Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

Matisse et le rouge (les émissions de décembre)

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Et nous revoilà dans Tout en nuances pour une nouvelle année sur les couleurs avec RCF (103.7, chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10). Après trois années passées à décliner les nuances du bleu, nous nous sommes attardés sur son contraire symbolique : le rouge, ambivalente entre toutes, couleur de feu, de passion, de colère mais aussi de créativité, d’inventivité et de force. Je me suis rendu compte, en préparant ces émissions sur Matisse, qu’aucune de ses œuvres n’est libre de droit, raison pour laquelle je ne publie, exceptionnellement, aucune photo. Et puis me voilà partie vers Montréal, le 2e lieu de mon cœur : voilà pourquoi je poste en une seule fois les émissions des 7, 14 et 21 décembre.

Nous l’avons vu les semaines précédentes, le début du XXe siècle est une période de foisonnement et de mise au point de nouvelles couleurs. Un peintre s’en donne à cœur joie avec leur exploration, Henri Matisse qui écrit par exemple : « Je voudrais que les gens sachent qu’il ne faut pas approcher de la couleur comme on entre dans un moulin, qu’il faut une sévère préparation pour être digne d’elle. »

Nous avions dit, lorsque nous parlions de la couleur bleue : « Matisse est un peintre en bleu », mais il est aussi un peintre en rouge. Une œuvre résume le sens et l’importance de cette couleur, une grande huile, mesurant environ deux mètres sur deux, datant de 1911 et  conservée au musée d’Art moderne de New York. Le tableau représente l’atelier de Matisse qui décrit l’œuvre lui même : « Dans mon atelier le sol est rouge sang de bœuf comme dans les carrelages provençaux ; le mur est rouge ; c’est comme si le sang s’était infiltré pour tout teindre ; les meubles sont rouges entourés d’un fil d’or mat. Ce rouge est comme une nuit chaude à l’intérieur de laquelle, venant de la fenêtre à gauche, une intense lumière fait naître ou plutôt ressusciter les autres objets. » (…)

Matisse énumère ensuite les objets présents dans l’atelier et « la toile rayée du transatlantique à demi replié près d’une de mes assiettes blanches et bleues sur la table à droite ». On remarque aussi les pots avec les pinceaux, un verre, deux de ses sculptures posées sur un trépied, une plante ainsi que des châssis, diverses œuvres en attente ou déjà encadrées avec une sorte de mise en abîme, puisque les tableaux eux-mêmes présentent des taches de rouge ou de rose. Bref, un pêle-mêle d’artiste avec l’omniprésence sur le sol, les murs, et même au sein des tableaux qui traînent, d’une couleur rouge lumineuse, saturée, qui semble tout envahir ou peut-être tout éclairer. La couleur est posée uniformément et ne semble pas tenir compte de l’emplacement, des reflets et des ombres. Elle est comme un état d’âme qui irradie. L’explication de Matisse est surprenante car il termine sa description par des mots qui dévoilent encore une fois ambiguïté du rouge, en lui associant une connotation étonnamment rassurante et paisible. Il dit de son atelier :

« C’est là que je m’efforce de vivre et d’inventer, au milieu du tintamarre et de la menace, un monde de volupté calme. »

Le 14 décembre, nous nous attarderons sur trois autres œuvres dans lesquelles le rouge est encore une fois la « note de fond » et l’état d’âme : il s’agit de La Desserte rouge, l’Odalisque à la culotte rouge et La Nature morte au magnolia. Dans chacune de ces œuvres, le rouge est utilisé en aplat, un peu comme un révélateur, un fond lumineux, une couleur uniformisante ou simplificatrice, qui, à la fois crée l’ambiance et met en évidence des couleurs et des impressions délicates. Dans ces tableaux, pas ou très peu de modelé ni d’effet de lumière, peu de souci d’exactitude des corps ou des décors, mais un effet envahissant et irradiant.

