Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le rose thulite

OLYMPUS DIGITAL CAMERAJ’ai peint la semaine dernière une icône d’ange musicien en utilisant un pigment que j’avais en réserve : le rose thulite. J’ai beaucoup aimé cette couleur qui m’a semblé « vibrer » avec le thème de la musique. J’ai donc voulu en savoir plus. Encore une fois, la joie des couleurs et celle du voyage, la beauté des couleurs et les mystères du monde se sont donné rendez-vous !

La thulite, également appelée zoïsite rose (enfin, celle-ci semble une « cousine » mais je ne suis pas assez calée pour comprendre la différence) est une variété translucide, cristalline ou massive de manganèse rose.

C’est une pierre précieuse emblématique de la Norvège qui est d’ailleurs l’endroit où on la trouve le plus facilement. Elle a été découverte la première fois à Sauland de Telemark en Norvège, en 1820. Mais on peut aussi en dénicher ailleurs : Tyrol, Namibie, Caroline du Nord ou Australie…

Depuis longtemps, la thulite a été utilisée comme pierre précieuse décorative par les Vikings ! 

Mais d’où vient son nom ? Eh bien de ces contrées mythologiques du nord du Royaume-Uni qu’on regroupait autrefois sous le nom de Thulé ! Dit autrement, on trouve la thulite dans ces paysages qui sont pour moi parmi les plus beaux du monde. On a associé au mot Thulé, celui de lithos, qui signifie « pierre », en grec, et voilà un nom bien trouvé !

L’explorateur grec Pytheas de Massalia a été le premier à écrire sur Thulé après ses voyages entre 330 et 320 av. J.-C. Pline l’Ancien l’évoque aussi au 1er siècle. Plus tard, Thulé prend un sens métaphorique pour désigner l’au-delà du monde connu, en direction du nord (voilà qui me parle bien !). À la fin du Moyen Âge, l’Islande et le Groenland s’appelaient Thulé. Plus tard, le terme a été utilisé pour désigner la Norvège.

La couleur de la thulite varie en fonction de son taux de manganèse. Elle peut être irrégulière et présenter des taches noires, grises ou blanches : elle sera alors considérée comme moins pure et précieuse. On situe sa couleur entre celle du sorbet à la framboise et celle de celui à la fraise ! 

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa thulite, très prisée par les adeptes de lithothérapie, est censée apporter une grande énergie positive.

Quant au pigment, que j’ai trouvé chez Kremer en Allemagne, il est résistant à la lumière  stable et d’un coloris très réjouissant. Le catalogue de Kremer préconise de l’utiliser pour les carnations en y ajoutant du blanc. Le pigment thulite peut être adapté à plusieurs techniques. En ce qui concerne la tempera, je conseille de bien le charger en œuf pour éviter au rendu un aspect terreux.

PS : De mars à juin 2016, j’ai réalisé sur RCF Isère une série d’émissions sur le rose que vous pouvez retrouver :
Les noms du rose, 14 mars
Le rose est-il féminin ? 21 mars
Les nuances de rose, 4 avril
Le rose Tiepolo, 11 avril
L’ambiance rose de Bouguereau, 18 avril
Un teint de pêche, 25 avril
Peindre la peau, 2 mai
L’incarnat, 9 mai
Les roses de la vie, 23 mai
Un jardin de roses, 30 mai
Le rose de Claude Monet, 6 juin
La période rose de Picasso, 13 juin
Le rose est-il vraiment une couleur ? 20 juin
La couleur de mon âme, 27 juin

Article du 12 février 2020


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Les anges musiciens

 

Anges musiciens, Chaise Dieu 3

À la Chaise-Dieu

J’avais découvert, lors d’un séjour hivernal à la Chaise-Dieu en 2009, une série d’anges musiciens qui m’avait beaucoup séduite. Dans l’ancienne abbaye bénédictine à l’architecture gothique, on trouve en effet, sculptée, une série d’anges musiciens accompagnés par sainte Cécile et le roi David : bref, tout ce que l’iconographie propose de figures musiciennes !

J’ai cherché bien sûr dans mes textes bibliques et n’ai pas trouvé grand-chose à propos des anges musiciens, si ce n’est un passage de l’Apocalypse (8, 2) : « Et je vis les sept anges qui se tiennent devant Dieu. Il leur fut donné sept trompettes… ». La suite du récit est moins poétique, puisqu’il s’agit du récit « apocalyptique » d’une fin des temps dont chaque trompette annonce une étape plus terrible que la précédente.

