Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Vermeer et le bleu

Johannes Vermeer naît à Delft en 1632 et meurt, épuisé, à 43 ans. Son travail se différencie peu, au premier abord, de celui des autres artistes de son temps. Il dispose des mêmes liants, de la même palette et en particulier des mêmes bleus. À l’époque, la seule innovation importante dans le domaine des pigments repose sur l’utilisation du jaune de Naples, jusqu’alors réservé aux arts du feu.

Le génie de Vermeer est ailleurs ; il réside dans sa façon d’inventer, de superposer les couleurs, de faire vibrer la lumière, de peindre des espaces intimes, d’en dégager la sérénité et de suspendre le temps.

La jeune fille à la perle

Vermeer travaille lentement, avec méticulosité, ne réalisant guère plus de trois tableaux par an. Il est, par excellence, un peintre du bleu et aucun autre artiste du XVIIe siècle n’utilise autant que lui l’outremer naturel, à savoir le lapis-lazuli.

Il joue des mélanges entre les couleurs : claires ou sombres, pigments coûteux ou courants. Ainsi, pour les fonds et surtout pour les ciels qu’il aime tant peindre, il associe l’azurite et le smalt. Il recouvre ensuite l’ensemble d’un glacis de précieux lapis- lazuli.

Il joue avec les transparences, les superpositions et les dégradés, incorporant du blanc au bleu, inventant toute une gamme de gris et des nuances subtiles.

Vermeer a une prédilection particulière pour l’association du lapis-lazuli et du jaune qui vibrent ensemble dans le voile de La Jeune Fille à la perle ou dans les vêtements de La Laitière et de La Dentellière.

L’artiste utilise aussi les bleus de façon inventive et inattendue ; ainsi, dans le tableau intitulé La Jeune Fille au verre de vin, la sous-vercouche de la peinture de la robe de satin rouge est constituée de lapis-lazuli. Le mélange de rouge et de vermillon appliqué ensuite acquiert un aspect légèrement pourpre, donnant à la robe une étrange vitalité.

Décidément, Vermeer est un jongleur, un jongleur de bleus.

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 18 juin 2012 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 31 octobre 2020 et figure dans le livre Bleu, intensément, chapitre 41.

Article du 31 octobre 2020


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Le lapis-lazuli

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Quatre sortes de lapis-lazuli : l’un acheté à Venise et d’origine inconnue, les autres viennent respectivement de la région du lac Baïkal, du Chili et d’Afghanistan.

Pendant le Moyen Âge, les seuls pigments minéraux bleus offerts aux peintres sont le bleu azurite ainsi qu’un autre pigment très recherché, tiré de la lazurite : le bleu lapis-lazuli.
Cette pierre semi-précieuse, d’une tonalité profonde, est composée de silicates complexes. Connue dès l’Antiquité, il semble que les Assyriens l’emploient dans leurs fresques neuf siècles avant J.-C. Dans l’Égypte ancienne, il est peu probable que la pierre soit utilisée comme pigment, mais elle sert d’objet décoratif ou de matériau d’incrustation en joaillerie et couvre les paupières du masque du sarcophage de Tout Ankh Amon.

Les peintres afghans broient la pierre et l’adoptent en tant que pigment seulement au Ve siècle de notre ère. Il se répand alors sur les routes du monde, des peintures
tibétaines au monde arabe. Au Moyen Âge, les Vénitiens importent le lapis-lazuli en Occident et la couleur devient la plus précieuse de la palette, encore plus coûteuse que l’or à certaines époques. On la réserve, tout naturellement, au manteau de la Vierge ou bien on la pose en glacis pour rehausser un bleu de moins bonne qualité. On a retrouvé des conventions spéciales passées entre commanditaires et peintres, spécifiant la quantité exacte du précieux pigment à consacrer à tel ou tel tableau.

On appelle alors cette couleur oltramarino, c’est-à-dire bleu « venu d’au-delà des mers »,
en opposition à l’azurite, ce bleu venu de ce côté-ci de la mer (citramarino), ce qui signifie que les couleurs dénommées « outremer naturel » sont en réalité du lapis-lazuli.
J’utilise parfois un peu de lapis-lazuli dans mes icônes. La couleur est légèrement granuleuse, pas très facile à étendre et peu couvrante ; mais les particules, de taille variée, renvoient la lumière dans différentes directions et confèrent aux glacis une tonalité d’une profondeur qu’aucun autre bleu n’égale.

Comment fabriquer le pigment lapis-lazuli à partir de la lazurite ? Les recettes, délicates, nécessitent de nombreuses opérations de purification.

La pierre est broyée et lavée, puis mélangée à du fiel de bœuf ou bien à de l’œuf, de la cire ou encore de la résine. Elle est coûteuse mais inaltérable.

Cennino Cennini rédige Le Livre de l’art au XIVe siècle. Il marque l’histoire de l’art, fournit aux peintres de son époque une foule de conseils techniques et nous transmet un témoignage inestimable. Le 62e chapitre de l’ouvrage s’intitule : « Nature et manière de faire du bleu outremer ». Il s’agit de ce que nous appelons le lapis-lazuli et de nombreux extraits et précisions figurent dans ces deux autres articles : le bleu outremer d’après Cennini et la suite.

