Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

Joseph encore

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Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « Décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux. Dans ces émissions (diffusées le 18, 25 mars et 29 avril 2009), j’évoquerai une fois encore la figure de Joseph.

29. Joseph s’impatiente,  Ex voto de Matteo Soranzo, huile sur toile 1,79 x 1,95 m, Domenico Tintoret, (Venise, 1560-1635)
Tintoret

Ex-voto de Domenico Tintoret

Ce tableau est étrange. Il a été peint par Domenico Tintoret, autrement dit, « Tintoret junior », le fils du célèbre Jacopo. Le fils et aussi l’élève de son père passa presque toute sa vie à Venise et peignit surtout des portraits. Ce tableau est une représentation insolite de la Nativité, dans laquelle les constantes de proportion ainsi que la disposition habituelle ne sont pas respectées. Le tableau est en fait une sorte d’ex-voto. Le donateur, un certain Matteo Soranzo, membre d’une illustre famille vénitienne, occupe une place imposante tout à l’avant. Il a commandé cette œuvre suite à une guérison pour remercier tout spécialement la Sainte Famille. Il est vêtu d’un riche manteau de velours rouge. Marie Madeleine apparaît derrière lui, assez pâle et la légère inclinaison de son buste met en valeur sa longue chevelure dorée.

Joseph se trouve au second plan, appuyé sur sa canne, et une fois encore, je m’arrête sur lui.

J’ai l’impression qu’il n’arrive même pas à regarder ces personnages qui envahissent l’avant du tableau et n’ont rien à faire là. Je me dis qu’il doit vraiment en avoir assez de tout ce tintamarre et de sa place de figurant, toujours relégué à l’arrière du tableau. C’est lui quand même qui a « fait le boulot », qui a cru à l’annonce de l’ange et aux paroles incroyables de Marie, qui a conduit l’âne sur les chemins, trouvé la cabane pour la naissance, encouragé et réconforté Marie, accueilli les bergers… C’est lui aussi qui va élever cet enfant, lui apprendre son métier, accomplir sa tâche jusqu’au bout, dans la discrétion…

Il n’arrive même pas non plus à regarder vers Marie qui lance au commanditaire, ce fameux Matteo, un regard trop doux, comme si cet imposant personnage avait quelque chose à voir avec une histoire déjà bien assez compliquée comme ça !

Quant à Marie Madeleine, elle ne manque pas d’aplomb : elle est déjà là, avec son pot à parfum… ce n’est pas du tout le moment !

Alors, Joseph se tourne vers les anges qui sont toujours plantés là, il a l’habitude ! Il leur lance un regard un peu irrité : même ces figures enjouées l’énervent. Même eux font trop de bruit avec leurs rires enfantins. Il aurait presque envie de prendre son bâton et de chasser tout le monde, d’aller dormir tranquillement derrière, à l’ombre du palmier, d’avoir un peu de paix, un peu d’intimité enfin.

Mais non, il n’en fera rien, il attendra, il tiendra son rôle, jusqu’au bout, il patientera…

30. Peler un oignon, Le repos pendant la fuite en Égypte, huile sur toile 2 x 1,28 m, Simon Vouet, (Paris 1590-1649)
Fuite en Egypte E Vouet

Fuite en Egypte, E. Vouet

Eh bien, je vais encore parler de Joseph, mais cette fois, le détail qui m’intrigue dans le tableau de Simon Vouet n’est pas lié à l’attitude de retrait du personnage, mais au contraire à l’ampleur de son geste élégant et déterminé. Joseph se penche et tout comme l’ange, semble offrir quelques oignons à l’enfant Jésus. Une danse, encore.

Bien sûr, ce tableau illustre le repos pendant la fuite en Egypte. L’épisode est tiré d’un écrit apocryphe, l’évangile du pseudo Matthieu au chapitre vingt. Dans la scène, Marie, « fatiguée par l’ardeur du soleil dans le désert », dit à Joseph en apercevant un palmier : je me reposerai un peu sous son ombre. À la demande de l’enfant Jésus, le palmier s’incline et nourrit la famille de ses fruits. Puis, se redressant, des sources d’eaux limpides, fraîches et douces se mettent à jaillir d’entre ses racines. L’artiste crée une scène qui s’inspire de ce texte idyllique mais l’interprète à sa façon en ajoutant l’oignon.
Le peintre cherche t-il à évoquer sur sa toile la paix de l’étape, la simplicité du bonheur de vivre, une sorte de pique-nique frugal sur la route de l’Égypte ?

