Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le plâtre ou levkas (émission du 25 juin)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

OLYMPUS DIGITAL CAMERAUn fois le bois découpé, encollé et marouflé, on pose sur la planche une préparation que les anciens appellent souvent plâtre. Nous utilisons le terme grec de levkas, qui signifie tout simplement « blanc ». Il s’agit d’un mélange à base de colle et de craie qui imite assez bien la sous-couche des fresques. 

Le moine Théophile mentionne l’usage de cette matière, mais en termes qui nous semblent assez incompréhensibles, comme c’est souvent le cas, si ce n’est l’énumération habituelle des ingrédients : colle de peau et craie.

Les indications données par Denys de Fourna dans Le Guide de la peinture sont plus précises. Surtout, il ne ménage pas ses conseils quant aux conditions météorologiques adéquates, ce qui est très pertinent. Ainsi, il écrit « Ayez-soin de ne pas vous presser, et de ne pas mettre une trop grande quantité de plâtre pour aller plus vite ; car, lorsque vous voulez gratter pour polir, la première couche se sépare de la seconde, et le tableau devient inégal. Étendez donc le plâtre en couches minces et nombreuses afin d’obtenir une bonne surface (…). Si vous êtes en été, et si vous craignez que le gypse ne se fende, vous préparerez de la colle séparément, et vous ajouterez une petite quantité à chaque couche de plâtre. On évite ainsi que la colle, abandonnée trop longtemps avec le plâtre, ne se gâte, et que le tableau ne se fende. » 

Quant à Cennino Cennini, il consacre plusieurs chapitres à la préparation des enduits, accordant beaucoup d’importance à la différence entre « plâtre fin » et « gros plâtre », qu’il recommande d’utiliser en alternance, selon des modalités qui m’échappent un peu.

On peut dire, grosso modo, que les soucis des maîtres du Moyen Âge sont les nôtres. Pour simplifier et éviter de recourir aux produits animaux, nous posons parfois du gesso sur nos planches, une matière acrylique facile à appliquer. Mais il faut le reconnaître, ses qualités d’absorption sont très différentes de celles du levkas. Alors, nous continuons à préparer notre enduit traditionnel avec une recette qui évolue, mais demande toujours beaucoup de temps, de soin et d’observations : actuellement, nous nous sommes arrêtés sur une méthode qui impose de tiédir la préparation pour l’appliquer « à chaud » le premier jour. Ensuite, nous passons à la spatule, à froid, une dizaine de couches. Avec le préencollage et le marouflage, il faut compter une petite semaine de travail, de quoi apprendre la patience. Pour les curieux, on peut retrouver cette méthode décrite en images sur mon site. Cliquer ici

Article du 25 juin 2018

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Le marouflage (émission du 18 juin)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

OLYMPUS DIGITAL CAMERAOn appelle marouflage l’opération qui vient juste après l’encollage : la technique a plus de 3 000 ans et consiste à coller de la toile de coton ou de lin sur la planche avant de poser l’enduit de plâtre. Le procédé est utilisé sur des sarcophages égyptiens et dans la réalisation des fameux portraits du Fayoum.

Les proportions de dilution de la colle sont différentes à chaque étape, que ce soit pour l’encollage, le marouflage ou pour la préparation de l’enduit. Il est très important de les respecter scrupuleusement, faute de quoi apparaissent des fentes irréparables. Le soin apporté à cette étape influe beaucoup sur la facilité du travail ultérieur et sur le résultat.

Cennino Cennini précise : « Une fois que tu as encollé, prends une toile, c’est-à-dire une vieille toile de lin, fine, en fil blanc, sans aucune tache de graisse. Prends ta meilleure colle ; coupe ou déchire des bandes de cette toile, grandes et petites ; trempe-les dans cette colle ; étends-les avec les mains, sur la surface plane des panneaux ; enlève d’abord les coutures ; aplanis-les bien avec les paumes (des mains) ; laisse sécher pendant deux jours. Sache que, pour coller et enduire de plâtre, il faut un temps sec et du vent. »

Il n’y a rien à rajouter : la méthode est la nôtre. On utilise une toile bien usée, ou parfois de la gaze en coton, afin que la colle pénètre bien sur la planche. La raison symbolique, nous l’avons déjà dit, est l’évocation du linceul du Christ. La raison pratique est de limiter les effets du travail du bois sur l’enduit et, dit-on, de faciliter la restauration de l’œuvre le cas échéant !

