Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

« Écrire » ou « peindre » une icône ?

17 Commentaires

Voilà longtemps que je brûle d’écrire un article sur ce thème : « une icône est-elle peinte ou écrite ? ».

Presque à chaque fois que je parle de mon travail avec une personne qui s’intéresse à l’icône, j’entends cette question : « vous écrivez des icônes, n’est-ce pas ? ».

Cela peut paraître étrange, car chacun voit bien que les icônes sont peintes, avec un pinceau et des couleurs. Pourquoi la question se pose-t-elle ?

Commençons par décrypter le mot iconographe qui associe les mots grecs : eikon et graphein. Eikon signifie image en grec et graphein dans son sens premier « faire des entailles », d’où « graver des caractères », puis écrire (ou écriture). Le mot peut également se traduire par peindre. Il s’applique donc à toute réflexion ou méditation prolongée par la main. Notons que dans les textes médiévaux, on trouve plutôt le terme zographos qui est traduit par « peintre d’icônes ».

En russe, il n’existe qu’un seul mot, pisat, pour dire écrire ou peindre. En français comme en anglais, on distingue les deux mots.

Le monde occidental a mis l’accent depuis très longtemps (disons grosso modo le XIIIe siècle) sur l’écriture, le texte, les mots, bref, tout ce qui passe par la sphère intellectuelle, s’appuyant sur le premier verset du Prologue de l’Évangile de Jean « Au commencement était le Verbe ».

Pourtant, l’Incarnation constitue le passage de la Parole à la Présence, à l’image-présence pourrait-on dire, en s’appuyant alors sur le verset 14 du même Prologue « Et le Verbe fut chair et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire ».

Le Christ, lui-même, s’exprime souvent par paraboles comme s’il privilégiait les images mentales aux résonances infinies. On peut aussi évoquer les traditions ancestrales du récitatif biblique dans lesquelles le corps a toute sa place, aux côtés des mots (1).

La réflexion sur l’image est au cœur de la crise iconoclaste aux VIII et IXe siècles.  Saint Jean Damascène, au VIIIe, siècle défend les images et son raisonnement dans ses Traités à la défense des saintes icônes se résume à peu près ainsi : dans l’Ancien Testament, la manifestation de Dieu à son peuple réside uniquement dans la Parole. Il reste invisible. N’ayant pas vu Dieu, les hommes ne peuvent le représenter. Mais l’Incarnation lève ces interdictions : « Lorsque l’Invisible, s’étant revêtu de chair, devient visible, alors, représente la ressemblance de Celui qui est apparu (…). Dieu qui n’a pas de corps ni de forme, jadis, n’était pas représenté du tout. Mais maintenant qu’il est venu dans la chair, et qu’Il a habité parmi les hommes, je représente l’aspect visible de Dieu. Peins Sa naissance de la Vierge, Son baptême dans le Jourdain, Sa Transfiguration sur le mont Thabor (…) Peins tout par la parole et les couleurs, dans les livres et sur les planches ».

Le concile de Nicée II, en 787, entérine ces réflexions en affirmant que les icônes représentant le Christ, sa Mère, les saint(e)s et les anges, si elles restent fidèles à leur description dans les Écritures, ont toute leur valeur : elles rendent visibles les Paroles du Christ permettant par le regard la transmission de la foi (j’ajoute : par l’échange des regards).

À propos de la crise iconoclaste, on a parlé de Querelle des images. C’était bien plus qu’une querelle, mais une question centrale d’un point de vue théologique. Des enjeux politiques entraient en jeu bien sûr, mais c’était aussi l’indice d’un éloignement entre la chrétienté orientale et occidentale (la séparation des églises intervient seulement au XIe siècle).

En Occident, à partir de cette période et surtout du XIIIe siècle, la place de l’image décline ou plutôt elle change progressivement de sens : le peintre ou l’artiste signe son œuvre et devient le centre de la représentation (c’est un autre sujet que je développerai dans un prochain article… un jour !). On attribue alors à l’icône ou à la fresque la trop modeste place d’« Évangile en image », une sorte d’enseignement pour analphabètes (alors que les lettrés, ceux qui maîtrisent l’écriture et les mots seraient « au-dessus »).

En participant à une liturgie orientale, on comprend mieux la place donnée au corps : tous les sens sont mis à contribution avec le chant, l’encens, les icônes ou les fresques, les mouvements du clergé, les métanies (2) et les déplacements des fidèles vers les icônes… La Parole y prend sa place, une place parmi les autres.

N’oublions pas non plus le temps où écriture et dessin se confondaient (pensons à la calligraphie chinoise ou à l’écriture égyptienne). Aujourd’hui, le prolongement de la pensée est majoritairement le clavier ou la voix (on dicte même ses SMS !). Ni on n’écrit, ni on ne trace, ni on ne peint pour traduire sa pensée. Autant dire que le monde occidental vit en séparant intelligence et corps, en séparant les images et les mots, d’où la quête de pratiques spirituelles unifiantes… et l’intérêt porté par nos contemporains à l’icône (3).

Pour beaucoup d’occidentaux, il semble plus « intelligent », plus « cultivé » de dire qu’on « écrit » une icône et cela montre qu’on a très bien compris que l’icône est différente d’une « peinture », au sens où on l’entend habituellement. Mais c’est aussi appauvrir l’icône, beaucoup trop l’intellectualiser, la séparer de la globalité dans laquelle elle s’insère, de son histoire et de son fondement.

