Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le vert véronèse (l’émission du 29 mai)

Après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio.

Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée Huile sur toile, 1,94x3,37m Paolo Caliari dit Paul Véronèse

Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée, Paolo Caliari dit Paul Véronèse

Lors d’une série précédente d’émissions – Décalage horaire (1) – nous avions présenté un tableau du musée de Grenoble : Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée réalisé par Paul Véronèse. Cette œuvre illustre un épisode de l’Évangile de Matthieu ; les personnages sont revêtus d’amples draperies soyeuses aux couleurs chatoyantes. Je me suis longtemps demandé lequel des vêtements était peint avec ce vert profond caractéristique du Maître et qu’on appelle le vert véronèse. Est-ce le châle moiré de Zébédée ou bien le manteau d’un des personnages, à l’arrière-plan ? Aucun, probablement. Aucun ne correspond aux nuanciers actuels et à la dénomination vert véronèse. La réalité est décevante car la couleur portant ce nom est un arséniate de cuivre, mis au point… deux siècles après la mort de l’artiste ! Il fait partie de la famille des pigments verts à base de cuivre, rencontre un grand succès à la fin du XIXe et au XXe siècle et prend place dans la palette de Van Gogh, Gauguin, Cézanne ou Renoir. Ce pigment toxique a aussi été utilisé comme insecticide ou comme répulsif.

Véronèse doit son surnom à sa ville de naissance : Vérone. Non loin de cette ville, à Brentonico, au nord du Monte Baldo, on trouve une terre verte argileuse peu colorante le vert Brentonico, toujours fabriqué aujourd’hui. L’artiste l’a-t-il utilisée ? Peut-être la trouvait-il trop terne ou trop banale. Il y aurait alors mélangé une sorte de jaspe vert pulvérisé, utilisé dans les peintures murales de Rome et de Pompéi. La couleur de terre serait ainsi devenue plus gaie, plus lumineuse, plus originale, telle une empreinte singulière, une signature.

J’imagine le peintre se promenant sur la colline dans la douceur du soir. La lumière est celle du tableau du musée, celle qui se joue encore des soirs et de la noirceur. L’artiste regarde vers le sol, furète aux abords des ruisseaux, s’étonne des reflets et des sons, creuse et recueille dans la main un peu de la terre de son pays. Un oiseau s’envole et réveille le fourré. Paolo écoute le crissement des grains qu’il serre entre ses doigts : il en ressent la fraîcheur, l’onctuosité. Il enlève un morceau de feuille, un insecte et un caillou gris puis laisse la terre s’écouler entre les doigts : un joli vert en vérité, même si ne s’agit pas du tout de celui auquel la postérité donnera son nom !

(1) Décalage horaire, déambulation poétique au musée de Grenoble, Puits’art, 2009 présentation ici . Livre disponible à RCF ou sur demande. Pour retrouver le texte intégral de l’article d’origine cliquer ici

(2) PETIT Jean, ROIRE Jacques, VALOT Henri, Des liants et des couleurs pour servir aux artistes peintres et aux décorateurs, EREC éditeur, 1995.


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Le vert, une couleur qui repose (l’émission du 22 mai)

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Croatie, Plivice, juillet 2016

Après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio.

Nous avons déjà évoqué quelques plantes qui permettent d’obtenir la couleur verte : le nerprun, la morelle et l’iris. De nombreux autres végétaux ont été utilisés depuis bien longtemps pour fabriquer des teintes vertes, en particulier celles de l’enluminure médiévale : citons l’ancolie, la rue, le persil, la violette ou le poireau. Mais avec le temps, la plupart d’entre elles – sauf les couleurs issues de l’iris ou du lys – perdent de leur superbe, s’affadissent ou se modifient.

Tout au plus, on arrive à obtenir de beaux effets en mélangeant ces végétaux broyés avec d’autres éléments tels que le vert-de-gris ou le safran, ainsi que le préconise un auteur comme Jean le Bègue. Il est vrai que les enlumineurs du Moyen Âge rechignent bien moins que les teinturiers à effecteur des mélanges de couleur. La maîtrise du bleu étant plus ancienne que celle du vert, on arrive à de belles combinaisons qui deviennent des verts alors appelés « vergauts ». Ainsi, on pouvait associer l’indigo avec l’orpiment, le safran ou la gaude, ou bien le pastel avec la gaude, ou encore le safran avec le solamum ou l’acétate de cuivre, ou bien encore l’orpiment avec le lapis-lazuli. Les couleurs obtenues étaient très belles, mais peu stables. Les jaunes surtout, très photosensibles, se décomposent rapidement à la lumière. Ainsi, on a retrouvé des œuvres d’art, des peintures ou des tapisseries, dont de nombreux détails ont viré dans le temps, laissant seulement pour aujourd’hui leur empreinte de bleu.

