Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Les pigments blancs

Ma collection de pigments blancs.
Vous trouverez la description de chaque échantillon en allant sur la page qui présente la couleur blanche ici

Je n’ai pas encore parlé de la couleur blanche dans l’icône, alors qu’elle y tient une place très particulière. Le blanc (comme le noir), n’est pas forcément reconnu comme une couleur puisqu’en 1669, Isaac Newton démontra que le blanc résulte de la synthèse des radiations colorées du spectre. Kandinsky (1) écrit à ce propos que « le blanc apparaît comme le symbole d’un monde d’où toutes les couleurs (…) auraient disparu ».

On attribue, dans la civilisation occidentale, à la couleur blanche, la connotation de limpidité, de silence, de perfection ouatée, comme le pas dans la neige. On associe à ce mot celui d’ « immaculé » avec tout son sens symbolique et spirituel. On pourrait dire d’un point de vue théologique que le blanc est la couleur apophatique (2) par excellence, celle du silence dans lequel s’écrit l’indicible. Kandinsky continue ainsi : « Ce monde est tellement au-dessus de nous qu’aucun son ne nous en parvient. Il en vient un grand silence qui nous apparaît (…) comme un mur froid à l’infini, infranchissable, indestructible. C’est pourquoi le blanc agit également sur notre âme (psyché) comme un grand silence, absolu pour nous. Il résonne intérieurement comme un non-son, ce qui correspond sensiblement à certains silences en musique, ces silences ne font qu’interrompre momentanément le développement d’une phrase sans en marquer l’achèvement définitif. C’est un silence qui n’est pas mort, mais plein de possibilités. Le blanc sonne comme un silence qui pourrait subitement être compris. C’est un néant, qui est jeune ou encore plus exactement un néant d’avant le commencement, d’avant la naissance. C’est peut-être ainsi que sonnait la terre aux jours blancs de l’ère glaciaire. »

C’est ainsi que j’attends, tellement impatiente, chaque année depuis l’enfance, l’arrivée de la neige. Comme si le cycle d’une année s’étant écoulé, il fallait que se dépose un voile blanc de neige et de givre, avant de réécrire une autre histoire et de permettre l’arrivée d’un nouveau printemps. Voilà deux années que la neige n’est pas tombée vraiment ici : comme si le temps était sorti de son cycle et s’emballait dans une course sans sens et sans rythme.

Et la place du blanc dans l’icône ? Tout au début, on pose sur la planche le « levkas », l’enduit qui, en grec, signifie tout simplement blanc (j’en ai parlé longuement dans de nombreux articles ; on peut commencer par celui-ci pour se faire une idée). Le premier dessin va donc s’inscrire sur une surface blanche, très lisse et marbrée, une promesse… Et puis, l’icône va passer par des tonalités très sombres, pour peu à peu retourner vers la lumière et enfin vers le blanc ! Elle se termine par ce qu’on appelle les dernières lumières et surtout par le blanc des yeux, qui n’est pas posé par l’élève, au début de l’apprentissage (lire ces articles sur le regard pour mieux comprendre : on peut commencer par celui-ci et cliquer sur les autres liens). Cette pratique n’est pas propre à l’icône puisqu’une légende chinoise raconte qu’à l’occasion de la finition d’une peinture murale représentant un dragon, au moment où le peintre posa le blanc de l’œil, la foudre tomba et le dragon s’envola ! Signe de la force de ce point précis qui scelle la fin de la réalisation de l’icône, l’animant, en quelque sorte !

L’iconographe utilise divers blancs (je ne parle pas du vin blanc qui peut servir à préparer la tempera) : le blanc de Meudon pour préparer la planche (on utilisait autrefois le blanc de Saint-Jean), le blanc de zinc pour sa douceur, le blanc de titane pour les finitions. On utilisait autrefois le blanc de plomb ou céruse, mais sa toxicité et sa mauvaise résistance l’ont fait oublier. Je dispose aussi de quelques blancs crémeux comme la perle blanche du Japon ou le blanc d’argent Lueur de perle, mais leur usage est plutôt réservé aux bijoux et aux couronnes des icônes.

