Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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L’icône de la Nativité

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Icône sur tilleul, 30 x 40 cm

Cette année, j’ai voulu rythmer la « cinquième saison » (1) en reprenant le dessin d’une Nativité travaillée il y a plus de quinze ans. Depuis, bien des choses se sont passées, des naissances et des morts, blanc sur noir, noir sur blanc, lumières et ténèbres…

Les coups de pinceaux ont été mon Avent.

L’icône m’accompagne toujours, autant par son sens spirituel que dans les clés qu’elle donne, en douceur et en beauté : une touche de couleur se dépose, puis une autre, et quelque chose s’éclaircit imperceptiblement sur la planche en même temps que dans le cœur. C’est lent, coloré et réconfortant.

Mon voyage a commencé par le petit visage de l’Enfant au milieu de la scène, la lumière qui luit dans les ténèbres, étincelle de vie, blanc sur noir, noir et blanc, lumineux et tellement fragile, précieux, à préserver, un souffle.

« Petite vie fragile et douce

Dans la pénombre d’un berceau

Les draps de sable que le vent repousse

Découvre la blancheur de ta peau
 (…)

Un peu de sel sur tes yeux clos

Pour te garder en voyage 
(…)

Les femmes rêvent et soupirent

Elle te prendront dans leurs bras

Les chansons des vieilles nourrices

Peut-être tu les apprendras » (2)

J’ai aimé les anges qui applaudissent,  les bergers et des mages qui s’émerveillent, toujours en marche, et donnent envie de les suivre à la recherche de l’étoile. Envie de remercier les compagnons de route qui me donnent l’étincelle pour toujours repartir et m’enthousiasmer.

J’ai aimé encore et encore ce regard de Marie sur Joseph et sur nous. Et ce Joseph qui ne dit rien, mais qui est là, comme « les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer »(3).

Le doute, le silence et la joie, l’ombre et la lumière, finalement, cette icône dit tout, et après la cinquième saison, tout redevient possible.

(1) La cinquième saison est le temps intermédiaire qui n’est plus celui de la flamboyance de l’automne, et pas encore celui de la blancheur de la neige, de la lumière qui revient. Ce n’est pas tout à fait la « petite mort », mais le « juste avant », le « dernier reflet d’une caresse » comme l’écrit René-Guy Cadou. Ces jours-là sont gris-foncés, et la lumière ne parvient plus à dépasser les montagnes et à entrer dans la maison.
(2) Jacque Barthès, Chanson des bons présages

(3) Anne Sylvestre, Les gens qui doutent

Article du 24 décembre 2017
Autre article sur l’icône de la Nativité ici

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Fra Angelico de Fiesole (émission du 18 décembre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici.

Cortona, Fra Angelico.jpeg

Annonciation de Fra Angelico à Cortone, souvenir de la petite place et de la lumière très fragile, du respect en entrant dans le modeste Museo diocesano…

La semaine dernière, nous évoquions le sens profond du travail de l’artiste médiéval. Quelques jours avant Noël, je souhaite partager avec vous ce merveilleux texte de saint Jean de Fiesole, autrement appelé Fra Angelico. Ce peintre, moine dominicain du tout début du XVe siècle (1400-1455), a associé dans son oeuvre l’influence de la Renaissance avec les valeurs et le sens spirituel de l’art médiéval.

Écoutons-le nous parler de l’ombre et de la joie :

« Il n’y a rien de ce que je pourrais vous offrir que vous ne possédiez déjà, mais il y a beaucoup de choses que je ne puis donner et que vous pouvez prendre.

Le ciel ne peut descendre jusqu’à nous, à moins que notre cœur n’y trouve aujourd’hui même son repos. Prenez donc le ciel.

Il n’existe pas de paix dans l’avenir qui ne soit cachée dans ce court moment présent. Prenez donc la paix.

L’obscurité du monde n’est qu’une ombre. Derrière elle, et cependant à notre portée, se trouve la joie. Il y a dans cette obscurité une splendeur et une joie ineffables si nous pouvions seulement les voir.

Et pour voir, vous n’avez qu’à regarder. Je vous prie donc de regarder.

La vie est généreuse donatrice, mais nous, qui jugeons ses dons d’après l’apparence extérieure, nous les rejetons, les trouvant laids ou pesants, ou durs. Enlevons cette enveloppe et nous trouverons au-dessous d’elle une vivante splendeur, tissée d’amour par la sagesse avec d’abondants pouvoirs. Accueillez-la, saisissez-la et vous toucherez la main de l’ange qui vous l’apporte.

Dans chaque chose que nous appelons une épreuve, un chagrin ou un devoir, se trouve, croyez-moi, la main de l’ange ; le don est là, ainsi que la merveille d’une présence adombrante (1).

De même pour nos joies : ne vous en contentez pas en tant que joies, elles aussi cachent des dons divins.

La vie est tellement emplie de sens et de propos, tellement pleine de beautés au-dessous de son enveloppe, que vous apercevrez que la terre ne fait que recouvrir votre ciel. Courage donc pour le réclamer. C’est tout. Mais vous avez du courage et vous savez que nous sommes ensemble des pèlerins qui, à travers des pays inconnus, se dirigent vers leur patrie.
Ainsi, en ce jour de Noël, je vous salue, non pas exactement à la manière dont le monde envoie ses salutations, mais avec la prière : que pour vous, maintenant et à jamais, le jour se lève et les ombres s’enfuient. »

1. J’ai eu du mal à trouver une définition précise du mot « adombrer » ou « adombrement ». Il semble que l’adombrement soit le processus par lequel la Présence Divine pénètre un être humain, avec son accord (et même sa coopération), comme lors de l’Annonciation.

