Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le Bon pasteur

Musée byzantin de Thessalonique, 4ème siècle

Sculpture du 4e siècle, Musée byzantin de Thessalonique

Je n’étais pas très convaincue, à la commande de cette icône, n’étant pas habituée à ce type de représentation. Encore une fois, il a suffi de m’y plonger, d’étudier l’histoire de ce modèle, de trouver une vieille photo prise il y a une dizaine d’années au Musée byzantin de Thessalonique, de relire quelques notes et de feuilleter des livres d’art… pour retrouver l’enthousiasme qui accompagne le plus souvent mes coups de pinceau !

Plusieurs types de représentations du Christ se succèdent et évoluent en fonction des époques. Le Bon pasteur (ou Bon berger) est un des noms donnés à Dieu dans le Psaume 23 (Le Seigneur est mon berger, je ne manque de rien), le Livre d’Ezéchiel (34, 12) ou Livre d’Isaïe (40, 11).

 

 

Le bon pasteur

Le Bon pasteur, icône sur planche de bouleau travaillée en relief, 18 x 21,5 cm, 2018

Dans le Nouveau Testament, le thème du Bon pasteur est surtout présent dans l’Évangile de Jean (10, 11-16) ainsi que, d’une autre façon, dans la parabole de la brebis égarée de Luc (15, 3-7)
« Je suis le bon berger : le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis. Le mercenaire, qui n’est pas vraiment un berger et à qui les brebis n’appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et prend la fuite (…)
« Je suis le bon berger, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, comme mon Père me connaît et que je connais mon Père : et je me dessaisis de ma vie pour les brebis. J’ai d’autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi, il faut que je les mène ; elles écouteront ma voix (…) » (Jean 10, 11-16)

 

Au tout début du christianisme, alors que les chrétiens sont persécutés, les images du Christ sont le plus souvent, par prudence, allégoriques ou symboliques. Dans l’iconographie des premiers siècles, Il est souvent figuré comme l’Agneau de Dieu et parfois porté par saint Jean-Baptiste. Puis l’image du berger s’impose et perdure, même après le IVe siècle quand le christianisme devient religion officielle.

Cette iconographie s’ancre dans la mythologie grecque où apparaît l’Hermès criophore (du grec κριος, « bélier » et φόρος, « qui porte »), c’est-à-dire celui qui porte un bélier sur ses épaules. Hermès, le messager des dieux, se voit attribuer de nombreuses épithètes dont le Protecteur des moutons.

Catacombes Sainte Priscille

Catacombes Sainte Priscille

Quelques traces subsistent de ces représentations paléochrétiennes et je vais en évoquer deux :

Une des plus anciennes est une fresque des Catacombes de Sainte Priscille à Rome qui date de la seconde moitié du IIIe siècle. Le Christ, jeune homme imberbe, y est représenté vêtu d’un pagne blanc et portant une gourde, dans une sorte de jardin paradisiaque. Une brebis est juchée sur les épaules alors que deux autres l’entourent.

mosaique de galla placidia ravenne

Mosaïque Galla Placidia

L’autre est une mosaïque du mausolée de Galla Placidia à Ravenne qui date de 425 à 450. Le Christ est assis sur un rocher qui est déjà presque un trône. Le regard tourné vers le loin, il est entouré de six brebis et caresse l’une d’entre elles de sa main droite tandis qu’il porte une croix de l’autre main. Le Christ est représenté comme un jeune homme imberbe aux cheveux longs comme c’est encore l’usage à cette époque. L’accent est mis sur une certaine souveraineté et la confiance des brebis, tournées vers leur maître qui les guide et les protège.

La mosaïque du Bon Pasteur de Ravenne constitue l’une des dernières évocations de ce type, qui s’efface au Moyen Âge pour revenir ensuite dans la peinture occidentale (Jean-Baptiste de Champaigne, Murillo etc )

Cette représentation met l’accent sur les thèmes de la confiance et de l’abandon.