J’ai eu envie d’écrire cet article spécialement aujourd’hui, car la bascule entre novembre et décembre est toujours un moment important pour moi, celui où j’ai appris à quelques minutes d’intervalle, il y a bientôt huit ans, le décès de mon père et la naissance de ma petite-fille, comme si une page se tournait au moment où une autre, toute blanche, allait s’écrire. Et maintenant, j’attends le neige…

(1) Kandinsky, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Folio, p. 155 et 156
(2) apophatique : c’est une notion très importante dans la spiritualité orthodoxe. Se dit d’une théologie qui donne sa place ou définit par ce qui n’est pas plutôt que par ce qui est. Ainsi, le silence et la contemplation sont une façon de dire Dieu…

Article du 30 novembre 2020


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Saint Jérôme et le lion

Saint Jérôme est avec saint Augustin, saint Ambroise et saint Grégoire le Grand un des quatre grands docteurs de l’église latine.

Icône sur tilleul, 19,5 x 22,5 cm, 2020

Il naît probablement en Dalmatie vers l’an 340 et part étudier à Rome auprès de Donat, le grammairien.

Il reçoit le baptême puis voyage beaucoup (Grèce, Gaule…) et passe trois années dans le désert de Syrie où il mène une vie solitaire et méditante. Après tout un périple et après avoir appris le grec et l’hébreux, il retourne à Rome vers 382. Il devient secrétaire du pape Damase, grâce à sa grande érudition. À sa demande, il commence la traduction de la Bible en latin et restera dans les mémoires surtout pour cette œuvre considérable (La Vulgate). 

Il est connu pour son mauvais caractère mais aussi pour son influence auprès de personnes assoiffées de culture : beaucoup de femmes pour lesquelles il fonde d’ailleurs un petit monastère quand il retourne en Orient.

Plusieurs épisodes plus ou moins légendaires émaillent sa vie. Ainsi en est-il de sa rencontre avec le lion. Plusieurs récits existent, avec des variantes et j’ai retenu celle de la La Légende dorée (voir ici, p. 555) qui a donné lieu à une iconographie foisonnante !

« Un soir, pendant que Jérôme était assis avec ses frères pour écouter la lecture sainte, voici qu’un lion entra en boitant dans le monastère. Aussitôt tous les frères s’enfuirent : seul Jérôme alla au-devant de lui comme au-devant d’un hôte, et, le lion lui ayant montré sa patte blessée, il appela des frères et leur ordonna de laver sa plaie et d’en prendre soin. Ainsi fut fait ; et le lion, guéri, habita parmi les frères comme un animal domestique. Sur quoi Jérôme, comprenant que ce lion leur avait été envoyé plus encore pour leur utilité que pour la guérison de sa patte, prit conseil avec ses frères et ordonna au lion de conduire au pâturage et de garder un âne qu’ils avaient, et qui leur servait à porter du bois. Et ainsi fut fait. Le lion se comportait en berger parfait, toujours prêt à protéger l’âne, et ne manquant jamais de le ramener au monastère à l’heure des repas. Mais un jour, comme le lion s’était endormi, des marchands avec des chameaux, qui passaient par là, virent un âne seul et s’empressèrent de le voler. Quand le lion, éveillé, s’aperçut de l’absence de son compagnon, il le chercha partout en rugissant ; puis, n’ayant pu le retrouver, il revint tristement à la porte du monastère, mais, par honte, n’osa pas entrer. Or les frères, voyant qu’il arrivait en retard et sans l’âne, supposèrent que, forcé par la faim, il l’avait mangé. Ils refusèrent donc de lui donner sa ration, et lui dirent : « Va chercher le reste de l’âne, et fais-en ton dîner ! » Cependant comme ils hésitaient à croire qu’il se fût rendu coupable d’un tel acte, ils allèrent au pâturage en quête de quelque indice ; mais, n’ayant rien trouvé, il revinrent raconter la chose à Jérôme. Alors, de l’avis de celui-ci, il confièrent au lion le travail de l’âne, et l’employèrent à porter leur bois : tâche dont la bête s’acquittait avec une patience exemplaire. Mais un jour, sa tâche achevée, le voilà qui se met à courir par les champs, et voilà qu’il aperçoit de loin des marchands, avec des chameaux et un âne s’avançant à leur tête pour les guider, suivant l’usage du pays. Aussitôt le lion, se jetant sur la caravane avec un rugissement terrible, força les marchands à prendre la fuite. Après quoi, frappant le sol de sa queue, ils obligea les chameaux à l’accompagner jusqu’au monastère, ou Jérôme, dès qu’il le vit, dit à ses frères : « Lavez les pieds à nos hôtes, servez-leur à manger, et puis attendons la volonté de Dieu ! » Et voici que le lion se mit à courir joyeusement d’un frère à l’autre, se prosternant devant chacun deux comme s’il leur demandait pardon de quelques fautes. Et Jérôme, prévoyant l’avenir, dit à ses frères : « Préparez-vous à accueillir encore d’autres hôtes ! » Et en effet, au même instant, on vint lui annoncer que des étrangers étaient là, qui voulaient voir l’abbé. Et tout de suite les marchands, se jetant à ses pieds, lui demandèrent pardon de leur vol ; et lui, les relevant avec bonté, leur dit de reprendre ce qui leur appartenait, mais de respecter désormais le bien d’autrui. (…) »

