Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Les pinceaux en petit-gris (émission du 23 avril)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.

Je l’ai précisé la semaine dernière, les âmes sensibles peuvent s’abstenir d’écouter l’émission d’aujourd’hui. Les artistes du Moyen Âge s’embarrassent peu d’états d’âme quand ils nous livrent leurs secrets de fabrication. Cennino Cennini au chapitre 64 du Livre de l’art, nous explique comment fabriquer les pinceaux en petit-gris et en soies de porc. Écoutons cette semaine la méthode qui concerne le petit-gris :

« Prends des petites queues d’écureuil car ce sont les seules qui conviennent ; elles doivent être cuites et non crues. Les fourreurs te le diront. Prends l’une de ces queues ; retires-en d’abord les poils de la pointe car ils sont longs ; réunis les pointes de plusieurs queues, car avec six ou huit pointes tu feras un pinceau souple, bon pour dorer sur panneau (…) Reviens donc à cette queue et prends-la dans ta main ; enlève les poils du milieu, les plus droits et les plus fermes et peu à peu, fais-en de petits paquets ; trempe-les dans un verre d’eau claire ; presse-les et serre-les avec tes doigts, paquet par paquet ; puis coupe-les avec des petits ciseaux ; quand tu en as fait un bon nombre (…), réunis-en assez pour obtenir la grosseur que tu veux pour tes pinceaux : que les uns entrent dans le tuyau d’une plume de vautour ; d’autres dans une plume d’oie ; d’autres encore dans une plume de poule ou de pigeon. Quand tu as fait les différentes sortes de paquets, en réunissant les poils de même longueur, les pointes bien alignées, prends du fil ou de la soie cirée et avec une double boucle ou nœud, attache-les bien ensemble, chaque sorte à part, selon la grosseur que tu veux pour tes pinceaux. Prends ensuite le tuyau de plume, correspondant à la quantité de poils attachés ensemble ; ouvre ce tuyau, coupe-le, à l’extrémité ; introduis ces poils attachés, dans ce tube ou tuyau de plume. Fais sortir un certain nombre de ces pointes aussi loin que tu peux les pousser vers l’extérieur, afin que le pinceau soit plutôt ferme ; car plus il est ferme et court, plus il est bon et délicat. Prépare ensuite une baguette d’érable ou de châtaignier ou d’un autre bois de bonne qualité ; qu’elle soit lisse, propre, taillée en forme de fuseau, d’une grosseur lui permettant de rentrer tout juste dans le tuyau de la plume et de la longueur d’un empan. Tu sais à présent comment on doit faire les pinceaux de petit-gris. »

Et voilà comment on travaillait à la fin du XIVe siècle. Renouvelons notre appel à l’inventivité pour pouvoir œuvrer avec du matériel de qualité sans avoir recours à ces méthodes d’un autre âge ! Nous continuerons la semaine prochaine avec la fabrication des pinceaux en soies de porc.

Article du 23 avril 2018

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La peinture siennoise, un temps suspendu

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Scène de la vie de saint Jean-Baptiste fin XIIIe siècle

En 1992, nous étions à Sienne avec quatre bambins de 2 à 9 ans ! Nous avions néanmoins visité la Pinacothèque de Sienne, et j’en avais gardé un souvenir ébloui. Mais il faut l’avouer, c’était un peu long pour la petite bande ! Je n’avais de cesse d’y revenir, et je ne sais pas pourquoi ce projet a tant tardé. Cette fois, nous y étions à la première heure avec l’appareil photo et le carnet pour les notes. Nouvel éblouissement !