Bref, je voulais trouver quelque chose de plus plaisant reliant les anges et la musique et il me fallait donc chercher ailleurs ; comme d’habitude, j’ai commencé par peindre…

Ange musicien

Icône sur tilleul, 16,5 x 21,5 cm, 2020 : auréole en or, instrument en blanc d’argent et fond à base de thulite (une variété de manganèse rose)

J’ai consulté ma documentation en histoire de l’art et ai réalisé que le thème des anges musiciens est presque étranger au Moyen Âge et donc absent des constructions romanes et a fortiori des églises byzantines (la musique instrumentale est absente des liturgies orientales). Dans l’iconographie médiévale, seul, le roi David est parfois représenté avec un instrument. On trouve en Occident de rares exceptions comme à l’église Saint-Nicolas de Civray dans le Poitou. Là, des anges aux ailes déployées semblent louer Dieu en jouant des instruments de l’époque : viole, flûte de pan, clochette, flûte, vielle, olifant, harpe trigone, tympanon, triangle ou sistre. L’ensemble date des XIIe et XIIIe siècles.

On peut donc dire que la représentation des anges musiciens est une tendance très occidentale, qui fleurit pendant la période gothique et atteint son apogée au XVe siècle. Un coup d’arrêt est donné par le Concile de Trente au XVIe siècle, qui calme l’enthousiasme pour ce type de figuration et préconise de les réduire. Mais la Renaissance, surtout en Italie, continue à exploiter le thème.

Ce développement va de pair avec l’essor du culte marial. Les anges semblent ne plus pouvoir s’arrêter de lancer vers les cieux leur musique divine pour louer la Mère de Dieu. Ils sont omniprésents dans les scènes de l’Assomption ou du Couronnement de la Vierge et symbolisent le bonheur réservé aux élus, la joie du paradis !

Ces louanges se portent peu à peu sur le Christ lui-même, et le Christ en Gloire est à son tour entouré d’anges musiciens. Ainsi le Retable de Fiesole, réalisé par Fra Angelico vers 1430, fait apparaître une trentaine d’anges instrumentistes.

Ce phénomène va de pair avec le déploiement de la musique sacrée occidentale, l’apparition de nouveaux instruments et le développement d’une musique polyphonique destinée à donner un avant-goût de la joie céleste. La variété des instruments représentés devient vite incroyable, au fil de leur popularité. Au tout début, seuls le cor ou l’olifant semblent à l’honneur. Très vite, on privilégie les instruments à sonorité réputée… angélique, c’est-à-dire douce comme la harpe, le psaltérion, le luth, l’orgue, la vielle à archet ou même le triangle.

On trouve aussi représentés les instruments que les artistes rencontrent autour d’eux : la flûte à bec, la flûte à une main, les cloches, les cymbales, ainsi que ceux à fort volume sonore comme la cornemuse, la chalemie (famille du hautbois), les trompettes et buisines. Des instruments nouveaux apparaissent et trouvent leur place dans les mains des anges : trompette à coulisse, viole de gambe, instruments à cordes, claviers et même… guimbarde ou grosse caisse !

Certains choix véhiculent un sens symbolique : ainsi, chacun des douze instruments de la crypte de Saint-Bonnet-le-Château est lié à un signe du zodiaque ! 

Parfois, des textes sont inscrits sur les phylactères tenus par les anges et fournissent de précieuses indications sur le répertoire à l’honneur à l’époque.

On trouve ces anges musiciens dans tous les domaines de l’art sacré occidental. En sculpture, l’art ogival, particulièrement dans sa période flamboyante, s’en donne à cœur-joie, tout comme les sculpteurs de la Renaissance en Italie ; Donatello est le prince de cette tendance. Le thème pointe son nez dans les enluminures au XIIe siècle en Angleterre pour atteindre son apogée au XVe siècle.

Il est présent dans le vitrail depuis le XIIIe siècle et s’épanouit ensuite. L’exemple le plus frappant est peut-être la rosace nord de la cathédrale de Sens représentant le Concert céleste avec le Christ au centre. Soixante-deux anges musiciens jouent de trente-deux instruments différents. Sur fond rouge se trouvent plutôt les instruments des grandes cérémonies et sur fond bleu, les instruments de chambre. Ce sont évidemment ceux de l’époque : viole, harpe, luth, cor, flûte, etc.

Les exemples d’anges musiciens foisonnent au XVe siècle dans les fresques et la peinture, surtout dans l’Italie de la Renaissance. On peut citer l’ensemble de Melozzo da Forli provenant de la voûte de l’abside de l’église des Saints-Apôtres à Rome. Mais la prédilection pour cette représentation dépasse très souvent les frontières de l’Italie. Je pense à la fresque sur fond rouge de la cathédrale Saint-Julien du Mans avec de nombreux anges qui portent chacun un instrument différent, ou aux grands retables comme celui de la cathédrale Saint-Bavon de Gand réalisé par Van Eyck.


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L’influence de Denys de Fourna

De 2017 à 2019, j’ai proposé une émission sur RCF Isère intitulée Carnets de peinture. J’y évoquais les écrits laissés par les peintres d’icônes et de fresques à l’usage de leurs successeurs. L’ouvrage phare dans ce domaine s’intitule Le Guide de la peinture. Il s’agit d’un « manuel du peintre » redécouvert au XIXe siècle par Didron et qui s’appuie principalement sur un texte de Denys de Fourna appelé Hermeneia (ou Herminia).  

