Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Saint Corentin, ermite et évêque

Saint Corentin, 15,5x30cm

Saint Corentin, 15,5x30cm

La naissance de sain Corentin est située à la fin du 4ème siècle et son décès vers 490. Son existence est avérée mais les dates sont imprécises et sa rencontre avec le roi Gradlon, controversée. Premier évêque et patron de Quimper, il est un des sept « saints fondateurs » de Bretagne.

La Saint Corentin est fêtée le 12 décembre (calendrier catholique et orthodoxe).

Son nom vient du breton karantez qui signifie amour, charité, amitié. les prénoms associés sont Cury, Corentinus, Kaourintin, Kaour…

Corentin est d’abord ermite près du Menez-Hom et mène une vie contemplative, au contact des animaux et de la forêt. On raconte qu’il vit d’aumônes et se nourrit d’herbes sauvages, mais aussi d’un poisson qui vit dans la fontaine de l’ermitage. Après en avoir consommé un morceau, il le remet à l’eau ; chaque matin, le poisson frétille, intact !

Il accepte la charge d’évêque que lui propose le roi Gradlon et devient évêque de Quimper, tout en conservant autant que possible sa vie en érémitique.

Saint Corentin,

Saint Corentin, « la vallée des saints », juillet 2015

De nombreuses églises et chapelles sont placées sous son vocable dans le Finistère et les Côtes d’Armor. D’autres lieux ont un lien privilégié avec ce saint comme Briec-de-l’Odet, Carnoët, l’ile de Sein, Plomodiern, Porzay et aussi le sud-ouest de l’Angleterre (sous le nom Cury) etc

Sa consécration par saint Martin en 396 semble avoir été imaginée tardivement.

Saint Corentin est patron des ouvriers agricoles ; il est invoqué pour guérir les engelures et la paralysie.

J’ai souhaité travailler sur ce saint après un passage à la « vallée des saints », cet été, et après la lecture d’éléments de sa vie très touchants comme le difficile équilibre entre sa charge, et son attirance pour la nature et la vie érémitique. Les modèles dont je disposais m’ont posé question : j’ai finalement choisi de le représenter en tenue d’évêque, une modeste crosse à la main, sans la mitre, mais avec la tonsure celtique. Ne connaissant pas très bien les codes de représentation de ces saints bretons, j’accepterais avec plaisir des commentaires !


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Dernier chapitre de Décalage horaire

Pendant l’été 2015, j’ai proposé de redécouvrir l’émission « décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère (le livre Décalage horaire est disponible sur demande, sans frais de port). Plusieurs fois par semaine, nous sommes partis pour une promenade au Musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau, pour donner envie de retourner au Musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux. Voici le dernier chapitre (émission diffusée le 24 juin 2009).

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Bords de Loire, juillet 2015

La rencontre avec le musée de Grenoble s’inscrit dans une suite, une continuité, un ancrage dans une histoire déjà ancienne. Très jeune, j’ai aimé la peinture et arpenté les musées, utilisant toujours la même « méthode » : un premier balayage rapide, presque au pas de course, un tour d’horizon juste le temps d’une impression. Puis un temps infini passé devant quelques œuvres élues, une inlassable attente à n’attendre rien. Surprendre les effluves et héberger les silences. Regarder, puis s’égarer, se tenir là et entendre la vie couler. Et toujours l’envie ou l’espoir d’y revenir et d’y revenir encore.

A peine sortie de l’adolescence, j’avais déjà constitué une belle collection de cartes postales, récoltées au Louvre, dans divers musées de province et surtout en Italie, à Naples et à Rome. Je les collais alors soigneusement sur des fiches en carton et j’écrivais leur titre ainsi que le nom de l’artiste avec une plume, un porte-plume de bois rouge et une encre violette. Je choisissais les reproductions des œuvres qui s’imposaient à moi pour leur ambiance générale

ou pour un infime détail. Ceux qui me troublaient le plus étaient les visages aux regards expressifs sur lesquels la lumière jouait jusqu’à faire pressentir le trouble de l’âme (1). Je porte encore chacun de ces tableaux dans mon cœur. Ils n’ont jamais cessé de m’accompagner.

