Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le vert chez les Romains (émissions du 28 novembre et 5 décembre)

Après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances  chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio. Nous consacrerons deux émissions à l’utilisation du vert chez les romains, d’abord à propos des objets du quotidien, et dans un deuxième temps à propos de la peinture murale.

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Un mélange fréquent dans le monde romain  : terre verte et bleu égyptien

Dans le monde romain, peu d’objets du quotidien sont verts, mis à part une superbe variété de vaisselle, de poterie et d’objets en verre, de toutes les nuances de vert qui glissent comme les couleurs de la mer, vers le gris ou le bleu. Les tonalités s’affinent au fil du temps dans des coloris et des transparences de plus en plus subtiles.

Quant aux vêtements, ils tardent à se parer de vert pour diverses raisons : d’une part, la couleur verte, tout comme la bleue, est associée, dans l’imaginaire du monde romain, à l’univers des barbares. La couleur est même considérée comme un peu excentrique, voire inconvenante. Par ailleurs, les techniques de mordançage – l’opération préalable à la teinture et nécessaire à la tenue des couleurs – ne sont pas tout à fait au point. Enfin, l’idée de mélanger le jaune avec le bleu pour obtenir du vert n’est pas si évidente, ni dans les mentalités ni dans les pratiques. Le jaune semble considéré comme une couleur très spéciale, utilisée à part.

Aussi, pendant tout un temps, on arrive à obtenir seulement des vêtements d’une couleur verdâtre, une sorte de vert kaki un peu décevant. Puis, progressivement, l’Orient devient « à la mode », les progrès techniques s’affirment, le mordançage est maîtrisé et la couleur verte prend sa place dans la garde robe de l’aristocratie, surtout pour les vêtements féminins. Mais comme un printemps toujours trop court, il faut avouer qu’ils se décolorent rapidement ! À l’époque romaine, le vert reste une couleur fugace, instable, insaisissable et versatile. Mais dans ce domaine comme dans tant d’autres, c’est le métissage, la rencontre avec d’autres peuples, ceux que l’on disait barbares, qui permet les progrès de la teinture végétale et donne, peu à peu à la couleur verte un statut à part entière et une reconnaissance.

On associe parfois la couleur verte, dans le monde romain, à la folie de Néron, le provocateur : on raconte qu’il aimait s’habiller de vert. On dit aussi qu’il adorait les poireaux bien verts… : était-ce là un conseil médical ou la réputation aphrodisiaque du légume ? Dans le décor des palais de l’empereur, la couleur verte tenait une bonne place, notamment dans les soieries qu’il affectionnait particulièrement. Lorsqu’il se rendait à l’hippodrome pour participer aux courses de chars, il revêtait la tenue de l’écurie verte et soutenait leur équipe. On dit qu’il aimait spécialement la vue de la pierre d’émeraude qui lui reposait le regard… mais ce sera le sujet d’une autre émission.

Si la fixation des teintures végétales dans le vêtement reste une difficulté, il n’en est pas de même dans la peinture murale. Les Romains parviennent, à partir d’une très petite palette de pigments verts, à une excellente maîtrise, comme en attestent de nombreux sites : Vaison-la-Romaine, Pompéi ou Lyon…

Les pigments verts semblent avoir mieux traversé le temps que les bleus. Il s’agit de pigments minéraux comme la terre verte, le vert malachite ou la chrysocolle : ils proviennent d’Italie, d’Arménie, de Macédoine ou de Chypre. Les prix des pigments de malachite et de chrysocolle sont élevés, de 12 à 28 sesterces la livre, ce qui explique, comme d’habitude, l’obstination à fabriquer des pigments artificiels, comme le vert de cuivre. Des auteurs comme Vitruve, Pline l’Ancien ou Dioscoride décrivent l’utilisation de l’acétate de cuivre, préparé selon des « recettes » variées.