Denys ( Διονύσιος τοῦ ἐκ Φουρνά ) naît vers 1670 à Fourna, en Grèce. À partir de 1686, il dirige un monastère au Mont Athos en tant que hiéromoine. Il vit dans un skite près de Karyès et travaille comme iconographe. En 1734, il retourne à Fourna où il crée une école de peinture, encouragé par le patriarche.

Denys écrit son Hermeneia entre 1730 et 1733. Il y énonce les principes qui régissent la peinture des icônes et des fresques, décrivant tout à la fois les matériaux, la technique, les sujets représentés et leur sens spirituel. Il retransmet et théorise des indications qui pourraient remonter au XIIe siècle et qui demeurent très précieuses pour les iconographes d’aujourd’hui. Il meurt après 1744.

Quelle ne fut pas ma surprise, au mois de décembre, de recevoir cette missive :

Dear Mrs Elisabeth,
I am very pleased to see your iconography work, especially because I come from the family of Denys de fourna (Denys Chalkias), the original author of « Hermeneia » a book that is described in your blog
Greetings from Greece,
Evangelos Chalkias

J’ai évidemment posé quelques questions à Evangelos, qui m’a très aimablement fait parvenir ces icônes, œuvres de son ancêtre Denys.  Actuellement conservées dans la chapelle Metamorfosis de Fourna, dans un coffre-fort, elles seront prochainement transférées dans un musée dédié à Denys. Elles ne sont pas restaurées pour l’instant , ce qui sera réalisé prochainement.

Je vous livre une partie des renseignements passionnants transmis par Evangelos :

« Nous sommes des descendants des frères, de Denys qui étaient artistes, forgerons, savants et commerçants. Notre famille a déménagé dans la région d’Agrafa (au centre de la Grèce) vers 1590 depuis Moscopole (actuellement en Albanie).

Denys a eu un cousin célèbre : Ioannis Chalkeus de Moscopole, figure grecque des Lumières, professeur de philosophie aristotélicienne et directeur de l’école flanginienne de Venise (une école grecque qui formait les enseignants). 

Denys a construit un monastère au Mont Athos. Il a reçu les honneurs du Patriarche ainsi qu’un soutien matériel des ducs de Valachie. Il a fondé une école et un monastère à Fourna ainsi que la première école officielle pour les femmes en Europe, le Parthénon d’Agrapha.

Son œuvre, l’Hermeneia a influencé l’Art Nouveau ( il y aurait beaucoup à en dire !). Le professeur Dimaras présente Denys comme la première figure des Lumières grecques. 

Concernant ses principes d’iconographie on pourrait dire que :

1. Il n’y a pas de lumière « extérieure »,
2. Il n’y a pas de perspective réelle,
3. Des personnes de différentes époques sont représentées dans les peintures.

Klimt, les trois âges de la femme

Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme

Pour mieux comprendre, observons la peinture de Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme. Elle suit les principes exacts donnés par Denys. D’ailleurs, on sait que Klimt a eu en sa possession l’Hermeneia de Denys. Cela explique non seulement la thématique, mais aussi l’utilisation des couleurs dans l’Art Nouveau. 

Si vous parcourez votre copie française de l’Hermeneia, vous trouverez vingt pages signées par Victor Hugo qui a levé les fonds pour le voyage de Didron lorsqu’il cherchait à récupérer le manuscrit de Denys en Grèce. Victor Hugo espérait un retour vers le style médiéval du dessin et de la peinture et pensait que cela se produirait dans le mouvement du Romantisme dont il était la figure de proue. Malheureusement pour lui, les artistes visuels ont mis du temps à « digérer » le manuscrit, et c’est l’Art nouveau qui en a bénéficié.

Avec ce qui précède, j’ai essayé de vous expliquer qui était réellement Denys Chalkias de Fourna et le rôle qu’il a joué dans l’histoire. 

« Je suis très heureux de voir que votre travail suit les principes de l’Hermeneia et vraiment surpris de votre intégrité artistique (…) »

En lisant ces lignes, j’ai à la fois mieux compris l’importance considérable du travail de Denys de Fourna, véritable recension à portée universelle de l’art iconographique. J’ai aussi réalisé pourquoi je suis autant attirée par les icônes, les fresques ou l’art roman, que par les peintres de la période de l’Art nouveau (je pense à Klimt, Gallen Kallela ou aux illustrations de Ivan Bilibine ou encore à des peintres comme Nesterov).

Je pense surtout à cette incroyable pouvoir de l’icône, de tisser des liens, à travers le temps et à travers l’espace. Tous mes remerciements vont à Denys de Fourna et à sa famille qui m’ont permis ces réflexions.

Article du 3 février 2020. J’ai placé au fil de l’article des liens avec les émissions correspondant à ces sujets, mais il y en a d’avantage, presque toutes datant de l’automne 2017.