de force, d’énergie, de fougue, de décision, de joie, de triomphe (plus fort), etc. Musicalement, il rappelle également le son des fanfares avec tuba, un son fort, obstiné, insolent.

Lorsqu’il est moyen, comme le cinabre – couleur présentée lors de trois émissions en novembre – le rouge gagne en permanence et en sensibilité aiguë : il est comme une passion qui brûle avec régularité, une force sûre d’elle-même qu’il n’est pas aisé de recouvrir, mais qui se laisse éteindre par le bleu comme le fer rouge par l’eau. Ce rouge ne supporte rien de froid et perd par là sa résonance et sa signification. Ou plus exactement, ce refroidissement brutal, tragique, produit un ton que les peintres, aujourd’hui surtout, évitent et interdisent comme « sale » ».

Il s’en suit tout un développement sur les couleurs « sales », par opposition aux couleurs pures, leurs limites, mais aussi leur droit d’exister en lien avec la pureté, et la résonance intérieure… (…)

(…) Kandinsky compare les rouges précédemment commentés et définis comme chauds ou moyens – rouge de Saturne ou minium et rouge de cinabre – au jaune, en ces termes : « Comparés au jaune, ces rouges (…) ont un caractère analogue, avec cependant une bien moindre tendance à aller vers l’homme : ce rouge brûle, mais plutôt en soi-même, manquant presque totalement de ce caractère quelque peu extravagant du jaune. C’est pourquoi il est peut-être plus apprécié que le jaune : on l’emploie volontiers et fréquemment dans l’art ornemental populaire, primitif et également beaucoup dans les costumes populaires où, comme couleur complémentaire du vert, il y a une effet particulièrement  « beau » à l’extérieur. »

J’ouvre une petite parenthèse pour revenir à Maliavine (cliquer ici) nous nous avons parlé il y a quelques semaines : c’est exactement cela, un art populaire appliqué à la peinture, une exubérance de rouge qui côtoie quelques taches de vert, comme pour le mettre en évidence !

Reprenons un peu plus loin avec Kandinsky quand il évoque les mélanges entre le rouge et le noir : « Cet approfondissement par le noir-mort est dangereux, car le noir éteint l’ardeur et la réduit au minimum. Il en résulte le brun, couleur dure, émoussée, peu mobile, dans laquelle le rouge sonne comme un bouillonnement à peine audible. (…) De l’emploi nécessaire du brun procède une beauté intérieure indescriptible : la modération. Le rouge de cinabre sonne comme un tuba et peut être mis en parallèle avec de forts coups de timbale. »

Et voilà, Kandinsky a encore beaucoup de choses à nous raconter sur les couleurs et le rouge en particulier. Laissons passer l’été, découvrons des paysages et des tableaux, et pourquoi pas testons des associations de pigments rouges au bout de pinceaux et de crayons de couleur ; laissons résonner en nous, écoutons ce que nous disent les couleurs et rendez-vous à la rentrée, pour continuer à décliner les nuances de rouge !

(1) Cité par Jean-Claude Marcadé dans L’Avant-garde russe, Flammarion.

NB : Deux de nos émissions ont été consacrées à Kandinsky et le bleu : le monde bleu de Kandinsky et Kandinsky et la nostalgie du pur.


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L’émission du 8 juin : Le Tourbillon rouge de Maliavine

Le tourbillon de Maliavine (détail) 223x410cm, Galerie Trétiakov, Moscou

Tourbillon de Maliavine, (détail) 223 x 410 cm, 1906, Galerie Trétiakov, Moscou

Après trois années passées avec les pigments bleus, découvrons dans l’émission Tout en nuances (chaque lundi sur RCF Isère – 103.7 – à 8 h 35 et juste après 11 h) une couleur très différente : le rouge. Chaque semaine, nous effeuillons une nuance, une caractéristique, une émotion liée à la couleur rouge.

Nous l’avons dit, l’art russe est tout imprégné par l’art populaire, sa force, sa verve, son exubérance. Le peintre Philippe Maliavine en est une des plus parlantes illustrations, avec son œuvre inspirée à la fois par les icônes et par l’art populaire et c’est le sujet de l’émission du 8 juin.

Né en 1869, il s’initie d’abord, comme de nombreux peintres russes, à la peinture d’icônes. Il passe une partie de sa jeunesse au Mont Athos en tant que novice, étudiant les œuvres des maîtres et peignant lui-même. Il s’éloigne peu à peu de cette tradition pour travailler à une série intitulée Floraison de femmes russes, dans un style qui rejoint l’Art nouveau. Dans la plupart de ses tableaux, Maliavine représente des paysannes russes. Il traite la couleur de façon très expressive, la posant en tons purs par touches rapides et empâtées à dominante rouge.