Les peintres, contrairement aux teinturiers, n’hésitent pas à mélanger ou à superposer les couleurs, obtenant des tonalités très subtiles. Pline cite par exemple une chrysocolle artificielle réalisée à partir d’un mélange de bleu égyptien et d’un pigment blanc teinté à la gaude, une plante qui colore en jaune. On trouve aussi trace, dans la Gaulle gallo-romaine, de peintures murales réalisées à partir d’un mélange de bleu égyptien et de terre verte. Tous les auteurs attestent ce que les recherches actuelles confirment : la prédominance très large, en peinture, de l’utilisation de terre verte dont le coût ne dépasse pas un sesterce la livre ! Vitruve affirme que la meilleure provient de Smyrne, mais les géologues actuels contredisent cette hypothèse : il n’existe aucun gisement à Smyrne ou dans les environs. Peut-être y vivait un habile revendeur qui se fournissait à Chypre !

Il se trouve qu’à l’époque impériale, la mode est aux peintures de paysages en trompe-l’œil et la végétation y tient une belle place. Les décors des grandes villas romaines se teintent de vert, cherchent à imiter la nature, à reproduire des jardins et des vergers luxuriants peuplés d’oiseaux aux couleurs variées. Quant aux mosaïques, qu’elles soient murales ou de pavement, elles se parent de la même couleur. La pratique se perpétue dans la période suivante comme en témoignent les mosaïques du VIe siècle de Ravenne aux superbes nuances de vert.

Ces recherches sur les couleurs me mettent en appétit, comme peut le faire la lecture d’une recette ou d’un guide de voyage. Elles me donnent des idées : revoir la mosaïque de L’Hospitalité d’Abraham de la basilique Saint-Vital à Ravenne et tester sans tarder le mélange de terre verte et de bleu égyptien pratiqué dans la Gaule antique !

Article du 28 novembre 2016

 

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Le vert dans la Bible (émission du 21 novembre)

Après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances  chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio.

arbreLe vocabulaire des couleurs, dans la Bible, est difficile à analyser. D’une part, on ne sait pas toujours si les mots utilisés désignent une couleur ou une matière. D’autre part, d’une traduction à l’autre, les choses évoluent. Le vocabulaire des couleurs est quasiment absent en hébreu, alors qu’avec les traductions grecques, il émerge, pour devenir véritablement présent en latin, et encore davantage dans les traductions plus modernes. Toujours est-il que le vocabulaire des couleurs, dans la Bible, est assez pauvre : l’accent est mis davantage sur la matière, sur la transparence ou l’éclat, que sur la couleur, telle que nous la concevons aujourd’hui. Retenons donc que la couleur, lorsqu’elle est mentionnée dans la Bible, est plutôt une adaptation de notre système de pensée contemporain, qui comprend « couleur » quand le texte d’origine met l’accent un peu ailleurs.

Trois couleurs émergent pourtant et ce sont les premières a être employées et à avoir un véritable statut : le blanc, le rouge et le noir. Le vert (yereq en hébreu ou viridis en latin) reste discret et représente exclusivement la couleur de la nature, de la végétation et des lieux de repos. Lorsqu’il devient « verdâtre », il est associé aux cadavres et à la mort.

L’épisode le plus intéressant est celui de Gen I, 11-13 qui donne au vert, dès le début, sa place féconde, bénéfique, liée à la croissance et à la vie. On y voit bien que le vert relie davantage à la nature qu’à la couleur proprement dite. « Dieu dit :  » Que la terre se couvre de verdure, d’herbe qui rend féconde sa semence, d’arbres fruitiers qui, selon leur espèce, portent sur terre des fruits ayant en eux-mêmes leur semence !  » Il en fut ainsi. La terre produisit de la verdure, de l’herbe qui rend féconde sa semence selon son espèce, des arbres qui portent des fruits ayant en eux-mêmes leur semence selon leur espèce. Dieu vit que cela était bon. » Le cantique des Cantiques reprend cette symbolique en faisant de la fiancée « un jardin clos » et « un cèdre du Liban ».

Dans le Nouveau Testament, le Christ est souvent associé à un jardinier et après la Résurrection, Marie Madeleine, au jardin des oliviers, croise un homme qu’elle prend pour le jardinier, celui qui transforme le germe en vie.

 

 

 

 

Article du 21 novembre 2016


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La chrysocolle (émission du 14 novembre)

Après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances  chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio.