Article du 26 février 2018

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Un lent apprentissage (émission du 26 février)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.  Le chapitre CIV du Livre de l’art de Cennino Cennini s’intitule « Comment tu dois parvenir à l’art de peindre sur panneau » et résume à lui seul les recommandations les plus fréquentes données aux jeunes artistes ; je ne résiste pas à l’envie de vous le lire presque en entier :

« (…) d’abord, il faut apprendre tout jeune, pendant un an à pratiquer le dessin sur tablette ; puis demeurer dans un atelier, avec un maître sachant travailler dans toutes les branches qui appartiennent à notre art ; commencer à broyer les couleurs ; apprendre à cuire les colles et à broyer les plâtres ; acquérir une certaine pratique pour enduire les panneaux de plâtre, faire des ornements en relief, les râcler ; dorer, bien greneler ; ceci pendant six ans. Ensuite, pour apprendre à peindre, à orner en utilisant des mordants, à faire des étoffes d’or, à pratiquer le travail sur mur : six autres années, en dessinant toujours, sans abandonner jamais, ni jour de fête ni jour de travail. Ainsi, les dispositions naturelles, grâce à une longue pratique, se transforment en une bonne expérience. Autrement, en suivant d’autres méthodes, n’espère jamais arriver à une réelle perfection. Bien des gens disent qu’ils ont appris leur métier, sans être restés avec des maîtres. Ne le crois pas ; je vais te donner l’exemple de ce livre : si tu l’étudiais, jour et nuit, sans voir une certaine pratique, avec quelque maître, tu n’arriverais jamais à rien, ni à faire bonne figure parmi les maîtres. »

Et voilà de quoi nous rendre modestes ! L’artiste du Moyen Âge jugerait nos apprentissages beaucoup trop rapides, superficiels et incomplets : Cennino recommande d’y consacrer une douzaine d’années, « pour commencer » ! Voilà aussi pourquoi, pour apprendre à peindre une icône ou l’art de la dorure, de la mosaïque, de la taille de pierre, de l’orfèvrerie ou du vitrail, aucun manuel aussi précis soit-il ne remplacera l’accompagnement patient d’un enseignant : regarder son geste, l’imiter pour mieux préciser le sien, expérimenter et inlassablement recommencer, voilà un  beau chemin de lenteur et d’intériorité. Peut-être que l’attirance actuelle pour la découverte des « vieux métiers » constitue une certaine antidote à l’impératif d’immédiateté qui épuise trop souvent notre quotidien.

Article du 26 février 2018


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Saint Cyriaque, se libérer d’une emprise

Cyriaque

Saint Cyriaque, icône sur bois de bouleau, 12 x 16,5 cm, 2018

La vie de saint Cyriaque est racontée dans La Légende dorée de Jacques de Voragine (1) et c’est à partir de ce texte que je vais vous la raconter.

Cyriaque, diacre à l’orée du IVe siècle est persécuté à Rome en l’an 304, avec vingt-quatre de ses compagnons.

Il est invoqué pour la guérison des personnes « possédées », plus largement des personnes sous influence, qui ont besoin de se libérer d’une emprise.

Jacques de Voragine raconte que Cyriaque est ordonné diacre par le pape Marcel (2). Arrêté avec ses compagnons, il est employé avec d’autres ouvriers chrétiens par l’empereur Maximilien à transporter de la terre afin de construire des thermes et un luxueux palais. Chaque jour, Cyriaque et un de ses compagnons portent secours à un vieillard qui transporte de lourdes charges. Le préfet fait convoquer Cyriaque qui est emmené par l’officier Apronie. Pendant la route, une voix « jaillit du ciel avec une grande lumière » et dit : « Venez, enfants bénis de mon père ». L’officier se convertit aussitôt. Le préfet l’interroge afin de savoir s’il est devenu chrétien. Apronie répond « Hélas, que de jours j’ai perdus ! ». On lui fait alors trancher la tête !

Arthémie, la fille de Dioclétien, s’avère possédée par un démon qui répète à qui veut l’entendre : « Je ne sortirai point d’ici, à moins qu’on ne fasse venir le diacre Cyriaque ! ». On va donc le chercher, mais le démon demande un récipient pour sortir du corps de la jeune fille. Cyriaque propose alors son propre corps. Le démon rétorque que ce récipient-là est « scellé et clos de toutes parts » et ajoute que s’il sort du corps d’Arthémie, il fera venir ensuite Cyriaque en Baylonie ! Bref, Cyriaque réussit sa mission et Arthémie se fait baptiser. Pour le remercier, Dioclétien et son épouse Serena l’invitent à demeurer chez eux.