  1. Métanie : geste qui consiste à s’incliner ou à se prosterner et qui accompagne la prière.
  2. PERRIER Pierre, Évangiles de l’oral à l’écrit, Le sarment (Arthème Fayard), 2000
  3. On pourrait là développer en s’appuyant sur la pensée de Carl Gustav Jung

Article du 8 janvier 2021

Auteur : elisabethlamour

peintre d'icônes

17 réflexions sur “« Écrire » ou « peindre » une icône ?

  1. Enfin un article qui éclaire un peu ma lanterne au sujet de « peindre » ou « écrire » une icône.
    J’avais écrit qu’utiliser « écrire une icône » était un peu snob, mais apparement c’est un peu plus complexe que ça.

    L’image dessinée, peinte, donc concrète, accessible à mes sens est aussi et tout d’abord, avant de prendre les pinceaux, une image mentale. Je l’imagine puis au fur et à mesure du dessin puis de la peinture je la regarde et je l’intériorise mentalement, et vais pouvoir la faire évoluer dans un va et vient entre le concret, le mental et le spirituel.

    Mais j’aime particulièrement l’idée que mon icône soit l’expression de tout mon corps, qu’elle soit accessible à mes sens, la vue bien sûr, mais aussi le toucher (je caresse la douceur du levkas), l’odorat (le piquant du vinaigre et mieux du vin blanc dans la préparation de l’oeuf…), l’ouïe (le crissement de la feuille de papier de verre lors du ponçage). Pour le goût je n’ai pas essayé… mais je sais par expérience que quelques mouches gourmandes raffolent de certains pigments fraichement déposés sur l’icône.

    En lisant l’article une image s’est imposée à moi, la danse d’une soeur dominicaine africaine qui a fait un temps partie de l’atelier d’Elisabeth. En Afrique on s’exprime avec son intelligence mais aussi avec son corps

  2. Bonjour Elisabeth,
    Votre article bien sûr est passionnant mais aussi très éclairant.
    M’autorisez-vous à partager votre article ?
    j’ai envie que d’autres personnes lisent votre article, mais surtout j’aimerais faire connaître votre blog à mes abonnés. je suis sûre que certain(e)s seraient très heureux de découvrir votre blog.
    Belle journée à vous Elisabeth
    Corinne

    • Chère Corinne, Bien sûr, vous pouvez partager avec plaisir, du moment que vous indiquez la source (mon nom ou encore mieux l’adresse du site/blog http://www.icones-lamour.com). Mon objectif est d’expliquer simplement, de façon accessible à tous, ce qui fait le coeur de mon travail et de ma passion. Donc je suis toujours heureuse qu’il y ait des résonances et des partages. Je vous remercie de tout coeur, Elisabeth

  3. Bon, moi qui ai toujours eu un peu mal aux oreilles avec « écrire » une icône, me voici rassuré par le dernier paragraphe. Manier un pinceau, c’est peindre, fût-ce une lettrine. Je vais en rester là. Et quoi de plus admirable que de peindre le Verbe qui s’est fait chair, ce que l’on pourrait difficilement mieux écrire que ne l’a fait Jean ?

  4. Pour moi, écrire et peindre une icône sont aussi importants car je vis avec tout mon corps et mon cœur quand je travaille sur une icône….Merci pour ce bet article, prodigieusement interessant

  5. Pour moi, écrire un texte, fait intervenir le corps. Par mes sensations qui me dictent les mots. Alors ça peut tout-à-fait conduire à s’exprimer par le dessin et la peinture, d’icônes ou autre. Ça me fait penser aux hiéroglyphes égyptiennes, système d’écriture donc de communication.

  6. Je viens de lire ton article et ça me rejoint tellement!
    Moi aussi je dis que je « peins » des icônes. Il m’arrive d’utiliser le mot « écrire » lors d’une conversation, mais je l’utilise peu.
    Je me suis faite reprendre à quelques reprises par des néophytes pour qui ça faisait bien de dire « écrire »…c’était plus sérieux 😉. Un peu de snobisme intellectuel…
    Quoiqu’il en soit, avec mes amis iconographes, je t’assure que nous parlons bien peinture (entre autres choses).
    Merci chère Elisabeth pour cet article rafraîchissant 🙏🏻😘

  7. Merci Elisabeth pour ce beau texte, il me rassure par son bon sens!
    Quand je commence une icône, j’ai besoin de me mettre en présence de » quelqu’un » : Jésus, Marie ou un saint selon l’icône qui s’est imposée à moi.
    C’est cette présence qui me met en route et m’accompagne jusqu’au bout!
    C’est elle qui me nourrit et m’enchante, même si je dois surmonter des difficultés, un peu comme dans la vie.
    L’idée ne me viendrait pas de dire que  » j’écris  » une présence intérieure ou que j’écris « quelqu’un »!

    Avec la foi et la la grâce de Dieu, je vais essayer, humblement,
    de peindre, à l’aide de pinceaux et de couleurs, cet être qui m’habite et se rapproche de moi peu à peu!
    C’est du concret, ça me fait penser à l’Incarnation!

  8. Bonjour Elisabeth,
    L’article est en ligne.
    Je n’ai pas réussi à le présenter comme vous, je ne suis pas très douée. Je n’arrivais pas à importer les images (surtout celle avec le pinceau éventail…).
    J’espère que la présentation vous plaira.
    Je vous remercie encore et vous souhaite une excellente journée !!
    Corinne
    http://paquerite.com/2021/01/ecrire-ou-peindre-une-icone/

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