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 14 mai 2012 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 29 octobre 2020 et figure dans le livre Bleu, intensément, chapitre 37 et début du chapitre 38.

Article du 29 octobre 2020

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Un autre échantillonnage de divers lapis-lazuli encore plus riche et à droite, une icône en cours avec plusieurs de ces nuances. Il s’agissait de la Noyade de Pierre


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Notre Dame de la Merci

Notre Dame de la Merci, 15 x 25 cm sur tilleul, 2020, le fond (de bas en haut) est un dégradé de verdaccio, malachite, lapis-lazuli d’Afghanistan et enfin de bleu turquoise.

J’ai beaucoup réfléchi pour réaliser cette commande pour laquelle n’existait pas de modèle d’icône (en tous cas, je n’en ai pas trouvé). J’ai essayé de garder le caractère des représentations existantes, tout en cherchant à réaliser une véritable icône. C’est ainsi que j’ai remplacé le petit nuage sur lequel elle se trouve parfois par ce coussin pourpre caractéristique de l’art byzantin. J’ai aussi insisté sur la manteau très ouvert comme ces Vierge au manteau et une posture des mains qui insiste sur le charisme de l’ordre Notre-Dame-de-la-Merci : une Vierge qui accueille dans son manteau et sous sa protection tous les enchaînés du monde. J’ai aimé vraiment, conduisant mes recherches, trouver ce poème de Marie Noël datant de 1930 et dont je vous livre un extrait en fin d’article.

Les origines de l’ordre de Notre-Dame-de-la-Merci remontent au début du XIIe siècle, au moment où un riche drapier, Pierre Nolasque, revend ses biens pour racheter des chrétiens captifs des pirates. Selon la tradition, dans la nuit du 1er août 1218, la Vierge Marie lui apparaît pour l’encourager à fonder l’ordre de Notre Dame de la Merci. À l’époque, le rachat des captifs est accompagné d’opérations militaires et l’ordre devient militaire. Appelé les « mercédaires », il est reconnu dès 1235 par le pape.

Une trentaine d’années plus tard, naît la branche féminine de l’ordre. Les religieuses prenaient alors en charge les captifs rapatriés, afin de leur procurer une vie digne.

À partir de 1317, l’ordre de la Merci perd son caractère militaire : il est assimilé en 1690 à un ordre mendiant.

Les mercédaires obéissent à la Règle de saint Augustin. Ils prononcent les trois vœux traditionnels de pauvreté, de chasteté et d’obéissance. Ils y ajoutent un vœu emblématique de leur mission particulière : être prêts à se livrer en otage si c’est le seul moyen de libérer les captifs. Ils se livrent à ce « marché » – c’est le sens étymologique du latin mercedem – jusqu’à ce que disparaisse la piraterie. Beaucoup de membres de l’ordre furent torturés, parfois tués, dans la recherche de leur objectif.

L’ordre est progressivement devenu missionnaire et caritatif et les mercédaires jouèrent un rôle important dans l’évangélisation de l’Amérique du sud.

Plus tard, l’ordre s’est spiritualisé et a élargi son charisme, gardant toutefois le sens de « rachat » pour se libérer de toute chaîne, et de rédemption par la Miséricorde divine.

La dévotion à Notre Dame de la Merci commence en Catalogne, dans toute l’Espagne et dans l’Italie. Quelques siècles après, elle se répand en République dominicaine, au Pérou, en Argentine et dans de nombreux autres pays d’Amérique latine. L’ordre est répandu un peu partout dans le monde mais assez peu en France, où fonctionnent néanmoins de petites structures.

Depuis le XIXe siècle, l’ordre a cherché à réinventer sa vocation en se tournant vers les nouvelles formes de captivité et d’emprisonnement : drogue, prostitution, prison et toute situation oppressante ou dégradante pour la personne humaine. L’ordre a aussi fondé des écoles.

La chanteuse Marie Noël, en 1930, fait paraître les Chants de la Merci largement inspirés de la spiritualité et du charisme de l’ordre. Elle s’adresse par la poésie et la chanson à tous les captifs, et plus largement aux « âmes enchaînées ». Elle décrit ce qu’elle ressent comme sa mission :

« À tous ceux qui très loin sont captifs 
Dans le silence ; aux âmes enchaînées 
Par la longueur des muettes années 
En nul ne sait quels abîmes plaintifs ; 
À ceux dont l’ombre a tant de murs sur elle 
Qu’ils n’ont jamais pu donner de nouvelle 
De leur nuit noire aux gens qui sont dehors ; 
Ceux pleins d’appels dont nulle voix ne sort, 
Dont le secret cherche un mot qui l’emporte ; 
À tous ceux-là – je ne sais pas combien – 
Je viens. Je suis petit oiseau, je viens. 
Je viens, je suis moucheron, un rien frêle. 
Une aile. Et j’ouvre et je donne mon aile 
Pour alléger leur épaule et mon chant 
Pour délivrer mon âme à travers champs.
Je viens. J’ai pris dans leurs fers, à leur place, 
Leur cœur en moi pour m’envoler avec. 
(…)
Quelqu’un viendra. Je l’attendrai dans l’ombre, 
Un frère, un cœur entre les cœurs sans nombre, 
Quelqu’un à moi viendra pour la Merci 
Aider mon âme à se sauver aussi. »

Notre Dame de la Merci est fêtée le 24 septembre.