Les réputations se répandent vite et bientôt, un messager du roi de Perse se présente car la fille de son roi est elle aussi possédée. Cyriaque s’embarque avec l’accord de Dioclétien pour la Babylonie accompagné de deux compagnons. À son arrivée, le démon par la voix de la jeune fille se renseigne sur l’état de fatigue de Cyriaque. Celui-ci répond : « Je ne suis point fatigué, ayant partout, pour me soutenir, le secours de Dieu ». Le démon lui partage sa fierté d’être parvenu à ses fins et d’avoir attiré Cyriaque jusqu’en Babylonie. Celui-ci ordonne : « Par ordre de Jésus, sors d’ici ! ». Et le démon sort, impressionné par ce « nom terrible ». Cyriaque baptise alors la jeune fille ainsi que ses parents et d’autres personnes. Il refuse tous les présents et vit perdant quarante-cinq jours de pain et d’eau avant de repartir pour Rome.

Deux mois plus tard, Dioclétien meurt et son successeur Maximien, furieux de la conversion de sa belle-soeur Arthémie, fait arrêter Cyriaque, puis le traîne devant son char, nu et enchaîné. Il lui fait infliger d’horribles supplices (le feu ?) ainsi qu’à ses compagnons. Le bourreau, en récompense, reçoit la maison de Cyriaque. Par dérision, il se baigne là même où autrefois Cyriaque baptisait. Mais le bourreau en meurt brutalement ainsi que ses dix-neuf invités. Cela impressionne beaucoup, et accrédite la force de Cyriaque et de sa foi.

Fête le 8 août

(1) DE VORAGINE Jacques, La Légende dorée, Points sagesse, le Seuil, éd. 1998, p. 417 (l’auteur, dominicain,  vit au XIIIe siècle).
(2) Cela me surprend car Marcel (présenté ici) aurait été pape en 308, alors que Cyriaque était déjà défunt.

Article du 21 février 2018


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Dessiner sans relâche (émission du 19 février)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.  Nous cheminons depuis quelques mois à travers les recommandations données aux jeunes peintres médiévaux ; découvrons maintenant les conseils pratiques prodigués par les Anciens.

Les préalables, donnés dans les divers manuels et carnets parvenus jusqu’à nous, peuvent se résumer ainsi : celui qui possède un talent doit trouver un maître qui le guidera graduellement, dans le temps, la prière et la persévérance. Tous, préconisent de commencer l’apprentissage par la pratique inlassable du dessin. Dans l’introduction du Guide de la peinture, Denys de Fourna écrit : « Après la prière, que l’élève apprenne avec exactitude les proportions et les caractères des figures ; qu’il dessine beaucoup, qu’il travaille sans relâche, et, avec le secours de Dieu, il deviendra habile au bout d’un certain temps, ainsi que l’expérience me l’a montré. »

Chez Cennino Cennini, le dessin apparaît comme le moment initial et essentiel de la création, conformément à la tradition des peintres toscans. Cennini précise, au chapitre V du Livre de l’art : « Comme il a été dit ; tu commences par le dessin. Il faut que tu connaisses la méthode te permettant de commencer à dessiner le plus exactement. » Plus loin, il précise comment préparer les panneaux ou les parchemins de mouton ou de chevreau pour s’entraîner à peindre et comment passer du pinceau à la plume, et comment le soleil doit se poser sur le panneau pour l’éclairer au mieux, et comment teindre le papier et comment avancer progressivement pour ne pas se lasser, et comment fabriquer le charbon de bois pour les esquisses…

Ces multiples recommandations parviennent jusqu’à nous et le conseil de dessiner inlassablement est celui-là même que donnent les enseignants d’aujourd’hui à leurs élèves dans les écoles d’art du monde entier.

Un échange entre Degas, alors jeune artiste, et Ingres, son idole, illustre ces propos. Degas aurait fait des pieds et des mains pour rencontrer celui qu’il considérait comme l’exemple à suivre, le maître absolu. Après avoir engagé une timide discussion, Degas demanda à Ingres de lui prodiguer quelques conseils. Celui-ci l’aurait alors tout simplement encouragé à dessiner : « Faites des lignes, beaucoup de lignes, d’après nature ou de mémoire, et vous deviendrez un bon artiste. »

Article du 19 février 2018

 


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Sainte Françoise romaine

Françoise romaine

Icône sur tilleul travaillé en relief, 13 x 24 cm, 2018

Francesca, naît en 1384 dans une famille de la haute noblesse romaine. Très pieuse dès son enfance, elle étudie la vie des saints avec son directeur spirituel bénédictin et a le profond désir de rentrer dans les ordres. Mais à treize ans, son père décide de la marier à un jeune homme de son milieu social : Lorenzo Ponziani.