Le vert, on l’a déjà évoqué, représente pour les enlumineurs la couleur reposante, apaisante. On raconte parfois que les enlumineurs y ont recours, y posent le regard, simplement pour éprouver le repos. Pour comprendre cela, il faut bien sûr imaginer les conditions d’éclairage de ces artistes méticuleux qui n’étaient pas du tout celles d’aujourd’hui, mais bien souvent la faible lueur d’une bougie, ou la lumière pénétrant par une étroite ouverture. Pourtant, quand j’ai les yeux fatigués de chercher au bout de mon pinceau l’infime détail de l’expression d’un regard, j’aime bien contempler la montagne en face de chez moi. Elle est recouverte de forêts qui passent d’une saison à l’autre par toutes les tonalités de vert, et depuis longtemps, je trouve cette sensation infiniment reposante, sans en connaître le fondement.


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L’Annonciation, « continuer à filer »

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L’Annonciation, 23 x 32 cm, 2017

L’Annonciation est une icône dite « de fête » dont on trouve trace dès le VIe siècle et même plus tôt, si l’on pense aux représentations des catacombes ou aux mosaïques de Sainte-Marie-Majeure à Rome.

J’aime beaucoup cette icône au silencieux fracas. J’entends le bruissement des ailes de l’ange qui surgit, ses mots et la réponse à la fois murmurée et ferme de Marie. J’aime cette composition simple et dynamique : l’ange est inscrit sur la diagonale du mouvement, tandis que Marie, assise sur son fauteuil, représente la verticalité, la stabilité, un calme dans la tempête. Elle est surprise, mais ce n’est pas d’effroi. De sa main, elle dessine le geste d’abandon qui est celui de l’acceptation. En même temps, elle continue à filer (on dit que c’est le voile du Temple). Elle tisse ou retisse tout doucement ce qui sera, de toute façon, déchiré.

Cette scène est représentée sur les iconostases des églises orthodoxes, et plus précisément sur les Portes royales. N’est-ce pas une façon de signifier que l’ouverture vers l’amplitude de la vie passe par cette posture de Marie, par un « oui » qui n’est pas résignation ?

Il y a tant de choses dire sur cette icône (peut-être j’en proposerai d’autres clés de lecture, une prochaine fois). C’est un peu le chemin de nombreuses vies : un jour, un événement survient, inattendu, totalement imprévisible. Arriver à ce geste qui dit « oui », sans rien savoir en réalité de quoi sera fait le nouveau chemin et continuer à filer ou à tisser joyeusement et inlassablement, c’est un peu ce qui m’a donné envie de peindre encore un fois cette icône avec en résonance, les mots de Marion Muller-Collard (1) :

« … l’Inédit arrive, et on appelle cela l’Annonciation. Là, il n’est plus question d’appartenir, de reproduire, de suivre des lignes. Il s’agit d’un face-à-face, droit dans les yeux, sans mère ni sœur ni chef de groupe pour répondre à sa place.
L’Inédit est ailé, insolent, affirmatif. On dit que c’est un ange. Promptement il précise :  « Sois sans crainte » , et c’est précisément ce qu’à la place de Marie, j’aurais trouvé inquiétant (…)
Mais la grâce n’est pas la paix. Et la paix, d’ailleurs, n’est pas non plus la tranquillité. La grâce est l’une de ces astuces de Dieu qui fait dire oui sans qu’on sache à quoi l’on acquiesce (…).
À sa place, j’y aurais réfléchi deux fois. mais à vrai dire, on ne réfléchit pas devant la grâce. On croise les bras ou on acquiesce. Le temps des calculs est obsolète, c’est quelque chose de physique qui se passe, un basculement, un saisissement, et l’on se voit sur une ligne de démarcation après laquelle on sait, d’ores et déjà, que rien ne sera plus comme avant. On ne peut que consentir et espérer qu’on s’en tire. »

(1) MULLER-COLARD Marion, L’Intranquillité, Bayard, 2016, p. 45 à 47.