Je suis à peu près sûre qu’il voulait en dire beaucoup plus.

On remarque au sol une idole païenne, le fragment d’une statue brisée. Ce n’est sûrement pas par hasard !

L’oignon, légume et condiment vieux comme le monde est une plante réputée dès l’Antiquité pour ses multiples vertus nutritives, apéritives, digestives et protectrices. Il apparaît dans toutes les civilisations : symbole d’intelligence dans l’ancienne Chine, aliment quasiment magique en Chaldée, essentiel pour les Égyptiens ! Symbole religieux pour les Hébreux et les Grecs, il est réputé pour la force qu’il transmet aux soldats romains.

L’oignon est protégé par une peau, véritable tunique déclinée dans une subtile gamme de couleurs allant du blanc au rouge, du violet au rose. Sa forme bulbeuse, ses enveloppes successives, son odeur persistante, toutes ces caractéristiques lui confèrent un puissant sens symbolique. Dans certaines traditions, cette structure en couches superposées qui peuvent s’effeuiller sans jamais aboutir à un cœur, à un noyau distinct, représente les étapes de l’expérience spirituelle : couche après couche, très lentement, on se dépouille jusqu’à l’abandon, la vacuité, un renoncement qui aboutit au vide. Y a-t-il un peu de cela aussi dans l’intention de l’artiste ? Reprendre des forces pour la route tout en se dépouillant de l’inutile ? Je ne sais pas ! Thèmes et symboles se croisent et résonnent sur les interrogations ; le rêve et le doute s’entremêlent en un combat amoureux.

Tout à l’heure je pèlerai un oignon doux et le croquerai avec une tranche de pain beurré. Je songerai au repos, au palmier qui s’incline, à l’ampleur de son ombre, à la source qui jaillit, à Joseph et au printemps qui vient…

35. La couleur de la grenade, La mort de saint Joseph, huile sur toile 0,66 x 0,82 m, Jacques Stella, (Lyon 1596-Paris 1657)

La mort de Joseph par Jacques Stella

La mort de Joseph par Jacques Stella

Combien de fois ai-je parlé de Joseph au cours de mes promenades à travers le musée ! Il occupe rarement le centre mais est discrètement présent dans de nombreuses compositions: la Nativité bien sûr, la Fuite en Égypte et toutes les scènes de l’enfance du Christ.

Il est plus rarement figuré âgé, sauf au moment de sa mort.

Un de mes tableaux préférés, peint par Jacques Stella au XVIIe siècle, représente Joseph dans des nuances de gris, couleur de cendre, de douleur et de deuil, couché dans des draps avec autour tout un décor d’un dégradé de la même couleur. Son robuste corps de charpentier est resté très beau, musclé, tout comme ses mains amples, surtout la gauche… Il parle avec le Christ, vêtu de couleurs claires et vives, et leurs mains disent toute une promesse, la force d’une transmission, la confiance et la gratitude des traces.

Les anges, parfois envahissants dans les scènes de Nativité, sont restés fidèles au poste et n’ont pas lâché Joseph. Ils ne sont pas au premier plan mais bien présents à ses côtés et témoignent jusqu’au bout d’une fidélité dont on ne parle pas souvent. Trois d’entre eux se tiennent ensemble au pied du lit dans des postures qui hésitent entre le hiératisme de la statuaire antique et la désinvolture de l’adolescence. L’un d’eux, les épaules dénudées, porte une robe aux couleurs lumineuses d’un vert jaune. L’autre porte une robe d’un rose délicat et prie de ses mains jointes. On lit un léger sourire sur leurs lèvres, qui n’est ni moquerie ni indifférence.

Marie est là aussi, marquée par l’âge, triste, désemparée, reconnaissante pour l’amour et la présence fidèle de cet homme, pour tout ce temps vécu à ses côtés, et les joies et l’inquiétude partagées depuis le début, pour cet improbable sillon qu’ils ont creusé ensemble.

La confiance que m’inspire ce tableau est aiguisée par un détail, une discrète opposition : aux divers coloris de gris de Joseph répond la couleur vermeille de la grenade posée sur la table.

À la mort imminente s’oppose la gaieté d’une couleur. Ce fruit posé là, discrètement dans un coin du tableau, parle de fécondité, d’éternité, de légèreté, de lèvres rieuses, de gourmandise, de jus sucré, de plaisir et de bonheur de vivre. Il raconte comment chacun peut transmettre la vie, chacun à sa façon, de toutes les façons du monde.

Chapitres 29, 30 et 35 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port).

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Auteur : elisabethlamour

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