Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

Saint Jean Baptiste dans le désert

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Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « Décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

4. Regarder ailleurs, huile sur toile, 1,31 x 0,98 m, Philippe de Champaigne (Bruxelles 1602-Paris 1674), émission diffusée le 24 septembre 2008
Saint Jean Baptiste, Philippe de Champaigne

Saint Jean Baptiste, Philippe de Champaigne

J’arpenterai ainsi les salles du musée de Grenoble, semaine après semaine, de l’automne à l’été suivant, le plus tranquillement possible. Mes choix seront guidés par la clarté d’un matin, une nuit de cauchemars, l’impatience d’une journée trop courte, une intuition, une humeur, un appétit de l’âme. J’aurai peut-être tout simplement un rendez-vous tout près du musée, derrière, de l’autre côté du pont. Je ne déciderai rien à l’avance. Je laisserai les œuvres venir à moi, une saison après l’autre. Je les regarderai comme on observe un mûrissement, comme on passe de la fleur au fruit. Mes pas ralentis résonneront au rythme des craquements des lames du parquet et seront arrêtés par un détail, une couleur, une impression ou un regard comme celui du saint Jean Baptiste de Philippe de Champaigne.

Je me tournerai parfois vers l’arrière, là derrière mon épaule, vers un souvenir, un ailleurs, une espérance de paix. Je reviendrai souvent vers le geste de saint Jean Baptiste. Ses yeux plongent dans les nôtres avec ferveur. Il nous hèle. Il insiste. Il répète. Il a tout son temps. Ses lèvres sont entrouvertes, mais il n’a pas besoin de mots. Son attitude est à la fois ferme et paisible. De sa main, de son index pointé, dans l’ampleur et l’espace de son bras tendu, il désigne un autre plan du paysage, plus loin, beaucoup plus loin. On devine tout au fond, bien après les rochers massifs aux couleurs sombres, une éclaircie, une promesse de joie, une embellie, une lueur ou la lumière, toute la lumière. L’orage se calme puis s’espace et dévoile les couleurs. Un rayon de lumière s’immisce sur la berge du lac : on entrevoit le sillage argenté d’un poisson. L’eau devient claire, transparente. Elle clapote. On entend la mélodie des vagues roulant les galets fins, le reflux sourd, le souffle d’un vent léger dans les branches des sapins qui frottent.

Finlande, juillet 2012

Finlande, juillet 2012

Tout au long de cette promenade au musée, je chercherai derrière, en dessous de la lourdeur des nuages, au fond de mes émotions et de mes souvenirs, un détail léger ou surprenant, un émerveillement, une chiquenaude dans la mémoire. Ce sera comme une « poétique de l’arrière-plan » (1), la capture des effluves, une infime marée de lac. Je laisserai entrer ce qui vient, comme un souffle bleuté ou une mélodie à la poupe du navire. Je m’abandonnerai sans résistance à la force douce du regard de saint Jean Baptiste et au déploiement gracieux de son bras. Je m’en tiendrai à cette formule : regarder ailleurs, derrière mon épaule, du côté du calme et du lac, bien au-delà de l’inquiétude et de l’orage qui gronde.

Chapitre 4 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port).

(1) LACAS Martine, Au fond de la peinture : une poétique de l’arrière plan, Seuil, Paris, 2008.

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Auteur : elisabethlamour

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