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Photo Philippe Lambelain

On confond fréquemment le vert malachite avec la turquoise et avec la chrysocolle. Cette couleur est réputée pour être encore plus fine que la malachite avec, cependant, moins de valeur. Son étymologie grecque renvoie aux mots « χρυσός » (chrysos, or) et « κόλλα » (kolla, colle).

À cause de sa faible dureté et de sa teneur en eau, la chrysocolle est très sensible aux fortes chaleurs et aux attaques physiques ou chimiques. Il s’agit d’un silicate de cuivre recueilli dans des zones oxydées des gisements, autrement dit un produit de la décomposition des minerais de cuivre spécialement dans les régions arides. Les gisements sont dispersés dans le monde entier.

Elle est connue depuis l’Antiquité et utilisée par les Égyptiens. Elle est décrite par des auteurs romains comme Théophraste, Vitruve, ou Pline l’Ancien. Écoutons ce dernier raconter comment accélérer le processus de formation : « Elle est un liquide qui coule le long des veines d’or… elle forme un dépôt qui gagne en consistance avec les froids de l’hiver et devient dur comme la pierre ponce. On a remarqué qu’une variété plus appréciée se formait dans les mines de cuivre et une autre dans les mines d’argent. On en trouve aussi dans les mines de plomb de moindre prix que celle des mines d’or. Mais dans toutes ces mines on fait aussi une chrysocolle artificielle, bien inférieure à celle qui est naturelle. On injecte doucement de l’eau dans une veine de métal pendant tout l’hiver jusqu’au mois de juin, puis on laisse sécher de juin à juillet, ce qui montre bien que la chrysocolle n’est rien d’autre qu’une veine pourrie. La chrysocolle native diffère de celle-ci surtout par sa dureté»

La chrysocolle est utilisée en joaillerie depuis l’Antiquité. Certaines pierres exceptionnelles peuvent dépasser deux kilogrammes. Cependant, elle est surtout taillée quand elle est associée à d’autres minéraux tels le quartz car, pure, elle est un trop tendre et a tendance à se craqueler.

Elle sert de pigment dans les peintures murales d’Asie ainsi que dans l’enluminure médiévale : la couleur posée tend vers le bleu, pour devenir de plus en plus verte au fil du temps. L’usage de la chrysocolle a été peu à peu délaissé en raison de sa toxicité liée à sa teneur en cuivre sauf pour servir d’additif dans la peinture des coques des bateaux.

Article du 14 novembre 2016


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La malachite dans l’enluminure et la peinture (émission du 7 novembre)

Après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances  chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio.

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Une pierre provenant de la mine de Cap Garonne au Pradet

La malachite occupe une place précoce dans tous les domaines qui touchent à l’enluminure. Dès l’Antiquité, les Égyptiens l’utilisent pour les décors des papyrus et la couleur fait partie de la palette de base des manuscrits enluminés de l’Inde antique.

Elle est employée dès le IXe siècle dans l’enluminure occidentale et la couleur aux subtils reflets de lumière est spécialement prisée par les miniaturistes irlandais.

À partir de la Renaissance et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle prend une large place dans la palette des peintres. Van Eyck par exemple, en fait usage dans son Portrait des Arnolfini en 1434. La couleur est stable à la lumière si elle est utilisée seule. En revanche, elle ne réagit pas toujours bien aux mélanges, et sa stabilité devient alors périlleuse.

Des essais de produire une malachite artificielle sont alors tentés, car la pierre naturelle est chère et peu compatible avec beaucoup d’autres couleurs. Mais les substituts à base de cuivre sont parfois si toxiques qu’on les utilisait autrefois… comme insecticide contre les sauterelles ! Les frères Gravenhorst de Brunswick mettent au point la malachite artificielle en 1764, commercialisée au tout début sous le nom de vert de Brunswick, ce qui provoque certaines confusions. On l’appelle aussi « vert de montagne ».

Plus près de nous, Auguste Renoir utilise le vert malachite en 1882 dans sa peinture, Les Chrysanthèmes.

Le pigment n’est pas très couvrant et assez granuleux. On dit que les artiste bouddhistes tibétains, très amateurs de couleurs vives, prenaient soin de peu broyer la pierre afin de ne pas affadir la teinte et d’en garder tous les reflets. Je l’utilise donc un peu comme sa compagne l’azurite : en glacis, pour passer un film léger qui rehausse magnifiquement des fonds sombres, accrochant la lumière grâce à ses irrégularités.