Article du 17 décembre 2017


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Peindre « par amour et noblesse d’âme » (émission du 11 décembre)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici.

À quel appel répond le peintre médiéval, lui qui ne cherche ni la notoriété ni la fortune, s’inscrivant avec humilité dans une filiation, travaillant sans relâche, en s’appuyant sur les manuscrits et les conseils des maîtres ?

Dans les introductions de nos trois ouvrages de référence, les auteurs énumèrent quelques motivations : glorifier Dieu, faire fructifier son don, venir à l’art «par amour et noblesse d’âme » nous dit Cenninni (1).

Quant à nous, iconographes d’aujourd’hui, nous tentons de garder un peu de cet état d’esprit, en commençant notre apprentissage et chaque temps de travail par une recommandation ou une prière ancienne. L’une d’elle, habituellement appelée Prière de l’artisan, serait un texte d’origine anglaise antérieur au XIIe siècle transmis par des moines copistes ou des enlumineurs. Elle se termine ainsi :

« Seigneur, ne me laisse jamais oublier que tout savoir est vain sauf là où il y a travail, et que tout travail est vide sauf là où il y a amour, et que tout amour est creux qui ne me lie à moi-même et aux autres et à Toi, Seigneur !

Enseigne-moi à prier avec mes mains, mes bras et toutes mes forces.

Rappelle-moi que l’ouvrage de mes mains t’appartient et qu’il m’appartient de te le rendre en le donnant ; que si je le fais par goût du profit, comme un fruit oublié je pourrirai à l’automne ; que si je le fais pour plaire aux autres comme la fleur de l’herbe je fanerai au soir ; mais si je le fais pour l’amour du bien, je demeurerai dans le bien ; et le temps de faire bien et à ta gloire, c’est tout de suite ».

Un autre texte de prière de référence, la prière de l’iconographe (2), nous parle de « la joie de répandre les icônes dans le monde, la joie du travail même de l’iconographe, la joie de donner la possibilité au saint de rayonner à travers son icône ». Elle se termine pas ces mots : « N’oublie pas non plus que tu sers la gloire du Seigneur par ton icône, que tu répands la gloire du saint dont tu peins le visage, (…) que tu chantes la gloire du Seigneur par ton icône ».

Quand nous prononçons ces mots qui parlent d’humilité, d’amour, de rayonnement, nous ne sommes pas très loin de Manuel Panselinos ou de Taddeo de Forence. Ces mots donnent à notre travail une résonance joyeuse et accompagnent le rebondissement de la couleur à travers le temps.

(1). Chapitre II de CENNINI Cennino, Il libro dell’arte, Éd. Berger-Levrault 199, ouvrage présenté ici
(2). Texte complet et commentaire de Michèle Lévesque ici 

Article du 11 décembre 2017


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« Le Livre de l’art » de Cennino Cenninni (émission du 4 décembre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERANous avons évoqué la semaine dernière le Traité des divers arts du moine Théophile. Bien plus tard, un ouvrage vient compléter et enrichir ces observations : il s’agit du Livre de l’art (Il libre dell’arte), de Cennino Cenninni.

Cenninno Cennini est un peintre italien de la fin du XIVe siècle. On discute encore aujourd’hui des œuvres qui peuvent lui être attribuées et de la date exacte de son traité qui pourrait avoir été rédigé entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle, en italien. Cette période est particulièrement intéressante, puisqu’elle marque le moment du basculement, celui où « la manière de peindre » des Occidentaux s’éloigne de celle des Byzantins. Cenninni fournit dans son ouvrage des recettes techniques, mais il est influencé par ce que le XIVe siècle a apporté de nouveau en peinture, comme en littérature ou en philosophie, avec des auteurs comme Dante.

Cennino Cenninni se présente au chapitre I de la première partie de l’ouvrage : « (…) Moi, Cennino (…), je fus instruit dans cet art (de la peinture), pendant douze ans, par mon maître Agnolo, fils de Taddeo de Florence ; il l’apprit de Taddeo, son père, qui fut baptisé1 par Giotto et demeura son élève pendant vingt quatre ans (…) Pour aider tous ceux qui veulent parvenir à cet art, je noterai ce qui me fut appris par Agnolo, mon maître, et ce que j’ai essayé de ma main. J’invoquerai en premier lieu le Très-Haut. ». Une note nous apprend que Agnelo et Taddeo Gaddi sont membres d’une famille de peintres florentins. Gaddo, le grand-père, né en 1260, est un ami de Cimabue. Son fils Taddeo est l’élève de Giotto. Les enfants sont aussi peintres et Agnolo sera le maître de Cennini. On entend très bien, dans l’insistance de Cenninni à donner ces précisions, l’importance de la filiation et de la transmission, qui constituent le cœur de la posture de l’artiste médiéval.

Ainsi, le Guide de la Peinture, le Traité des divers arts et Le Livre de l’art, à eux trois, témoignent de façon très vivante de la « manière de peindre » des artistes du passé. Des moines et des artistes y consignent leurs réflexions, mêlant leurs observations, leurs conseils, leurs prières et leurs expériences, fondant en un même creuset, ce qui leur vient de l’Orient et ce qui leur vient de l’Occident.

1. Une note précise que, dans ce cas, « baptisé » signifie « tenu sur les fonds baptismaux ».

Article du 4 décembre 2017