Une technique analogue a été développée il y a plus de 1 700 ans en Orient, en Chine et au Japon, une procédure très sophistiquée nécessaire à l’encadrement des calligraphies. Quand on se promène dans les musées qui présentent des œuvres anciennes, on peut deviner sur le côté des panneaux, un peu de toile, qui atteste de l’ancienneté et de la permanence de cette technique. Allez donc au Musée de Grenoble, et regardez les discrètes franges sur les bords du tableau de sainte Lucie attribué à Jacopo Torriti (ou à un de ses élèves) : il date de la fin du XIIIe siècle, une époque où la façon de peindre que nous décrivons dans nos émissions était la seule connue !

Pour plus de détails, voir l’article ici et

Article du 18 juin 2018


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Et si nous mémorisions…

Profitons de l’été pour reprendre « les bases ». Je propose à mes élèves ce petit exercice.

Sainte Face TikhvineReprenons le modèle de base, un visage (presque) de face : la Sainte Face de Tikhvine qui date du XVIe siècle (sans les 2 anges, pour simplifier).

Nous pouvons nous appuyer sur le dessin ci-dessous pour les proportions.

Repérer les axes liés au centre 1 (en rouge) : 

  • sur la verticale, le nez, avec la bouche et le menton dans l’alignement 
  • sur horizontale : sourcils juste au-dessus, yeux juste en dessous, oreilles moins basses que le bout du nez…

Le centre 2 (en vert) détermine la hauteur de la masse des cheveux, l’auréole, l’axe de la croix dans dessin sainte Facel’auréole, la pointe de la barbe.

À noter pour les débutants : on peut faire la même chose en choisissant un seul centre et réaliser le visage strictement de face : c’est plus facile. L’important est de mémoriser pour progresser et pouvoir vérifier à chaque fois que quelque chose semble « clocher » dans notre travail.

L’idée est de refaire, une à la fois, toutes les étapes de notre « repère pour les étapes », en m’envoyant votre travail à chaque fois pour des corrections, des conseils ou des précisions. Et de vous fabriquer un classeur individuel qui reprend dans le détail chacune de ces étapes.

La première chose consiste donc à travailler le dessin en mémorisant la construction (le nez sert de module) : 1 pour le nez, 2 la masse des cheveux et 3 l’auréole, puis à le travailler sur papier, au crayon, en pleins et déliés.

Intégrer parfaitement cette « gamme » de départ de notre travail, c’est aussi progresser et d’un coup d’œil, utiliser cette construction symbolique très riche, commune à tant d’arts sacrés : trois cercles concentriques inscrits dans un carré (ou rectangle). Peut-être, à force de la mémoriser et de l’intégrer, quelque chose peut s’épanouir en nous…

IMG_0242Pour les modalités des corrections, me contacter.

Article du 12 juin 2018


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La colle (émission du 11 juin)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

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Colle de peau de lapin en granulés

Lorsque le bois est découpé et bien sec, commence l’étape de la préparation de l’enduit. Le premier jour, on encolle la planche et dans ce domaine, les auteurs médiévaux n’ont pas ménagé leurs conseils !

Le Guide de la peinture préconise de fabriquer la colle par temps frais, pour éviter qu’elle ne se corrompe. Je me souviens d’avoir préparé des planches par un été de canicule : la colle avait tourné et dégageait dans la maison une odeur insupportable.

Denys de Fourna recommande l’utilisation de peaux de bœuf ou de buffle, tannées ou non, de préférence de second choix, celles des pieds ou des oreilles faisant – selon lui – très bien l’affaire ! Elles sont tout d’abord nettoyées à la chaux selon une procédure longue et… assez écœurante ! Il s’agit ensuite de faire bouillir et rebouillir et je préfère ne pas imaginer l’odeur qui se dégage alors. Le moine Théophile, quant à lui, mentionne « les cornes de cerf broyées menu » ! 