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Vert printemps (l’émission du 15 mai)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir le vert, dans l’émission Tout en nuances chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère (103.7). L’ensemble des émissions avec les liens vers les podcast, est présenté sur ce site à la rubrique autour de l’icône/émissions de radio.

Voilà deux semaines écoulées sans notre chronique Tout en nuances du lundi. Et pourquoi ? Eh bien il y a eu un 1er mai, une journée qui occupe depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine, une place spéciale : celle d’un temps de festivité où l’on défilait vêtu de vert – et non de rouge – portant couronne ou chapeau végétal – et non tract et bannière ! Une tradition médiévale consistait à aller chercher dans la forêt un arbre ou une belle branche et à la placer devant la maison de la femme aimée, suivant toute une symbolique et un langage lié à l’essence de l’arbre.

« Le dieu d’amour est coutumier
À ce jour fête tenir,
Pour les cœurs amoureux fêter
Qui désirent le servir.
Pour ce, fait les arbres couvrir
De fleurs et les champs vert gai,
Pour la fête la plus belle embellir
Le premier jour de mai. »

Chaque saison est marquée par une couleur. Si l’orangé ou le brun correspondent à l’automne, le blanc ou le gris à l’hiver, le jaune ou le rouge à l’été, le vert, depuis le Moyen Âge, est associé au printemps.

En ancien français, le mot reverdie est à la fois lié à la couleur verte et à tout ce qu’elle annonce de bonheur et de retour à la vie, après la petite mort de l’hiver. Plus largement, le mot désigne un poème qui célèbre d’une même voix le retour des beaux jours, l’allégresse qui l’accompagne et la naissance du sentiment amoureux. Du reste, de nombreuses enluminures illustrent les joies de la saison printanière, non par l’image des travaux agricoles, mais par la représentations de jeunes gens vêtus de festives tenues vertes : on dit joliment au Moyen Âge que la nature qui reverdit se met à avriler alors que les jeunes gens commencent à fleureter

Le christianisme a donné un sens aux fêtes païennes, de la fête du feu des anciens germains, au jour de Belenos chez les Celtes ou aux Floralia des Romains. Un bel exemple d’une ré-appropriation est celui de la fête des Rameaux marquant l’entrée du Christ à Jérusalem et célébrée une semaine avant Pâques : les rameaux de buis, de laurier, de palmier, d’olivier, de saule ou de bouleau, selon les régions, sont une réminiscence de cette histoire.


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Sainte Gertrude de Nivelles et les chats

Gertrude de Nivelles

Icône de sainte Gertrude de Nivelles, 15 x 17 cm, 2017

Gertrude naît à Nivelles (Belgique) en 626. Son père, Pépin de Landen, maire du palais de Dagobert, roi d’Austrasie est un ancêtre de Charles Martel, de Pépin le Bref et de Charlemagne. Sa mère est sainte Itte d’Aquitaine (et sa sœur sainte Begge).

Adolescente, elle refuse les prétendants, désirant se consacrer à la vie monastique. À la mort de son époux, Itte transforme le château familial pour y fonder une communauté monastique mixte. Elle y installe sa fille cadette, Gertrude, comme première abbesse en 650. Elle a vingt ans et assure sa charge de façon admirable.

Gertrude se lie d’amitié avec les saints irlandais Feuillen et Ultan et sa communauté suit la règle de saint Colomban. Elle étudie avec passion les Saintes Écritures avec l’aide de saint Feuillen. Elle s’occupe des serfs qui peuplent les domaines avoisinants et apporte son aide aux plus démunis. Elle élève également sa nièce et une jeune fille du nom d’Agnès.

Les nombreux jeûnes qu’elle pratique l’affaiblissent et à l’âge de trente ans, elle est obligée d’abandonner la direction de l’abbaye. Elle meurt trois ans plus tard en 659, laissant le souvenir de sa grande charité pour les malades et les mourants.

Peu à peu, son culte se répand puis des pèlerins diffusent son culte dans toute l’Europe : elle devient la patronne des voyageurs et de nombreuses églises, chapelles et hôpitaux sont placés sous son patronage.

