Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

Avant de commencer à peindre…

2 Commentaires

Il y a parfois des entrechoquements bizarres, des situations différentes en apparence, qui ouvrent à des réflexions nouvelles. Jeudi dernier, je donnais un cours d’iconographie, comme chaque semaine dans mon atelier, et le soir, je participais à une conférence sur l’alimentation : voilà de quelles pensées la nuit qui s’en suivit fut emplie.

Pendant mes cours, je sais bien que certains élèves n’ont pas l’impression d’avancer dans leur travail comme ils le voudraient, ou comme ils l’avaient imaginé ; parfois, ils se découragent et soupirent ! J’espère que cet article les réconfortera et les encouragera à remettre à sa place la joie de l’icône, en exprimant que le « résultat » n’est pas le seul objectif à poursuivre.

Bénir le repas avant de se mettre à table est un geste de remerciement et de gratitude. Mais il permet bien plus : on attend chacun pour commencer « tous ensemble » (au lieu de se « jeter » le plus vite possible sur son assiette) pour donner toute sa dimension à ce rituel : la fête renouvelée du repas. Le temps de la bénédiction (ou au moins celui où on s’attend et se souhaite bon appétit) peut aussi être le temps de se rendre compte qu’on a faim, celui de se laisser chatouiller les narines par la bonne odeur, de découvrir la couleur, la texture des plats sur la table, de se demander d’où viennent les mets.  Quelles mains les a plantés en terre ? Quel soleil les a nourris ? Bref, on devient ainsi plus présent et, sans le savoir, on prépare son corps à mieux assimiler !

L’icône aussi est une nourriture, un nourriture spirituelle bien sûr.

La plupart d’entre nous, arrivons au cours la tête pleine de préoccupations et l’œil sur la montre. Le temps du « sas » est nécessaire et on l’oublie souvent en se « jetant » sur ses pinceaux et ses couleurs, comme sur un repas trop longtemps attendu.

Que signifie le mot « sas » ? Il vient du latin médiéval (saetatium ou setacium) et pourrait se traduire par tamis, petit vestibule, ce qui est destiné à trier. Toutes ces traductions me conviennent. Ce sas qui nous est nécessaire est bien ce « petit vestibule », cet espace vide, ce temps où l’on ne fait rien, ce tamis à travers lequel on « dépose tous les soucis de ce monde »(1) avant de prendre son pinceau.

Le temps intermédiaire peut être prière, ce temps du premier paragraphe de la Règle de l’iconographe (on peut la retrouver intégralement ici) : « Avant de commencer ton travail, fais un signe de croix, prie en silence et pardonne à tes ennemis ». Il est aussi l’espace pour regarder son travail et se poser quelques questions. Par exemple : que m’apporte le chemin avec cette icône ? Que m’a appris ce travail à travers les obstacles rencontrés comme à travers les facilités ? Que me chuchote à l’oreille le personnage que je « représente » (ou que je cherche à « rendre présent » par la peinture) ? M’accompagne-t-il en ce moment ? Qu’a-t-il à m’enseigner ? Pourquoi l’ai-je choisi à ce moment précis de ma vie ? Quel détail me touche : serait-ce la subtile inclinaison de la tête qui laisse entrevoir la bonté, ou bien cette petite main qui s’accroche au vêtement, cette impression de sérénité, ce cerne de l’œil ou bien encore ce regard tourné vers moi ? Quel vide en moi peut-il combler, de quelle absence me parle-t-il ou quelle réponse puis-je entendre ? Et quel chemin fera cette icône ? Comment relier le destinataire et le sujet ?

Qu’elle est belle cette chaîne d’humanité qui se crée ainsi par la pensée à travers notre pinceau mais peut prendre sa place, seulement si on lui en laisse le temps, le temps de regarder, le temps de questionner, ce temps intermédiaire, ce « petit vestibule » qui m’est si cher.

1. Extrait du Cherubikon (Hymne des Chérubins) qui marque le début de la Liturgie des Fidèles dans le rite orthodoxe.

Article du 22 octobre 2019

Auteur : elisabethlamour

peintre d'icônes

2 réflexions sur “Avant de commencer à peindre…

  1. Pingback: Recommençons l’année avec les « Règles de l’iconographe » | Elisabeth Lamour

  2. Merci pour ce beau texte qui vient confirmer la joie que j’éprouve à faire des icônes, malgré mes maladresses et certaines difficultés.
    Tous les liens dont tu parles créent une joie qui n’a pas de prix!!
    Etre présente à cette Présence c’est ce qui me motive…

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