Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

La fidélité d’une habitude

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Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « Décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

28. La fidélité d’une habitude, émission diffusée le 11 mars 2009
un matin d'août

Un matin d’août

Cette promenade au musée de Grenoble est une longue suite de pas qui résonnent sur le parquet, des fragments, des bribes, des instantanés, la juxtaposition de détails qui dessinent l’essentiel, la fidélité d’une habitude comme dirait le poète.

J’aime venir et revenir au musée, marcher, arpenter, rêver, m’arrêter, passer et repasser encore et encore devant les tableaux. C’est une sorte de constance, le plaisir de la ritournelle qui laisse un espace à l’étonnement et dévoile de nouvelles perles. Une porte s’entrebâille sur des paysages à peine imaginés : je découvre l’arbre agrippé à la pente et je frissonne en regardant la mer.

Longtemps, rien n’arrive et je n’arrive à rien. Je regarde les œuvres de l’extérieur, sans émotion, étrangère à leur mystère, passagère indifférente. Mais il faut venir et revenir, s’obstiner, creuser, insister, continuer sur la route et jurer fidélité à nos pas. Un rythme s’installe, une cadence, un battement régulier, décalé, d’un autre temps, la joie de la répétition et la ténacité du minuscule.

Et puis un jour, le miracle s’opère : un petit rien s’infiltre dans un interstice et ouvre une brèche, un passage vers l’état d’âme et le souvenir. Quelque chose, un trait, un regard, un objet, une couleur, creuse sa place, insiste et me touche. Une vétille anodine ou hors champ, inscrit sa trace serpente et se glisse avec délice dans ma mémoire. Elle est touche de lumière, déclencheur, prétexte à la flânerie intérieure. Elle s’impose et dessine le large sillage d’un insecte progressant en silence sur l’eau calme d’un lac. Elle recompose le tout, tire le fil, donne un sens, trouve un emplacement singulier, entraîne une vibration dans la fluidité de l’onde. Elle a la modestie, la finesse et la discrétion de la fissure minuscule dans la pente, celle dans laquelle s’immiscent un jour les racines très fragiles d’un arbre. Persévérance de l’impossible.

Et voilà, l’émotion s’emballe, le son monte, une joie ; la rivière coule à flot, le feuillage s’épanouit, danse et vibre avec le vent. L’arbre résistera.

Que reste t-il longtemps après, de nos pas dans le musée ? J’ai envie de répondre par un poème de Rilke :

Peut-être nous reste-t-il un arbre
sur une pente,
– le revoir chaque jour ; –
Il nous reste la rue d’hier et la fidélité d’une habitude
qui s’étant plu chez nous, n’en est plus repartie. 

RILKE Rainer Maria, Les Élégies de Duino, traduit par Lorand Gaspar, dans Œuvres, t. 2, Seuil, 1972, repris dans collection Points/Poésie, 2006.

Chapitre 28 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port).

Article du 9 août 2015

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Auteur : elisabethlamour

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