Au Moyen Âge, un usage germanique, appelé Gertrudisminne, consiste à boire une coupe de vin en l’honneur de Gertrude avant de partir en voyage. Cet usage serait lié au fait qu’elle aurait envoyé des moines irlandais en mission pour un long voyage en mer, leur assurant de sa protection ; attaqués par un monstre marin, ils le firent disparaître en invoquant la sainte.

Au XVe siècle, elle est invoquée contre la fièvre et les invasions de rats et de souris (Pays-Bas, Alsace et Catalogne). Elle devient par conséquent, la protectrice des chats, capable de leur demander de faire fuir les rongeurs. Pour se débarrasser des rats, on pouvait, selon une superstition lorraine, réciter cette phrase : « Rat, rate ou souriate (…) je te conjure, au nom du grand Dieu vivant, de t’en aller hors de mes bâtiments et héritages ». Aussi, certaines traditions recommandent d’invoquer Gertrude pour guérir ou retrouver les chats perdus. Dans les représentations, rats ou souris grimpent le long de sa robe et de sa crosse, ou bien, elle tient un chat dans les bras. Selon certaines sources, les rongeurs représentent le diable dont Gertrude parvient à triompher.

Autour de l’abbaye de Nivelles s’est développée une ville importante au début du XIIIe siècle. L’église Sainte-Gertrude est devenue une collégiale et anime toujours le cœur de la cité. Les reliques de la sainte y sont conservées. Lors du Tour sainte Gertrude, la châsse est transportée sur un char en procession, en suivant le parcours qu’effectuait l’abbesse pour rendre visite aux malades et aux pauvres. Cette fête se déroule, encore aujourd’hui le dimanche suivant la saint Michel.

Fête le 17 mars.
Patronne des fileuses (qui avaient interdiction de filer à cette date qui marquait la fin des travaux d’hiver et la reprise des travaux agricoles). Pour la même raison, patronne des jardiniers. Patronne des voyageurs et des chats !


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Sainte Foy de Conques

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Sainte Foy de Conques, 21 x 35 cm, 2017

Sainte Foy naît à Agen (1) en 290 dans une famille noble gallo-romaine. Son histoire oscille, comme celle de nombreux saints, entre histoire et légende.

Foy est instruite et sensibilisée à la foi par sa nourrice. Elle demande à saint Caprais de la baptiser à l’insu de sa famille. Encore enfant, elle consacre son temps à prier et à secourir les pauvres.

En 303, Dacien, préfet d’Agen, relance les persécutions contre les chrétiens. Elle est dénoncée par son père et subit l’épreuve du feu (couchée sur un lit d’airain) mais la pluie éteint le feu. Elle est décapitée le 6 octobre (martyre en même temps que sa sœur Alberte, ses frères Prime et Félicien et d’autres chrétiens de la ville).

On ne parle guère d’elle en dehors de la région jusqu’au jour où un moine de Conques vole ses reliques dans l’église d’Agen pour les porter dans son abbaye et attirer les pèlerins, pratique assez courante au Moyen Âge (2). Dès lors, l’abbaye qui se trouve sur la route du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, connait une grande prospérité : les pèlerins s’arrêtent pour prier devant la belle statue d’or qui contient ses reliques.

La célébrité de sainte Foy s’étend en Espagne, au Portugal et jusqu’en Amérique. De nombreuses villes (« Santa Fe ») font référence à son nom.

Saint Jacques et sainte Foy, diptyque

Saint Jacques et sainte Foy

Sainte Foy est la patronne des enfants et des prisonniers.
(1) L’Église d’Agen a été fondée au IVe siècle à la suite des martyres de Sainte Foy, Saint Caprais, Saint Vincent et de nombreux jeunes chrétiens.
(2) Un commentaire de Michel Coirier : « Les reliques de la petite Foy ont fait l’objet d’une « translation furtive » d’Agen à Conques. L’expression est superbe. Aujourd’hui encore, le premier dimanche d’octobre, pour sa fête, l’extraordinaire reliquaire médiéval est extrait du trésor de Conques et exposé dans la superbe église rouergate. Belle histoire à l’origine de cette très belle icône.
L’expression « translation furtive » provient de commentaires d’époque ou un peu postérieurs. En droit, les reliques ne pouvant pas avoir de valeur marchande, le vol est impossible. Les Agenais furent très fâchés. Aujourd’hui, l’évêque d’Agen vient volontiers à Conques pour la fête de la jeune sainte. »