Puis j’ai arpenté le musée de Grenoble, l’ancien, place de la préfecture. Il livrait déjà une grande partie des tableaux d’aujourd’hui et sentait bon le bois ciré et la vieille bibliothèque. J’ai continué mes pas quand le musée s’est déplacé dans la ville pour se rapprocher du fleuve qui coule en gris et charrie la boue et le bois. J’ai repris mon « voyage en douce » (2), mon vagabondage heureux. Je savoure dans des escapades hors du temps le goût d’un petit espacement, le léger décalage qui donne la conviction d’être en vie. Je m’absente du flot, branchage en suspension dans le remous et le temps me devient plus doux, par la grâce du contre-courant.

Les fiches de carton sont encore dans mon bureau. Depuis longtemps, je me suis contentée de réunir de nouvelles cartes postales venues des musées de pays du Nord, en particulier ceux de Finlande. Je n’ai pas pris le temps de les coller ni de recopier les intitulés au porte-plume. Mais tous ces trésors sont réunis dans une pochette d’épais carton noir, avec une étiquette collée sur la couverture. J’y ai écrit sans hésitation le titre, il y a plus de trente ans, et il se résume en un seul mot orthographié au singulier : « musée ».

(1) Pierre et Jean courant au sépulcre le matin de la Résurrection, Eugène Burnand (Moudon 1850-Paris 1921)

(2) Titre d’un film de Michel Deville en 1979


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Joseph encore

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au Musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au Musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux. Dans ces émissions (diffusées le 18, 25 mars et 29 avril 2009), j’évoquerai une fois encore la figure de Joseph.

29. Joseph s’impatiente,  Ex voto de Matteo Soranzo, Huile sur toile 1,79×1,95m, Domenico Tintoret (Venise, 1560-1635)
Tintoret

Ex-voto de Domenico Tintoret

Ce tableau est étrange. Il a été peint par Domenico Tintoret, autrement dit, « Tintoret junior », le fils du célèbre Jacopo. Le fils et aussi l’élève de son père passa presque toute sa vie à Venise et peignit surtout des portraits. Ce tableau est une représentation insolite de la Nativité, dans laquelle les constantes de proportion ainsi que la disposition habituelle ne sont pas respectées. Le tableau est en fait une sorte d’ex-voto. Le donateur, un certain Matteo Soranzo, membre d’une illustre famille vénitienne, occupe une place imposante tout à l’avant. Il a commandé cette oeuvre suite à une guérison pour remercier tout spécialement la Sainte Famille. Il est vêtu d’un riche manteau de velours rouge. Marie Madeleine apparaît derrière lui, assez pâle et la légère inclinaison de son buste met en valeur sa longue chevelure dorée.

Joseph se trouve au second plan, appuyé sur sa canne, et une fois encore, je m’arrête sur lui.

J’ai l’impression qu’il n’arrive même pas à regarder ces personnages qui envahissent l’avant du tableau et n’ont rien à faire là. Je me dis qu’il doit vraiment en avoir assez de tout ce tintamarre et de sa place de figurant, toujours relégué à l’arrière du tableau. C’est lui quand même qui a « fait le boulot », qui a cru à l’annonce de l’ange et aux paroles incroyables de Marie, qui a conduit l’âne sur les chemins, trouvé la cabane pour la naissance, encouragé et réconforté Marie, accueilli les bergers… C’est lui aussi qui va élever cet enfant, lui apprendre son métier, accomplir sa tâche jusqu’au bout, dans la discrétion…

Il n’arrive même pas non plus à regarder vers Marie qui lance au commanditaire, ce fameux Matteo, un regard trop doux, comme si cet imposant personnage avait quelque chose à voir avec une histoire déjà bien assez compliquée comme ça !

Quant à Marie Madeleine, elle ne manque pas d’aplomb : elle est déjà là, avec son pot à parfum… ce n’est pas du tout le moment !