Finalement, le couple s’entend très bien et Françoise est heureuse, mais plusieurs de leurs enfants décèdent. Elle vit, en apparence, comme une dame de la haute société, mais se retire souvent pour méditer et prier dans une sorte de grotte aménagée dans son jardin. On raconte qu’elle est constamment accompagnée d’un ange gardien, invisible aux autres, qui lui indique par de subtils changements de son comportement, la justesse de ses actions.

Lors d’un épidémie de peste, elle met toute son énergie aux soins des malades et des pauvres gens en distribuant ses biens. Elle incite les dames de la noblesse romaine à renoncer à leur vie mondaine pour se rapprocher de Dieu. C’est ainsi qu’elle fonde, en 1425 « les Oblates de Marie ».

Lors d’une invasion de Rome, le palais familial est pillé et leurs biens confisqués. Lorenzo est contraint à l’exil. Françoise, reste à Rome et continue ses œuvres de charité jusqu’au retour de son mari.

Suite à une grave maladie, Françoise reste de longs mois dans un état de santé précaire. Pendant cette période, saint Alexis lui apparaît à deux reprises : l’une pour lui demander si elle souhaite la guérison, l’autre pour lui dire que Dieu veut qu’elle reste dans le monde. Lors de sa longue maladie, elle a 93 visions qu’elle dicte à son confesseur.

Lorenzo meurt en 1436 et Françoise rejoint immédiatement la Maison des Oblates qu’elle a fondée et où elle vit dans le dénuement, se nourrissant de légumes et d’eau pure. Selon la tradition, elle accomplit en toute humilité les plus basses tâches, tout en secourant les pauvres.

Elle meurt le 9 mars 1440 en disant : « C’est à mon ange gardien qui vient d’arriver que je parlais ; il me dit que lui aussi a fini sa tâche et que nous allons partir ensemble pour le ciel ». Tout de suite après sa mort, de nombreuses guérisons sont constatées devant sa dépouille à l’odeur de rose et de jasmin.

Plusieurs miracles lui sont attribués de son vivant : un cheval qui refuse d’avancer et sauve ainsi un de ses enfants, une multiplication de pains, des guérisons, des conversions…

Sainte Françoise Romaine est représentée avec la robe noire et le voile blanc des Bénédictines en train de distribuer du pain aux pauvres ;  son ange gardien se tient souvent à ses côtés. Parfois, on ajoute un petit âne (comme celui qu’elle utilisait dans les rues de Rome quand elle allait chercher le bois des Oblates), ou un panier de légumes.

Elle est patronne des automobilistes (sans doute à cause de l’ange gardien qui l’accompagne), de la ville de Rome et des oblats bénédictins.

Sa vie est surtout connue par les récits (un peu « merveilleux » !) de son confesseur franciscain.
Fête le 9 mars (église catholique)

Article du 12 février 2018


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La mesure du temps (émission du 12 février)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici. Une des principales recommandations des auteurs médiévaux envers les jeunes peintres est liée à la nécessité de laisser à l’apprentissage comme au travail de l’artiste, tout le temps nécessaire.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAHerman Hesse, dans sa Lettre à un jeune artiste en 1945, précisait :
« Il va de soi qu’un artiste, lorsqu’il fait de l’art sa profession et sa raison d’être, doit commencer par apprendre tout ce qui peut être appris dans le métier ; il ne doit pas croire qu’il devrait esquiver cet apprentissage à seule fin de ménager son originalité et sa précieuse personnalité. L’artiste qui, dans l’exercice de son art, se dérobe à la nécessité d’apprendre et de peiner durement aura la même attitude dans la vie […]. L’effort personnel pour assimiler ce qui peut être appris est un devoir aussi élémentaire dans le domaine de l’art que dans celui de la vie courante […]. »

Et « assimiler tout ce qui est nécessaire » impose de prendre le temps. Certains mots reviennent dans les recommandations des peintres médiévaux tout comme dans celle des maîtres spirituels : encore et encore, inlassablement, souvent… Rien ne s’acquiert profondément sans la lenteur et la répétition. Le rythme de travail du peintre médiéval n’est pas celui de la montre mais plutôt celui de la prière du coeur, la prière au rythme du souffle, le rythme des saisons, des coups de pinceau et du « temps qu’il faut ». Rainer Maria Rilke (1), dans ses lettres à un jeune poète, le dit, lui aussi, magnifiquement :