L’école siennoise est une période particulière dans l’art de la peinture car elle signe ce temps si caractéristique que j’appelle celui du « basculement » entre la peinture médiévale et byzantine et la Renaissance. Rien ne me touche autant que ces temps intermédiaires entre le « plus tout à fait » et le « pas encore ». Le début du printemps, le début de l’adolescence, le début d’un voyage…

scènes de la vie de Pierre, Guido di Graziano

Scènes de la vie de saint Pierre, Guido di Graziano

L’influence byzantine reste donc très forte tout au long de cette période qu’on peut à peu près dater de 1225 à 1375. On parle parfois des « primitifs » italiens même si le terme ne reflète rien de l’élégance et de la subtilité de cette peinture. On peut, grosso modo, distinguer deux temps : une période appelée italo-byzantine avec des peintres tels que Dietisalvi di Speme, Guido da Siena, Guido di Graziano ou encore Gilio di Pietro. Ceux-ci sont présentées dans les salles 1 et 2 de la pinacothèque. Vient ensuite le Trecento ou « Pré-renaissance », avec des artistes plus connus comme Duccio, Ambroglio et Pietro Lorenzetti ou Simone Martini.

Bien sûr, les modèles les plus fréquents sont des Vierges à l’Enfant déclinées de toutes les façons avec une évolution vers des détails de plus en plus naturalistes : des doigts qui se serrent de diverses façons touchantes, des voiles qui évoluent, des Vierges à l’oiseau… Je reviendrai sur ces thèmes dans d’autres articles.

Simone Martini, scènes de la vie de saint François

Simone Martini, scènes de la vie de saint François

Cette période est caractérisée par un goût raffiné pour la couleur avec un chromatisme particulier : utilisation de nuances de roses, de rouges vifs, de verts amandes dans un jeu délicat d’opposition des chauds et des froids. Le verdaccio, qui va définir le modelé des visages et des mains, répond à une technique particulièrement soignée qui sera développée par Simone Martini. J’en reparlerai également.

 

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Les yeux en amande, Ambrogio Lorenzetti

Une autre caractéristique, dont je ne connais pas très bien l’origine, est le tracé en amande des yeux des personnages et principalement ceux de Marie, comme un signe de distinction et de grâce.

Le paysages et les scènes annexes sont peut-être les plus bouleversantes, comme si la beauté de la nature environnante ne pouvait que prendre sa place dans la peinture, inspirée par la vie des gens, les petites scènes très touchantes du quotidien. Aussi, la narration prend toute sa place et à chaque fois quand il n’existe pas de modèle iconographique, les artistes brodent, imaginent, inventent.

Étrange hasard, la veille de notre départ, nous avons assisté à la projection d’un film « Nul homme n’est une île », qui raconte en particulier le travail remarquable d’un groupement d’agriculteurs siciliens que nous connaissons bien (les Galine felici). Le film commence par une longue description des fresques d’Ambrogio Lorenzetti  dans la sala della Pace du Museo civile (Palazzo comunale). On y retrouve toutes ces caractéristiques : un mélange de poésie, la vibration et le chatoiement des couleurs, d’émotion pour les scènes simples, avec un message et une mise en scène très élaborée.

Annonciation aux bergers, Sano di Pietro

Annonciation aux bergers, Sano di Pietro

Et voilà de nouvelles découvertes à approfondir. Sienne recèle tellement de richesses qu’il faudrait y revenir, goûter encore une fois ces temps de basculement et d’éphémère, ces temps de chrysalide, ces aurores et ces crépuscules, ces temps suspendus, où « la vie va et devient », encore et encore.

 

 

 

 

 

 

Article du 19 avril 2018


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Fabriquer les pinceaux (émission du 16 avril)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès les secrets du Moyen Âge pour préparer les crayons, il est temps de passer à la préparation des pinceaux. Commençons par les recommandations de Denys de Fourna dans Le Guide de la peinture : 

« Lorsque vous voulez préparer des pinceaux pour peindre, il faut vous procurer des queues de blaireau ; vous enlèverez tous les poils qui en garnissent les côtés. Choisissez les poils droits et égaux, et rejetez ceux qui sont de travers ou qui ont des nœuds. Coupez ces poils avec des ciseaux, et mettez-les séparément sur une planche, un à un ; ensuite, réunissez-les ensemble, mouillez-les avec de l’eau, serrez leurs extrémités avec les ongles de la main gauche ; avec la main droite vous les tirerez par l’autre bout. Vous les préparerez avec soin, et vous les attacherez adroitement avec un fil de soie ciré ; ayez soin de ne pas faire une ligature trop longue. Vous aurez l’attention de faire macérer dans l’eau la plume dans laquelle vous voulez introduire le pinceau, afin qu’il ne puisse en sortir ; car, autrement, vous ne réussiriez pas. Mettez de côté tous les sommets des queues ; ils serviront à faire de grands pinceaux pour polir les enduits. »

