Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

Sainte Lucie

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Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « Décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

5. Peindre à l’œuf, tempera sur bois, 1,70 x 0,64 m, attribué à Jacopo Torriti (travaille à Rome de 1287 à
1292), émission diffusée le 1er octobre 2008
Sainte Lucie, Jacopo Torriti

Sainte Lucie, Jacopo Torriti

Sainte Lucie (1) accueille le visiteur tout de suite à droite, dans la première salle consacrée à la peinture. Elle est présentée de face, couronnée, vêtue d’un costume impérial rehaussé de pierreries et d’ors. D’un geste gracieux de la main gauche, elle retient les plis amples de sa robe rouge. Du bout des doigts de l’autre main, elle porte une lampe allumée. C’est un ex-voto (2), le tableau le plus ancien des collections italiennes du musée de Grenoble. Il est attribué à un certain Jacopo Torriti (ou à un de ses élèves) et date de la fin du XIIIe siècle.

Ce tableau m’évoque la stabilité.

Tout change si vite en notre monde. À peine a-t-on appris à utiliser une technique nouvelle qu’elle est déjà dépassée ! Ce tableau me touche à cause de toutes les années qu’il a traversées, à cause de l’influence byzantine qui l’anime, mais surtout parce que ce peintre, ce Jacopo, employait exactement la technique que j’utilise aujourd’hui pour peindre mes icônes : un grand panneau de bois enduit de colle de peau de lapin ou de colle de peau de poisson, de la craie, un fond d’or, des pigments naturels liés avec du jaune d’œuf, des pinceaux très doux en poil de martre ou de petit gris. On appelle cette technique la tempera ou aussi la détrempe à l’œuf.

Dans le calme de mon atelier, dans mon travail de lenteur et de patience, tout en préparant mes planches de tilleul ou de bouleau et mes enduits à la craie, je pense parfois à la sainte Lucie du musée de Grenoble. Je mélange une couleur de terre ocre jaune, ocre rouge ou vert avec un peu de jaune d’œuf et je pense à Jacopo qui travaillait de la sorte. J’écrase longuement le pigment qui crisse sous le pilon de céramique afin d’obtenir une belle onctuosité. J’ajoute un peu d’eau et une pointe de noir de vigne puis j’observe la couleur, ses brillances et les moirures de ce mois d’octobre. Je me dis que quelque chose de rassurant nous relie, une durée,

détail sainte Lucie

Détail Sainte Lucie

une permanence, un tranquille défi au temps. Comme si la petite lumière de la lampe tenue par sainte Lucie était un flambeau transmis d’une main à l’autre à travers l’histoire, une veillée pascale (3), le silence vigilant d’une sentinelle. Ses doigts caressent mes doigts et touchent l’âme de ceux à qui elle transmet la lumière. Comme si cette veilleuse était posée là, désormais, sur ma table de travail. Ce minuscule phare dans la nuit m’éclaire et me rassure. Au loin, la mer peut bien gronder. Je protège la flamme du vent et de la tourmente du temps ou la tiens entre mes doigts pour me réchauffer. Je regarde miroiter ses reflets en espérant qu’elle brûle aussi au-dedans. J’ai un peu moins peur quand je pense à Lucie, à Jacopo et à tant d’autres : ils me donnent la main. La ténacité d’un léger éblouissement m’accompagne.

Chapitre 5 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port).

(1) Sainte Lucie est martyrisée au début du 4e siècle. Son histoire, racontée en détail dans La Légende dorée ne mentionne pas le lien entre son nom, et son sens latin lux, « lumière ».

(2) Quelques détails subtils le précisent : la petite donatrice sans doute guérie d’une maladie des yeux est agenouillée ; des anges répandent de l’encens évoquant la prière qui s’élève.

(3) Dans l’église orthodoxe, lors de la cérémonie pascale, le prêtre allume son cierge à la lampe à huile du Sanctuaire en chantant le cantique Venez, recevez la lumière : il distribue alors la lumière qui se transmet peu à peu de fidèle en fidèle.

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Auteur : elisabethlamour

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