Alors, Joseph se tourne vers les anges qui sont toujours plantés là, il a l’habitude ! Il leur lance un regard un peu irrité : même ces figures enjouées l’énervent. Même eux, ils font trop de bruit avec leurs rires enfantins. Il aurait presque envie de prendre son bâton et de chasser tout le monde, d’aller dormir tranquillement derrière, à l’ombre du palmier, d’avoir un peu de paix, un peu d’intimité enfin.

Mais non, il n’en fera rien, il attendra, il tiendra son rôle, jusqu’au bout, il patientera…

30. Peler un oignon, Le repos pendant la fuite en Egypte, Huile sur toile 2×1,28m, Simon Vouet (Paris 1590-1649)
Fuite en Egypte E Vouet

Fuite en Egypte E Vouet

Eh bien, je vais encore parler de Joseph, mais cette fois, le détail qui m’intrigue dans le tableau de Simon Vouet n’est pas lié à l’attitude de retrait du personnage, mais au contraire à l’ampleur de son geste élégant et déterminé. Joseph se penche et tout comme l’ange, semble offrir quelques oignons à l’enfant Jésus. Une danse, encore.

Bien sûr, ce tableau illustre le repos pendant la fuite en Egypte. L’épisode est tiré d’un écrit apocryphe, l’évangile du pseudo Matthieu au chapitre vingt. Dans la scène Marie « fatiguée par l’ardeur du soleil dans le désert » dit à Joseph en apercevant un palmier : « je me reposerai un peu sous son ombre. ». A la demande de l’enfant Jésus, le palmier s’incline et nourrit la famille de ses fruits. Puis, se redressant, des sources d’eaux limpides, fraîches et douces se mettent à jaillir d’entre ses racines. L’artiste crée une scène qui s’inspire de ce texte idyllique mais l’interprète à sa façon en ajoutant l’oignon.
Le peintre cherche t-il à évoquer sur sa toile la paix de l’étape, la simplicité du bonheur de vivre, une sorte de pique-nique frugal sur la route de l’Egypte ?

Je suis à peu près sûre qu’il voulait en dire beaucoup plus.

On remarque au sol une idole païenne, le fragment d’une statue brisée. Ce n’est sûrement pas par hasard !

L’oignon, légume et condiment vieux comme le monde est une plante réputée dès l’antiquité pour ses multiples vertus nutritives, apéritives, digestives et protectrices. Il apparaît dans toutes les civilisations : symbole d’intelligence dans l’ancienne Chine, aliment quasiment magique en Chaldée, essentiel pour les Egyptiens ! Symbole religieux pour les Hébreux et les Grecs, il est réputé pour la force qu’il transmet aux soldats romains.

L’oignon est protégé par une peau, véritable tunique déclinée dans une subtile gamme de couleurs allant du blanc au rouge, du violet au rose. Sa forme bulbeuse, ses enveloppes successives, son odeur persistante, toutes ces caractéristiques lui confèrent un puissant sens symbolique. Dans certaines traditions, cette structure en couches superposées qui peuvent s’effeuiller sans jamais aboutir à un cœur, à un noyau distinct, représente les étapes de l’expérience spirituelle : couche après couche, très lentement, on se dépouille jusqu’à l’abandon, la vacuité, un renoncement qui aboutit au vide. Y a t-il un peu de cela aussi dans l’intention de l’artiste ? Reprendre des forces pour la route tout en se dépouillant de l’inutile ? Je ne sais pas ! Thèmes et symboles se croisent et résonnent sur les interrogations ; le rêve et le doute s’entremêlent en un combat amoureux.

Tout à l’heure je pèlerai un oignon doux et le croquerai avec une tranche de pain beurré. Je songerai au repos, au palmier qui s’incline, à l’ampleur de son ombre, à la source qui jaillit, à Joseph et au printemps qui vient…

35. La couleur de la grenade, La mort de saint Joseph, Huile sur toile 0,66×0,82m, Jacques Stella (Lyon 1596-Paris 1657)

La mort de Joseph par Jacques Stella

La mort de Joseph par Jacques Stella

Combien de fois ai-je parlé de Joseph au cours de mes promenades à travers le musée ! Il occupe rarement le centre mais est discrètement présent dans de nombreuses compositions: la Nativité bien sûr, la fuite en Egypte et toutes les scènes de l’enfance du Christ.