La Desserte rouge, huile sur toile conservée au musée de l’Ermitage à Saint Petersburg, date de 1908. Dans ce tableau, le rouge presque entêtant est renforcé, comme le fait souvent Matisse, par des motifs géométriques utilisés en contraste. On a presque envie de s’échapper du tableau, de partir par la fenêtre ouverte sur un paysage aux couleurs douces, qui est aussi un tableau, dans cette mise en abîme à laquelle l’artiste a souvent recours, ou bien, ou voudrait réconforter cette femme à la peau blanche, penchée sur une coupe de fruits, à la droite du tableau et qui semble si triste.

L’Odalisque à culotte rouge date de 1922, période durant laquelle l’artiste est installé à Nice. Influencé par l’orientalisme romantique et ses souvenirs du Maroc, il aime peindre les femmes dans un intérieur. Matisse compose son tableau à partir d’accessoires et de motifs exotiques. Il joue de l’orchestration des couleurs : le rouge lumineux étalé sur le sol et le pantalon de la femme, répond aux harmonies froides des azuleros, à la transparence de la chemise et surtout à la peau nacrée du personnage.

Quant à La Nature morte au magnolia, le tableau épuré de 1941 joue de deux nuances de rouge, qui contrastent avec la couleur verte, complémentaire, du vase. Le fond rouge cadmium clair, assez uniforme, donne à la fleur une sorte de sensibilité, de délicatesse. La fleur est présentée au centre : on dirait presque une icône auréolée, ou un visage très pâle, nimbé de lumière rouge…

Nous terminons ce cycle le 21 décembre avec Le Grand intérieur rouge, une œuvre majeure de la fin de la carrière de l’artiste, sorte de réplique, presque quarante années plus tard, de L’Atelier rouge évoqué au début de l’article. Le tableau date de 1948, est conservé au Centre Georges-Pompidou et clôture une série de grandes compositions exposées selon le désir de l’artiste, au musée national d’Art moderne à Paris, en 1949.

Dans ce tableau, Matisse multiplie, les ambiguïtés et les contrastes. Une chose est sûre : une couleur rouge carmin couvre les ¾ de la toile, laissant apparaître quelques plages blanches ou jaunes, traitées comme des sortes de réserves. Un trait noir court sur l’œuvre, dessinant ou parfois suggérant des formes plus ou moins faciles à déterminer. Tout semble proposé en double et sous forme de questions : les rectangles, en haut du tableau, sont-ils eux-mêmes des tableaux ou bien de fausses fenêtres ? Pourquoi l’un d’entre eux est-il traité en noir et blanc ? Et que représentent-ils : encore des tables avec des bouquets peut-être ? encore une mise en abîme ? car sur le tableau, on distingue aussi deux tables, l’une carrée et l’autre ronde, avec des bouquets posés sur chacune d’entre elles, deux tapis – je me suis demandé si ce n’était pas de gros chats – des oppositions de droites et de courbes, de vides et de pleins. Quant aux bouquets posés sur la grande table, l’un est rouge comme le fond, l’autre bicolore et le troisième fait penser aux mimosas. Tous semblent nimbés d’une étrange brume.

La couleur rouge inonde Le Grand intérieur rouge, comme elle inondait L’Atelier rouge près de quarante ans plus tôt. Tous les objets de la pièce sont enveloppées, nimbés ou préservés par le rouge, qui semble permettre leur existence. On peut se demander si ce tableau n’est pas une sorte d’accomplissement ou la réponse que Matisse donnerait à cette question : le rouge est-il une couleur ou une lumière ?

Lawrence Gowing, peintre et historien d’art, évoque le tableau en 1968 dans l’introduction d’un catalogue consacré à Matisse : « Nous prenons conscience que nous sommes en présence de la réconciliation qu’il n’appartient qu’aux grands artistes de réaliser dans leur vieillesse. La toile irradie cette réconciliation. Le rouge déborde et va jusqu’à se refléter sur le visage des spectateurs. Ils sont dedans, ils participent d’une condition naturelle des choses et de la peinture. »

 

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Auteur : elisabethlamour

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