Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Bonnard et le jaune

L’atelier au mimosa, réalisé entre l’hiver 1939 et octobre 1946

Nous avons eu la chance, au musée de Grenoble, de visiter la semaine dernière l’exposition « Bonnard, les couleurs de la lumière », un festival de couleurs et de vivacité idéal pour reprendre des forces en plein cœur de l’hiver ! En sortant, j’ai acheté à la boutique le livre de Françoise Cloarec, LIndolente (1), qui raconte l’histoire de ce couple étrange, indestructible et paradoxal. Et je crois avoir mieux compris cette peinture qui est celle de l’amour, de la recherche de la lumière, de l’omniprésence de la couleur et spécialement du jaune, et en même temps celle d’un certain désespoir qui transparaît dans presque tous ses autoportraits. 

Ne serait-ce pas là, le langage typique du jaune qui est peut-être la plus paradoxale des couleurs, celle qui passe de la symbolique de la lumière pure et vivifiante, à celle du soufre ou de l’acidité mortifère ?

Bonnard disait à propos de la couleur : 

« J’ai réalisé que la couleur pouvait tout exprimer sans avoir recours au relief ou à la texture. J’ai compris qu’il était possible de traduire la lumière, les formes, les personnages par le biais de la couleur seule sans avoir à recourir à d’autres valeurs. »

Françoise Cloarec complète en citant Agnès Vaillant (2) : « À la fin de sa vie, Bonnard adorera le jaune, il deviendra omniprésent dans son œuvre. Jaune comme les cheveux de Renée, comme le soleil. Un jour, Jacques Rodriguez-Henriques, fils de Gabriel Bernheim et beau-fils de Vallotton, lui dira en montrant une toile de Signac :
– Il y a beaucoup de jaune !…
Pierre répondra :
– On n’en met jamais trop.
 »

Quand Bonnard et Marthe s’installent au Cannet en 1926, ils choisissent une maison dans laquelle la lumière entre de toutes parts. La salle à manger qu’ils repeignent en jaune de Naples (p. 190) ouvre sur la végétation. En 1939, quand commence la Deuxième Guerre mondiale, ils s’installent définitivement dans cette maison. Bonnard commence alors LAtelier au mimosa. Cette profusion de couleur jaune flamboyante semble un véritable antidote au climat sinistre des années de guerre, mais aussi à sa vie personnelle qui devient très dure avec l’état de plus en plus dépressif de Marthe. Bonnard représente, depuis la mezzanine de son atelier, la floraison du mimosa. De l’ocre à l’or, le peintre explore toute la variété et l’intensité du jaune : « La couleur m’avait entraîné, je lui sacrifiais presque inconsciemment la forme », dit-il. Mais cette omniprésence du jaune dans toutes ses nuances ne saurait cacher la perspective sombre de l’avenir qu’on devine à la couleur du ciel, agité et sombre, tout au fond.

Lorsqu’il peint son ultime tableau, Lamandier, devenu trop faible pour tenir son pinceau, il demande à son neveu Charles : « Là, en bas à gauche, il faut que vous mettiez une touche de jaune » (p. 298).

Nombre de ses œuvres portent le mot jaune dans leur titre : Le Grand Nu jaune, Le bateau jaune… De toutes façons, Bonnard utilise des dominantes de jaune dans de nombreux tableaux comme Le Golfe de Saint-Tropez. Parfois le jaune traduit la joie et la luminosité, l’espoir, mais dégage aussi parfois une infinie tristesse, comme le jaune du Boxeur.

Pour moi, l’utilisation du jaune chez Bonnard est un peu comme une volonté de survivre, de se hausser plus haut que le malheur, d’exprimer par la couleur cette phrase écrite dans son agenda le 17 janvier 1944 : « Celui qui chante n’est pas toujours heureux » !

  1. Cloarec Françoise, L’Indolente, Le mystère de Marthe Bonnard, 2016, J’ai Lu
  2. Vaillant Annette, Bonnard ou le bonheur de voir, Neuchâtel, Ides et Calendes 1965, (p.150) 


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Notre Dame des Trois joies (Triekh Radostiei), l’icône pour les disparus

Notre Dame des Trois joies, icône sur tilleul, 20 x 20 cm, 2021

En 2017, alors que je parlais avec Maëlle, une de mes chères petites nièces, de son travail au CICR (Comité International de la Croix-Rouge), elle m’a raconté l’histoire de cette icône « pour les disparus ». J’ai aussitôt pensé à notre ami Père Paolo et à tant d’autres, et gardé le projet en tête… Il a fallu attendre quelques années ! En cet Avent de Noël 2021, au coeur de toutes les folles nouvelles du monde, je n’avais qu’une idée : m’arrêter sur cette icône.

Maëlle était donc en mission en Géorgie en 2017. Une question très vive se posait dans ce pays chrétien : comment prier pour les proches disparus, sans savoir s’ils sont encore en vie ou non. On le sait, au début de l’office orthodoxe, on écrit sur un petit papier le nom des personnes qu’on remet spécialement aux prières. On parle de « diptyques », car une colonne est réservée aux vivants, et une autre aux défunts. De la même façon, on allume des bougies devant les icônes, pour les vivants ou pour les défunts. Mais comment faire quand on ne sait pas si la personne concernée est encore de ce monde ? Et comment ne pas blesser sa mémoire si elle est encore vivante quelque part et qu’on l’imagine disparue à jamais ? Participer aux liturgies et se trouver dans cette situation de dilemme accentuait la souffrance de nombreux fidèles. C’est ainsi qu’a été créée spécialement une icône pour les personnes disparues en concertation avec l’Église en Géorgie. Elle s’appuie sur un modèle existant au préalable : Notre Dame des trois joies considérée comme la protectrice des personnes disparues.

Cette icône, copie d’une autre datant du XVIIIe siècle, se trouvait, au début du XXe siècle, dans l’église de la Sainte-Trinité à Moscou : une Vierge à l’enfant avec, d’un côté saint Jean-Baptiste tout jeune, et de l’autre Joseph (comme une icône dérivée de la Sainte famille). Elle avait reçu ce nom en lien avec l’histoire d’une pauvre femme accablée de douleur. Après avoir subi trois grands malheurs, elle se mit à prier avec ferveur devant cette icône. Alors, elle vécut trois grandes joies : son mari exilé et calomnié fut innocenté, sa propriété rendue, et son fils revint de captivité.

Ainsi, en 2014, le CICR, en collaboration avec des représentants des familles, contacta le bureau du Patriarche et une autorisation spéciale fut obtenue pour la peinture d’une telle icône. Le peintre Davit Apakidze reçut alors la bénédiction pour sa réalisation.

Le 30 août 2014, la nouvelle icône fut alors bénie par l’Église géorgienne. D’autres cérémonies eurent lieu par la suite en leur présence…. Maëlle y participait en 2017 et me raconta toute l’histoire ! Les familles des disparus étaient extrêmement heureuses et soulagées d’avoir enfin la possibilité de prier pour leurs proches disparus devant cette icône.

En 2015, quatre exemplaires de l’icône furent peints et envoyés dans quatre grands districts de Géorgie. De plus petites reproductions furent également distribuées à toutes les familles de personnes disparues qui le souhaitaient.

On peut lire ce document en anglais sur le site du CICR avec des photos très touchantes ici

Quelques photos envoyées par Maëlle :