Il est plus rarement figuré âgé, sauf au moment de sa mort.

Un de mes tableaux préférés, peint par Jacques Stella au 17° siècle, représente Joseph dans des nuances de gris, couleur de cendre, de douleur et de deuil, couché dans des draps avec autour tout un décor d’un dégradé de la même couleur. Son robuste corps de charpentier est resté très beau, musclé, tout comme ses mains amples, surtout la gauche… Il parle avec le Christ, vêtu de couleurs claires et vives, et leurs mains disent toute une promesse, la force d’une transmission, la confiance et la gratitude des traces.

Les anges, parfois envahissants dans les scènes de Nativité, sont restés fidèles au poste et n’ont pas lâché Joseph. Ils ne sont pas au premier plan mais bien présents à ses côtés et témoignent jusqu’au bout d’une fidélité dont on ne parle pas souvent. Trois d’entre eux se tiennent ensemble au pied du lit dans des postures qui hésitent entre le hiératisme de la statuaire antique et la désinvolture de l’adolescence. L’un d’eux, les épaules dénudées, porte une robe aux couleurs lumineuses d’un vert jaune. L’autre porte une robe d’un rose délicat et prie de ses mains jointes. On lit un léger sourire sur leurs lèvres, qui n’est ni moquerie ni indifférence.

Marie est là aussi, marquée par l’âge, triste, désemparée, reconnaissante pour l’amour et la présence fidèle de cet homme, pour tout ce temps vécu à ses côtés, et les joies et l’inquiétude partagées depuis le début, pour cet improbable sillon qu’ils ont creusé ensemble.

La confiance que m’inspire ce tableau est aiguisée par un détail, une discrète opposition : aux divers coloris de gris de Joseph répond la couleur vermeille de la grenade posée sur la table.

A la mort imminente s’oppose la gaîté d’une couleur. Ce fruit posé là, discrètement dans un coin du tableau, parle de fécondité, d’éternité, de légèreté, de lèvres rieuses, de gourmandise, de jus sucré, de plaisir et de bonheur de vivre. Il raconte comment chacun peut transmettre la vie, chacun à sa façon, de toutes les façons du monde.

Chapitre 29, 30 et 35 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port)


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La fidélité d’une habitude

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au Musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au Musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

28. La fidélité d’une habitude, émission diffusée le 11 mars 2009
un matin d'août

un matin d’août

Cette promenade au musée de Grenoble est une longue suite de pas qui résonnent sur le parquet, des fragments, des bribes, des instantanés, la juxtaposition de détails qui dessinent l’essentiel, la fidélité d’une habitude comme dirait le poète.

J’aime venir et revenir au musée, marcher, arpenter, rêver, m’arrêter, passer et repasser encore et encore devant les tableaux. C’est une sorte de constance, le plaisir de la ritournelle qui laisse un espace à l’étonnement et dévoile de nouvelles perles. Une porte s’entrebâille sur des paysages à peine imaginés : je découvre l’arbre agrippé à la pente et je frissonne en regardant la mer.

Longtemps, rien n’arrive et je n’arrive à rien. Je regarde les oeuvres de l’extérieur, sans émotion, étrangère à leur mystère, passagère indifférente. Mais il faut venir et revenir, s’obstiner, creuser, insister, continuer sur la route et jurer fidélité à nos pas. Un rythme s’installe, une cadence, un battement régulier, décalé, d’un autre temps, la joie de la répétition et la ténacité du minuscule.

Et puis un jour, le miracle s’opère : un petit rien s’infiltre dans un interstice et ouvre une brèche, un passage vers l’état d’âme et le souvenir. Quelque chose, un trait, un regard, un objet, une couleur, creuse sa place, insiste et me touche. Une vétille anodine ou hors champ, inscrit sa trace serpente et se glisse avec délice dans ma mémoire. Elle est touche de lumière, déclencheur, prétexte à la flânerie intérieure. Elle s’impose et dessine le large sillage d’un insecte progressant en silence sur l’eau calme d’un lac. Elle recompose le tout, tire le fil, donne un sens, trouve un emplacement singulier, entraîne une vibration dans la fluidité de l’onde. Elle a la modestie, la finesse et la discrétion de la fissure minuscule dans la pente, celle dans laquelle s’immiscent un jour les racines très fragiles d’un arbre. Persévérance de l’impossible.