Cenino Cennini, quelques siècles plus tard, donne des recettes qui correspondent mieux à nos pratiques d’aujourd’hui : pour certains usages, il décrit la fabrication des colles à base de farine, de résine, de cire ou de fromage blanc. Pour encoller les planches, il s’agit encore de recourir à des colles animales : peau de poisson, de chevreau ou de lapin. Il préconise, comme nous le faisons lorsque nous préparons les planches pour les icônes, de préencoller le bois avant de poser la toile ! Il donne comme toujours des indications très imagées et je lui laisse la parole : « Avec un pinceau de soies, gros et souple, passe de cette colle sur ton retable (…) ou sur tout le travail que tu dois enduire de plâtre ; puis laisse sécher. Prends ensuite ta première colle forte et passes-en avec ton pinceau, deux couches, sur ton travail ; laisse toujours sécher entre une couche et la suivante ; le panneau sera parfaitement encollé. Et sais-tu ce que fait la première colle avec de l’eau ? Elle devient moins forte ; c’est exactement comme si tu étais à jeun et si tu mangeais une poignée de sucreries, en buvant un verre de bon vin, ce qui est une incitation pour toi à déjeuner. Il en est ainsi de la colle : c’est une façon de préparer le bois à recevoir les colles et le plâtre. »

Bien sûr, comme je l’avais évoqué dans le chapitre sur les pinceaux, nous préférerions remplacer notre colle de peau de lapin par une colle végétale ou synthétique, mais aucun mélange ne donne alors un enduit aussi parfaitement absorbant que celui réalisé avec ces colles animales. Qui a une idée ?

On peut voir comment on encolle le bois d’icônes ici et là 

Article du 11 juin 2018


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Le bois de bouleau (émission du 4 juin)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

bouleauxAu cours du temps et selon les régions du monde, on a utilisé divers type de bois : en Russie le bouleau, dans d’autres pays l’aulne, le cèdre ou même certaines essences exotiques. L’important est de ne pas perdre de vue l’exigence et la spécificité de chaque essence pour ne pas risquer l’apparition de fentes ou une déformation excessive.

J’accorde beaucoup d’importance au lien avec la nature qui m’entoure : l’émerveillement est le même, devant un bosquet et devant une œuvre d’art. Savoir que l’un et l’autre s’entremêlent me ravit et je commence presque toujours le montage de photos qui explique mon travail, par la photo d’un petit bois de bouleaux sur le coteau de mon village.

À partir ce de cet arbre, un voisin-ami me prépare des planches qui me réjouissent le cœur, même, s’il faut le reconnaître, le tilleul présente davantage de qualités. Mais le bouleau me rappelle tant de voyages, tant de lumières rasantes sur la rive d’un lac à la fin du jour. J’aime tellement ces troncs lumineux. Chaque arbre me relie à une histoire, un paysage, une ambiance, une odeur, une émotion ou un souvenir…(1)

Je me souviens du jour où mon voisin est venu nous chercher pour l’aider à descendre jusqu’à son véhicule un joli bouleau au tronc large et régulier, tombé lors d’une tempête. Toutes affaires cessantes, nous sommes allés à la rencontre de ce tronc comme on serait parti à la découverte d’un trésor. L’arbre a ensuite été découpé en planches qui ont séché de longs mois, voire même des années, dans le garage. Ensuite est venue la découpe définitive, avec des formes plus ou moins sophistiquées au fil de la forme du bois, de l’inspiration de mon voisin et de mes indications !

Pour le peintre d’icônes d’aujourd’hui, cette étape de menuiserie est l’enseignement premier dont il faut se souvenir tout au long du travail : celui du respect absolu du temps qui s’écoule pour arriver jusqu’à l’œuvre !

Terminons cette partie avec une réflexion livrée par l’iconographe russe Pavel Boussalev à Michel Quenot dans Dialogue avec un peintre d’icônes (2).

« La planche en bois est un matériau noble un support idéal. Son épaisseur joue un grand rôle, car elle crée une densité conduisant à une perception différente de l’icône qui paraît plus forte, mieux incarnée. L’épaisseur de la planche -souvent exagérée au XVIIe siècle -contraste avec le dessin raffiné. Plus on remonte les siècles, plus les planches tendent à s’amincir jusqu’aux tablettes de Fayoum en Égypte qui maintiennent cependant l’harmonie entre la taille et la forme de l’image. »

  1. Voir mon livre Un moineau dans la poche, chapitre 3-1.
  2. QUENOT Michel, Dialogue avec un peintre d’icônes, Cerf 2002.

Article du 4 juin 2018