Quant à nous, iconographes d’aujourd’hui, nous n’utilisons pas de « queues de blaireau » mais trois types de pinceaux : des pinceaux très doux en petit-gris pour leur délicatesse et pour recouvrir les fonds sans trop laisser de traces ; les pinceaux en poil de martre adaptés au tracé des lignes en raison de leur nervosité ; et puis aussi des pinceaux de diverses matières synthétiques pour nettoyer, passer la gomme-laque ou les vernis. Bien sûr, je ne vous cache pas qu’en ces temps où la question de la souffrance animale est lancinante, nous sommes de plus en plus nombreux à hésiter à utiliser le poil des écureuils et des martres, alors que leur douceur parle seulement de la caresse. Je dois dire que pour l’instant, je n’ai jamais trouvé un pinceau en matière synthétique dont la qualité approche celles de nos superbes outils en martre venus de Russie ! Avis aux innovateurs : ce serait tellement agréable de peindre sans s’inquiéter pour nos compagnons les petits mammifères des bois.

Les artistes du moyen Âge ne se posaient pas ce genre de question et c’est ce que nous verrons la semaine prochaine avec les méthodes de Cennino Cennini !

Article du 16 avril


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Du bâton de saule au crayon mine (émission du 9 avril)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERACennino Cennini, dans Le Livre de l’art, explique la méthode de fabrication du charbon de bois. Il recommande d’abord de prendre des bâtons de saule, secs et fins, pour réaliser de petits cylindres de la longueur de la paume de la main. Ensuite, si je comprends bien la recette, il faut les diviser à la dimension d’allumettes, les regrouper et les attacher ensemble à divers endroits avec du fil de cuivre ou de fer bien fin et remplir toute une marmite – neuve, précise t-il – avec ces petits fagots. Il faut ensuite fermer la marmite hermétiquement avec un couvercle de terre cuite pour que l’évaporation soit impossible. Ensuite – les détails sont souvent cocasses dans les récits de Cennini –, il faut s’arranger, en quelque sorte, avec son voisin boulanger afin d’utiliser son four après la dernière fournée, pour y déposer la marmite pendant toute une nuit. Le temps de « cuisson » semble assez aléatoire : Cennini recommande de vérifier si la cuisson n’est pas trop avancée : si c’est le cas, le charbon de bois obtenu est friable et la couleur ne tient pas. L’expérience seule, là encore, sert de guide !

Cennini donne ensuite une deuxième recette qui ne me semble pas plus précise que la première. Il recommande seulement de bien recouvrir le feu utilisé avec de la cendre… puis d’aller se coucher jusqu’au matin pendant la cuisson des petits fagots de saule placés cette fois dans une tourtière ! Il termine en disant qu’il n’existe pas de meilleure qualité de charbon de bois que ceux réalisés selon sa méthode.

Au chapitre suivant (chapitre XXXIV), Cennini livre quand même l’existence d’une pierre noire qui vient du Piémont, bien tendre et facile à aiguiser avec un canif : il s’agit du graphite ou plombagine. Le nom de graphite s’inspire du grec graphein qui signifie écrire. Quant à la plombagine, il s’agit d’un minerai de graphite d’une grande pureté qui, contrairement à ce que son nom laisse croire, ne contient pas de plomb… La mine de plomb est également utilisée par les artistes et artisans. Le graphite pur étant onéreux, de nombreux amalgames ont été mis au point, au fil du temps, avec des succès relatifs. Il faut attendre la toute fin du XVIIIe siècle pour voir apparaître le crayon tel que nous le connaissons aujourd’hui : on l’appelle alors le « crayon mine » et il est constitué d’un mélange de graphite et d’argile.