Et voilà, l’émotion s’emballe, le son monte, une joie ; la rivière coule à flot, le feuillage s’épanouit, danse et vibre avec le vent. L’arbre résistera.

Que reste t-il longtemps après, de nos pas dans le musée ? J’ai envie de répondre par un poème de Rilke :

« Peut-être nous reste-t-il un arbre
sur une pente,
– le revoir chaque jour ; –
Il nous reste la rue d’hier et la fidélité d’une habitude
qui s’étant plu chez nous, n’en est plus repartie
. »

RILKE Rainer Maria, Les élégie de Duino, traduit par Lorand Gaspar, dans Œuvres, t. 2, Seuil, 1972, repris dans collection Points/Poésie, 2006

Chapitre 28 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port)


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Zurbaran encore

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au Musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au Musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux. Aujourd’hui, voici encore deux tableaux de Francisco de Zurbaran (Fuente de Cantos 1598-Madrid 1664), huiles sur toile 2,67×1,85m, émissions diffusées le 25 février et le 4 mars 2009

26. La barbe de Melchior ou l’adoration des mages 
L'adoration des mages par Zurbaran

L’adoration des mages par Zurbaran

Nous voilà devant le troisième tableau de Francisco de Zurbaran. Le décor est toujours aussi sombre, avec ses colonnes et ses arches. Marie est restée la jeune femme paisible des deux tableaux précédents, vêtue des mêmes couleurs rosées et bleues. Elle est assise et son enfant sur les genoux est tourné vers ceux qui se prosternent. Elle a gardé cet étrange regard intériorisé, paupières un peu baissées et cette bizarrerie propre à Zurbaran : les deux yeux jamais entrouverts de la même façon…

L’enfant Jésus, lui, a grandi ; il a de petits yeux vifs et le visage malicieux. Un roi mage à la barbe blanche s’approche de lui pour l’admirer, le vénérer, le glorifier… Il est très richement vêtu. Ce serait le fameux roi Melchior qui aurait fait toute la route depuis l’oasis de Palmyre pour apporter de l’or et de l’encens à l’enfant Dieu… Des trois rois, il est le plus vénérable et il est associé à la représentation de la vieillesse. Il a posé à terre sa couronne, une petite pochette et le ciboire rempli d’encens, et il s’est agenouillé, recueilli. Sa suite ou son armée veille à l’arrière, impassible et sévère. Le dessin des lances acérées se découpe dans un ciel menaçant.

Mais il vaut mieux que la scène s’arrête là, il faut que le peintre suspende son trait et range son pinceau. Car une chose est sûre, l’enfant malicieux s’apprête à tirer sur la barbe du vieillard. Cela le démange. Marie, toujours aussi sereine, ne se rend compte de rien, tandis que le garde avec son casque et sa cuirasse semble sur la défensive : pensez à ce désordre dans l’ordre du monde, à cette dérive facétieuse…

Ce serait comme ces extraits de tournage, à la fin d’un film très beau, ce qu’on appelle les « bonus », le moment ou les acteurs déraillent, attrapent un fou rire mal placé, se trompent de tirade ou se cassent la figure ! L’enfant tirerait sur la barbe de Melchior d’un coup sec. Le serviteur noir, à l’arrière, éclaterait de rire, tandis que l’autre, le soldat cuirassé à l’allure altière, garderait son air pincé et sévère. Marie se demanderait ce qui arrive et ses joues deviendraient aussi roses que sa chemise. Mais cette scène là serait coupée ensuite au montage et le temps d’une manipulation de technicien habile, tout rentrerait dans l’ordre…

