Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le safran (émission du 18 mars)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

OLYMPUS DIGITAL CAMERACultivé en Asie mineure depuis 3 500 ans pour la teinture, le safran ou crocus sativus est une plante ressemblant au crocus des jardins, qui fleurit en septembre ou octobre. La matière colorante, la crocétine, provient des stigmates de la fleur. La récolte s’effectue à la main en pinçant les pistils entre le pouce et l’index. Cent mille fleurs fournissent un kilo de stigmates après séchage, ce qui en explique aisément le coût élevé ! On obtient une teinture jaune, soluble dans l’eau, au très fort pouvoir colorant : une part de safran est capable de colorer 100 000 fois son volume d’eau ! Mordancées à l’alun, les tonalités d’un large éventail de jaunes, sont lumineuses, mais peu stables.

Cette couleur a été largement utilisée depuis la Haute Antiquité par les Égyptiens, les Grecs et les Romains pour la teinture des tissus. Les Romains l’appelaient simplement crocus. Dès le début du Moyen Âge, le safran s’étend dans le monde arabe sous nouveau nom, za-faran. Au XIIIe siècle, la plante est largement cultivée dans la région de Sienne et en particulier à Colle Val d’Elsa, patrie de Cennini.

Celui-ci consacre le court chapitre XLIX du Livre de l’art, au safran et je vous le partage intégralement : « Il existe un jaune fait avec une épice appelée safran. Il faut que tu le mettes sur un morceau de lin, sur une pierre ou sur une brique chaude. Prends ensuite un demi-verre de lessive bien forte dans laquelle tu mets ce safran ; broie-le sur la pierre. Cela donne une belle couleur pour teindre le lin ou la toile. Il est bon sur parchemin. Garde-toi de l’exposer à l’air, car il perd aussitôt sa couleur. Si tu veux faire la plus parfaite teinte d’herbe qui soit, prends un peu de vert-de-gris et de safran, c’est-à-dire sur trois parts, une de safran ; détrempé avec un peu de colle, comme je te le montrerai plus loin, cela donne la plus parfaite teinte d’herbe que l’on puisse trouver ».

On entend dans ces lignes à la fois l’enthousiasme pour la beauté de la couleur et la déception devant sa faible stabilité : en peinture, c’est le lot de la plupart des couleurs végétales.

Cennini termine ensuite ses articles sur le jaune avec une couleur qu’il appelle àrzica, produite par alchimie principalement dans la région de Florence. Elle semble très marginale et ne correspond à aucune dénomination actuelle.

La semaine prochaine, nous enchaînerons avec les verts médiévaux.

Article du 18 mars 2019

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Le réalgar (émission du 11 mars)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès l’orpiment dont nous avons parlé la semaine dernière (voir ici), Cennino Cennini aborde, dans son Livre de l’art, une couleur minérale très proche : le réalgar, un sulfure d’arsenic un peu moins courant que l’orpiment. Mentionné par Vitruve et Pline l’Ancien, il est fréquemment confondu, dans les écrits anciens, avec une résine végétale, le sandaraque. Strabon décrit les épouvantables conditions dans lesquelles travaillaient les esclaves dans les mines, pour en extraire le réalgar, précisant qu’il en mourrait sans arrêt, et entre autres raisons, dit-il, à cause de « l’affligeante odeur du minerai ».

On trouve des gisements de réalgar en France, mais aussi dans le Nevada, dans le Caucase, en Suisse et en Roumanie.

On savait, au Moyen Âge, obtenir du réalgar de façon artificielle en fondant le soufre avec un excès d’arsenic. Cette méthode a probablement été empruntée au monde arabe, ce qui expliquerait le nom du produit, signifiant dans cette langue poudre de mine ou poussière des cavernes.

Cennini consacre un très court chapitre au réalgar, insistant presque exclusivement sur ses dangers et terminant par ces mots : « Prends garde à toi » ! Cennini  classe le réalgar parmi les jaunes, alors que sa couleur orangée intense est habituellement associée au rouge. Il est vrai que le minerai, au départ d’une belle couleur vermillon, se décolore peu à peu en passant par l’orangé pour glisser vers le jaune.

Altérable au contact des autres pigments ainsi qu’à celui de la lumière, et surtout très toxique, cette couleur a finalement été peu utilisée en peinture. En revanche, certains miniaturistes y ont eu recours comme antiseptique, pour favoriser la conservation des tempera à base de protéines.

Le réalgar et l’orpiment sont évidemment des couleurs presque totalement abandonnées aujourd’hui pour les mêmes raisons : bien trop toxiques(1) bien sûr mais par ailleurs peu stables, et évoluant au contact des autres pigments. De rares fournisseurs en proposent sur leur catalogue, mais il faut « montrer patte blanche » pour en commander, et attester d’une formation spécifique, comme c’est le cas pour certains restaurateurs d’art.

Le réalgar et l’orpiment n’étaient, autrefois, pas seulement connus comme pigments, mais entraient dans la composition de préparations médicinales comme dans celle de certains produits cosmétiques ; ou bien alors, ils étaient utilisés à des fins moins nobles : il est bien possible que le sulfure d’arsenic qui entrait par la grande porte dans les ateliers d’enluminure, ait été un des poisons déposé sur les pages des livres assassins dans Le Nom de la rose !

1. Voir émission du 15 décembre 2014 ici

Article du 11 mars 2019