Son célèbre Tourbillon représente des jeunes paysannes tourbillonnant dans une danse joyeuse et suggérant un univers féerique, éblouissant de vivacité. L’entrée dans ces tableaux crée une sorte d’attirance magnétique, un sentiment d’urgence, une plongée dans l’âme russe, dans le rouge de l’âme, dans la passion qui explose au milieu des fêtes. Les sentiments semblent exacerbés : on entend des cris, des rires, des invectives et des pleurs, illuminer les lumières de la nuit.

Le tourbillon de Maliavine (autre détail) 223x410cm, Galerie Trétiakov, Moscou

Tourbillon de Maliavine (autre détail), 223 x 410 cm, 1906, Galerie Trétiakov, Moscou

Le rouge prévaut dans l’art populaire symbolisant la fête, l’hospitalité, la ferveur : la gamme des tons est large, somptueuse et généreuse. On dit du rouge qu’il donne l’impression de s’étendre, de rejoindre le spectateur. Placée à côté de quelques touches de vert bien nettes, comme le fait Maliavine, l’effet est encore plus envahissant, presque obsédant.

Les jeunes filles qui dansent semblent enfiévrées. Les visages sont traités d’une façon assez différente des robes, comme maquillés : on ne sait pas si c’est un peu de froid vif qui pique encore, ou la belle et courte saison qui s’annonce, la nature prête à exploser, la joie et les occasions de réjouissance dont il faut profiter.

En regardant virevolter ces petites paysannes, on pense à ces mots de Tolstoï dans Les Cosaques : « Oustienka était une jolie fillette, petite, grassouillette, vermeille avec de petits yeux bleus, joyeux, un perpétuel sourire sur ses lèvres rouges, perpétuellement en train de rire et de bavarder. »


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Saint Isaac le Syrien

Isaac le syrien, 18x25cm, 2015

Isaac le Syrien, 18 x 25 cm, 2015

J’avais étudié ce grand mystique, il y a quelques années (mai 2006), juste avant de partir en Syrie pour un court périple et quelques rencontres décisives qui m’ont marquée pour toujours.

J’ai aussi eu la chance d’échanger à propos des écrits d’Isaac le Syrien avec celui qui a été un des premiers et des plus fervents traducteurs, l’ami des Cévennes : Jacques Touraille. Puis, en 2009, une de mes icônes a été utilisée par les éditions Bellefontaine pour la couverture d’Œuvres spirituelles – III – d’après un manuscrit récemment découvert

Et voilà venue l’exigence de prendre le pinceau pour repartir à la rencontre de Mar Isaac en ce printemps 2015, avec en tête tellement de pensées et sentiments bousculés, d’images, de visages, d’espérances et de peurs, en quête d’un désert qui ne serait pas celui de l’oubli. Et je recroise ce matin cette belle parole : « Marche dans la foi sur le chemin de la vie excellente… » (Discours 12, 20, spiritualité orientale n°88, éditions Bellefontaine)

Qui est ce personnage ? On sait peu de choses, qui suffisent pourtant à dessiner son actualité, sa proximité à travers le temps. Né sur la rive occidentale du golfe Persique, dans l’actuel Qatar au milieu du VIIe siècle (au moment de l’émergence de l’Islam), il devient moine très jeune, peut-être à Ber Abé. Il y mène une vie d’ascète, toute simple. Il est réputé pour son caractère paisible, aimable et humble. Sacré évêque de Ninive vers 660 (près de Mossoul en Irak), il renonce à sa charge au bout de cinq mois « pour des raisons connues de Dieu seul ».

couverture livre éditions Bellefontaine

Couverture livre éditions Bellefontaine

Il se retire alors dans la solitude, sur la montagne au nord du Kurdistan, parmi d’autres anachorètes. Devenu aveugle à force de lectures et d’ascèse, ses disciples l’aident à mettre par écrit ses enseignements lumineux. Ses écrits (lettres et discours) sont traduits dès le IXe siècle du syriaque en grec et en arabe, d’où son influence sur de nombreux musulmans. Ils connaissent rapidement une large diffusion dans l’orient chrétien. D’une grande profondeur, ils se caractérisent par une émotion communicative, beaucoup de délicatesse, un style d’une grande beauté, quelques images fulgurantes et poétiques. Et entendre encore « Marche dans la foi sur le chemin de la vie excellente… »