27. Une grenade, une clochette d’or, une grenade… La circoncision
la circoncision par Zurbaran

la circoncision par Zurbaran

Le dernier tableau de la série des quatre Francisco de Zurbaran représente la scène de la circoncision du Christ. Marie et les anges ont disparu de la scène. Seuls des hommes entourent l’enfant Jésus. On pourrait superposer ce tableau au premier, celui de l’Annonciation. On y lirait une continuité : l’espace de lumière de l’Annonciation, comme une fenêtre ouverte entre deux colonnes très sombres, s’est inversé. C’est la colonne au milieu qui est à présent presque noire et impose sa présence massive, tandis que l’espace tout autour semble s’éclairer.

L’enfant a grandi. Il rit, comme s’il ignorait la douleur qu’il ressentira dans sa chair, dans un instant. Au premier plan, un petit serviteur apporte une aiguière (1) sur un plateau ciselé. Il nous regarde avec un oeil un peu plus fermé que l’autre, étrange mimique familière des personnages de Zurbaran. Derrière lui, un autre personnage porte une bougie qui n’éclaire rien.
Le grand prêtre, vêtu de somptueux vêtements, officie. Au bas de sa robe, se découvre une passementerie inspirée par la route de la soie. Plus bas, un décor de grenades et de clochettes d’or tinte doucement. On y reconnaît la robe d’Aaron, frère aîné de Moïse et premier grand prêtre d’Israël, décrite en Exode 28, 31-35 : « Puis tu feras la robe de l’éphod (2), toute de pourpre violette. Elle aura au milieu une ouverture pour la tête ; autour de l’ouverture, il y aura une bordure – travail de tisserand ; son ouverture sera comme celle d’une cuirasse, indéchirable.  Sur ses pans, tu feras des grenades de pourpre violette, pourpre rouge et cramoisi éclatant – sur ses pans tout autour – et parmi elles, des clochettes d’or tout autour : une clochette d’or, une grenade, une clochette d’or, une grenade, sur les pans de la robe tout autour ; elle sera sur Aaron quand il officiera ; le son des clochettes se fera entendre quand il entrera devant le Seigneur… »

Et cette fois encore, en tendant un peu l’oreille on entend le son du tableau : le bruit des ciseaux qui tombent sur le plateau, l’eau de l’aiguière qui s’écoule, le frou-frou des tissus précieux et le cliquetis subtil des clochettes.

(1) Une aiguière ou aquamanile est un récipient muni d’une anse et d’un bec destiné à contenir de l’eau. L’aiguière est souvent accompagnée d’un bassin ou d’un plateau creux. Aqua, en latin désigne l’eau.

(2) Ephod : pièce du vêtement sacerdotal, en forme de large ceinture chez les Hébreux.

Chapitre 26 et 27 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port)


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L’adoration des bergers par Zurbaran

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au Musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au Musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

25. Toutes les forces du monde, L’adoration des bergers, Huile sur toile 2,67×1,85m, Francisco de Zurbaran (Fuente de Cantos 1598-Madrid 1664), émission diffusée le 18 février 2009
L'adoration des bergers par Zurbaran, Musée de Grenoble

L’adoration des bergers par Zurbaran, Musée de Grenoble

L’adoration des bergers est le deuxième tableau de Francisco de Zurbaran présenté au musée. La composition est typique du style « ténébrisme ». Les personnages sont groupés à l’avant d’une scène sans beaucoup de profondeur. Elle semble constituée de deux étages séparés par un décor sombre, inquiétant, presque noir, avec toujours, des masses imposantes et des colonnes. Les anges sont présents partout, sur terre comme au Ciel, se réjouissent et assurent le lien entre le haut et le bas.

En regardant cette toile, l’attention peut  se disperser, car de tous les côtés surgissent des détails insolites : un panier rempli d’œufs, une jatte, un mouton attaché par les pattes, une petite paysanne peut-être un peu simplette, une personne qui en interpelle une autre à l’arrière gauche, le silhouette d’un bœuf, les anges qui s’agitent, celui qui joue de la harpe et ressemble à Gabriel et l’autre qui joue de la mandoline, celui qui montre la partition à ses compères joufflus et les autres qui essayent de ne pas chanter faux…

De cette pagaille un peu bruyante émerge l’enfant Jésus, couché sur un drap très blanc, presque éblouissant, posé sur des épis de blé.