Pourquoi j’aime cette couleur ? C’est bien sûr impossible de le savoir. C’est peut-être à cause de la couleur des lichens, à cause d’une histoire marquante de mon enfance, quand j’imaginais les rennes d’Aslak le petit lapon1 chercher de leur museau le lichen dans la neige. Et puis j’ai tellement aimé ces taches lumineuses dans les forêts de Finlande ou de Norvège. Et voilà que je découvre que la malachite naturelle est exploitée dans des gisements un peu partout dans le monde et en particulier dans un univers qui m’est cher : la mine de Cap Garonne au Pradet !

Article du 7 novembre 2016


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L’archange Michel « que la paix soit avec toi, sois fort »

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Archange Michel, 16 x 24 cm, novembre 2016 (le dragon est recouvert d’un pigment de jade)

L’archange Michel, le plus grand des anges, le « chef des armées célestes » est un ange guerrier, à n’en pas douter. Brandissant une épée, terrassant un dragon (Ap 12, 7-9), combattant les anges rebelles et les forces du mal, il est sur tous les fronts ! Il est même psychopompe, c’est-à-dire qu’il conduit les morts et pèse les âmes ! Son nom signifie : Fort comme Dieu (en hébreu, mi-ka-El, qui est comme Dieu).

Alors évidemment, j’ai eu plus souvent tendance à représenter ou à invoquer les doux, les guérisseurs, les protecteurs comme Gabriel, Raphaël et tous les anges gardiens. Et pourtant, j’ai été frappée par ce passage du livre de Daniel : « Ne crains pas (…) Que la paix soit avec toi ! Sois fort ! Sois fort » (Dn 10, 18) et j’ai mieux compris le sens paradoxal et constructeur du personnage de Michel : guerrier de la lumière, il rayonne de puissance, de force et en même temps de paix. Le paradoxe de l’amour capable de combattre les forces négatives… Son regard, à la fois doux et déterminé, est capable de transformer l’ombre en lumière. Si l’épée symbolise le combat, elle est aussi l’axe, la capacité de centrage, d’équilibre, de stabilité et de verticalité, la force intérieure. Ainsi, Michel apparaît tout arqué, tendu, presque en déséquilibre, et en même temps complètement stable, ancré : il me fait penser au danseur, à ces maîtres en art martial à la fois sages et calmes, bienveillants, et qui dégagent une force extrême.

Le Livre de Daniel est le seul, dans l’Ancien Testament, à citer Michel (chapitre 10) et l’appelle « un des premiers princes ». Michel y apparaît avec les fonctions qu’il conserve dans la littérature apocalyptique : représentant, patron, protecteur, combattant les forces de ténèbres.

Il est aussi cité dans la littérature de Qumran et dans d’autres passages bibliques (il serait celui qui barre la route à Josué près de Jéricho et lui transmet sa force.)

Dans l’Apocalypse, Michel reste le protecteur et le chef des anges. Il lutte dans le ciel avec le Dragon (12, 7). L’épître de Jude le cite explicitement au verset 9.

On rattache parfois le culte de saint Michel à celui de dieux de l’Antiquité comme Anubis, Hermès, Mercure et on l’associe à Wotan (Odin)…

En Occident, le culte de saint Michel se développe à partir des Ve et VIe siècles. Sa fête, le 29 septembre, commémore probablement la dédicace de l’Église Saint Michel et tous les anges à Rome. Les églises et chapelles qui lui sont dédiées deviennent innombrables autour de l’an mil, souvent situées sur les hauteurs pour ce personnage céleste. Plus de deux cents communes françaises portent son nom.

Sa couleur dominante est le rouge.

Lorsqu’il combat le dragon, il est à pied (Raphaël, 1505, Paris, Louvre) ou dans les airs, ce qui permet de le distinguer de saint Georges, presque toujours à cheval. Lorsqu’il pèse les âmes, Michel ressemble davantage à un ange qu’à un chevalier et tient souvent lui-même la balance.

Il est le patron des chevaliers et des escrimeurs et aussi des épiciers (à cause de la balance !).

Article du 5 novembre 2016