« Le temps n’est plus (alors) une mesure appropriée, une année n’est pas un critère, et dix ans ne sont rien ; être artiste veut dire ne pas calculer, ne pas compter, mûrir tel un arbre qui ne presse pas sa sève, et qui, confiant, se dresse dans les tempêtes printanières sans craindre que l’été puisse ne pas venir. Or il viendra pourtant. Mais il ne vient que pour ceux qui sont patients, qui vivent comme s’ils avaient l’éternité devant eux, si sereinement tranquille et vaste. » (1)

On me demande très souvent, quand je présente mon travail, « combien de temps mettez-vous à peindre une icône ? ». J’ai toujours refusé d’évaluer précisément ce temps, et réponds généralement par une pirouette : « tout l’interêt de ce travail à contre-courant réside dans la possibilité de ne pas compter son temps » !

(1) Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke, Poésie Gallimard.

Article du 12 février 2018


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Isaïe entre la nuit et l’aurore

Psautier de Paris 435v, entre la nuit et l'aurore, manuscrit byzantin 10°sJ’ai reçu, il y a quelque temps, une commande inhabituelle : travailler sur l’image de la nuit à partir d’un manuscrit byzantin du Xe siècle représentant le prophète Isaïe se tenant entre la nuit et l’aurore. Le commanditaire souhaitait que je lui représente seulement la nuit. Bien sûr, ce n’est pas une icône et en général, je refuse toujours ce genre de demande. Mais cette fois, j’ai eu envie d’aller au bout d’une réalisation, qui m’a permis de retrouver Isaïe (1), de comprendre beaucoup de choses et de découvrir l’image mythologique de la nuit.

Dans la mythologie, Nyx ( en grec ancien Νύξ / Núx et en latin Nox) est la déesse de la nuit. Avec son frère Érèbe (les ténèbres), ils sont les premières divinités issues du chaos primordial.

La nuit occupe une grand place symbolique dans tous les écrits bibliques, de la Genèse à L’Apocalypse. Le mot est souvent utilisé, seul ou le plus souvent en alternance avec le mot jour, pour évoquer l’écoulement du temps.

la nuitJ’ai aussi découvert la différence fondamentale entre le mot nuit et le mot ténèbres. La nuit est toujours suivie du jour : c’est dont un moment provisoire, l’expiration avant la renaissance, la marque d’un rythme, le rythme de la vie. Le sens du mot ténèbres est très différent puis qu’il désigne le chaos informel. Le mot est aussi utilisé dans la Bible : il apparaît au tout début de la Genèse « Lorsque Dieu commença la création », c’est-à-dire quand rien n’est encore ordonné. Symboliquement, il désigne quelque chose de trouble, l’incertitude et l’angoisse dont on ne voit pas l’issue. La nuit est différente car elle est toujours suivie par l’aurore, associée au salut, à la renaissance. Ensuite vient le jour et le rythme éternel de la vie reprend : inspiration, expiration, montée, descente, yin et yang…

Pendant la nuit, il se passe beaucoup de choses dans la Bible : Dieu noue son alliance avec Abraham en lui montrant les étoiles (Gn 15, 5) ou fait sortir les Hébreux d’Égypte (Ex 12, 42). La nuit est souvent associée à la veille, à la prière, à la préparation comme à Gethsémani, La veille, c’est le moment où il faut rester debout et guetter malgré la nuit et la fatigue qui s’y associe. Chez Isaïe, ces notions sont souvent liées. Par exemple
« À mon poste de guet, monseigneur, je me tiens tout le jour, à mon pose de garde, je reste debout toute la nuit » (Is 21, 8), puis, quelques versets plus loin :
« Veilleur, où en est la nuit ?
 Veilleur, où en est la nuit ? » 
Le veilleur répond : 
« Le matin vient et de nouveau la nuit. (…) » (Is 21, 15)

La nuit est le temps du recueillement, de l’intériorité, de la prière : « Pendant la nuit, vers toi mon âme aspire, mon esprit, au-dedans de moi, te cherche » (Is 26, 9)

Au début du chapitre 60, Isaïe ajoute « Mets-toi debout, et deviens lumière, car elle arrive ta lumière ». Les exemples sont très nombreux et ces termes reviennent souvent. Je n’ai pas trouvé si cette enluminure est liée à un passage précis d’Isaïe ou bien si elle reflète toute l’atmosphère de ces Livres, mais cette représentation m’a ouvert de bien belles portes !

(1) On peut lire aussi l’article intitulé : Le prophète Isaïe et ses visions ici

Article du 7 février 2018