Saint Jérôme est un patron des érudits, théologiens, intellectuels…

Il est fêté le 30 septembre.

Article du 18 novembre 2020
On peut lire aussi l’article sur Saint Jérôme par Georges De La Tour ici


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Le bleu de Laurent de La Hyre

Un Grenoblois qui aime le bleu devrait courir au musée de Grenoble et se poser là, pendant des heures, devant les deux tableaux de Laurent de La Hyre.

Peintes en 1656, ces œuvres sont les toutes dernières du peintre, à la fin de sa vie. Elles décrivent avec beaucoup d’émotion et de retenue les premières apparitions de Jésus après la Résurrection : dans la lumière du matin à Marie-Madeleine et dans la chaleur d’une fin de journée aux disciples d’Emmaüs.

Les Disciples d’Emmaüs, Laurent de La Hyre

Il s’agit d’une commande réalisée pour le monastère de la Grande Chartreuse en Isère. Les deux tableaux, conçus comme des pendants, sont exactement de même dimension : la scène des Disciples d’Emmaüs était probablement disposée à côté du Noli me tangere, sur les autels de chapelles voisines. Ils se répondent par les thèmes, les tonalités et surtout le vêtement bleu céleste du Christ décliné selon deux nuances très proches, réalisées à partir d’un mélange de lapis-lazuli et d’indigo. Dans ces scènes, la symbolique du bleu parle d’elle-même. Le bleu habille tout entier le Christ qui n’est « plus de ce monde ». La couleur est clairement utilisée comme une couleur céleste, évoquant l’éloignement du monde, le Christ ressuscité et sa royauté.

Dans les deux tableaux, avec des nuances correspondant aux différentes heures du jour, les autres personnages sont, au contraire, revêtus de couleurs marquant leur humanité, leur présence terrestre : une robe aux teintes vertes et un manteau vermillon pour Marie-Madeleine et les mêmes couleurs dans de nouvelles nuances pour les pèlerins, sur l’autre tableau.

Une couleur céleste est utilisée : le blanc de l’ange sur le premier tableau répond à celui de la nappe sur laquelle est rompu le pain. Quant au ciel, nuageux et changeant, aux couleurs de la vie, il distille une touche de bleu, une touche de gris, une touche de blanc…

Noli me tangere, Laurent de la Hyre

Les nuances subtiles de bleu employées dans ces deux tableaux sont tellement marquantes que l’on a pu parler du bleu de La Hyre. Le titre de notre émission pourrait bien se loger là, dans l’infime nuance entre les deux bleus, un espace minuscule entre deux tonalités, un trouble, une impression indéfinissable.

J’ai beaucoup parlé de Laurent de La Hyre dans le livre Décalage horaire avec en particulier le commentaire du tableau Les Disciples d’Emmaüs et Noli me tangere

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 10 septembre 2012 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 1er novembre 2020 et figure dans le livre Bleu, intensément, chapitre 44.

Article du 1e novembre 2020