Chaque fois que je scrute ce tableau, mon regard se déplace en diagonale, attiré par Joseph qui recentre la scène. Il est représenté beaucoup plus jeune que d’habitude. Ses grosses mains de charpentier croisées sur sa poitrine serrent machinalement son torse par-dessus sa robe et son manteau rugueux, comme s’il était envahi d’un trouble immense. Il ne sait que faire de ces grosses mains habituées à frotter le bois et qui n’ont même pas touché Marie. On sent l’émotion et la simplicité d’un homme bon. Pas un grumeau d’aigreur ni de colère dans la pâte de cet homme là ! Ni chagrin, ni rancunier ; il est très beau, un peu courbé, les lèvres entrouvertes, le grand front pâle dégagé. Il ne dira sûrement rien car il a peur de prononcer des mots maladroits, mais il est émerveillé et en frissonne.

Marie apparaît plus paisible, plus sereine : elle a ces gestes simples et naturels de mère, comme si cette nativité était une évidence. Mais lui, Joseph, réalise d’un seul coup l’ampleur de la tâche. Il serre contre lui ses mains comme pour rassembler en lui toutes les forces du monde : la force d’accepter l’impossible, la force d’élever un enfant, la force d’oser montrer sa tendresse, la force de retenir sa tendresse, la force d’accepter d’être dépossédé, de n’être rien, et d’être tout…

Chapitre 25 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port)


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L’Annonciation par Zurbaran

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au Musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au Musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

24. la nuit n’est jamais complète,  l’Annonciation, Huile sur toile 2,67×1,85m, Francisco de Zurbaran (Fuente de Cantos 1598-Madrid 1664), émission diffusée le 11 février 2009
Annonciation, Zurbaran

Annonciation, Zurbaran

Une des grandes richesses du musée de Grenoble repose sur la présence de quatre tableaux de très grandes dimensions du peintre espagnol du 17° siècle : Francisco de Zurbaran. Ils répondent à une commande assortie de précises instructions et proviennent d’un immense retable de la Chartreuse de Jerez de la Frontera représentant l’enfance du Christ.

J’ai mis des années à apprécier ces tableaux, à cause même de ce style particulier qu’on nomme le « ténébrisme » défini dès le début du 17° siècle comme « une lumière unie, qui arrive de côté sans reflet, comme dans une chambre aux murs noirs, éclairée par une fenêtre ; les ombres très sombres et les lumières très claires donnent du relief à la peinture » (1).

Les tableaux sont dominés par des masses noires que j’ai longtemps trouvées oppressantes. Je suis passée et repassée devant, sans trop les regarder, comme on se presse pour échapper à la crainte de la nuit. Et puis peu à peu, les touches de lumières vive sont entrées en moi. Progressivement, comme en peignant une icône à partir des couleurs de ténèbres, j’ai vu émerger des tas de détails touchants. J’ai découvert comment l’ombre, dans ces tableaux, constitue l’assise, le support nécessaire à l’appui du sujet rendu ainsi plus lumineux. Elle modèle, définit par contrastes, découpe, insiste. Un poème d’amour de Paul Eluard m’est remonté à la mémoire :

« La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie à se partager » (2)

24 Annonciation Zurbaran, MGJ’ai découvert la légèreté de l’ange, ses plumes soyeuses et ses couleurs chatoyantes. Les touches de blanc ont pris leur place et bousculent le chagrin. J’ai regardé ces mains ouvertes, ces mains posées, ces mains tendues, le décor comme une fenêtre ouverte. J’ai entendu battre le cœur généreux des personnages, et j’ai pensé avec le poète que la nuit n’est jamais complète.

(1) MANCINI, Considerazioni sulla pittura, 1619-1621

(2) Paul ELUARD, Derniers poèmes d’amour (Le phénix), Seghers, Paris, réédition 2002

Chapitre 24 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port)