Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le voile rouge dans les icônes

Tout en crayonnant, ce matin, pour un projet d’icône de la Visitation, j’ai réalisé que je n’avais pas expliqué à la personne qui commandait l’icône, l’importance de la présence d’un voile rouge à l’arrière de l’icône.

Icône russe du XVe siècle

En effet, dans de nombreuses icônes représentant des scènes (la Présentation au Temple, l’Annonciation, la Rencontre de Anne et Joachim, la Nativité de la Vierge, la Visitation, etc.), on remarque, à l’arrière-plan, deux bâtiments (le plus souvent de part et d’autre des personnages) reliés par un voile rouge, une sorte d’auvent flottant. Quelle en est la signification ?

On parle à l’origine du velum qui servait à couvrir des espaces intérieurs dépourvus de toiture dans l’enceinte des maisons romaines (par exemple la cour intérieure ou atrium).

Compris dans ce sens, la présence du voile indique que la scène se passe à l’intérieur. Cette signification va bien sûr plus loin que l’indication géographique. Elle témoigne du fait que l’action se déroule loin des yeux, à l’abri des regards ; elle insiste aussi sur la dimension « intérieure » (dans le sens spirituel) : un événement bouleversant est secrètement vécu dans le cœur et l’intimité des interlocuteurs.

On dit aussi que les deux bâtiments représentent le lien ou le passage entre l’Ancien et le Nouveau Testament, insistant sur l’idée que tout ce qui était en germe dans l’Ancien Testament se réalise dans le Nouveau. Ce thème illustre aussi la force du lien qui unit les personnages : tout est relié et une trame de vie se tisse…

Pour expliquer le sens de l’architecture dans les icônes, je retiens ces mots de Léonide Ouspensky (1) : « Quant à l’architecture représentée dans l’icône, tout en se soumettant à l’harmonie générale, elle joue un rôle un peu à part. Comme le paysage, elle précise le lieu où l’événement se déroule : une église, une maison, une ville. Mais l’édifice (comme aussi par exemple la grotte de la Nativité ou celle de la Résurrection) ne renferme jamais la scène : il lui sert seulement de fond, de sorte qu’elle se passe non dans l’édifice, mais devant lui. C’est que le sens même des événements que montrent les icônes ne se limite pas à leur lieu historique, tout comme, manifestés dans le temps, ils dépassent le moment où ils ont lieu. »

Icône par la main de Dmitri Stelletski, 1944, église russe de la Résurrection ) Grenoble

La présence de ce voile rouge, dans certaines lectures, peut évoquer le voile du Temple. On peut faire aussi une analogie avec le voile que tient Marie dans l’icône du Pokrov et qui symbolise la protection. Quant à la couleur rouge du voile, l’article sur les vêtements rouges dans les icônes ici fournit quelques pistes.

Toutes ces interprétations sont complémentaires et renvoient aux thèmes de l’intériorité, du lien et de la protection. Nous voilà confrontés au sens profond de l’icône qui nous appelle à davantage d’intériorité, nous relie aux saints comme à chaque personne rencontrée et répond à notre besoin de protection.

1. OUSPENSKY Leonide, Théologie de l’icône, Cerf, 1980, p. 170

Article du 27 janvier 2022


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Élie et le murmure de Dieu

Élie dans la grotte, nourri par le corbeau, icône sur tilleul 15 x 20 cm, 2022

Élie est un des personnages bibliques les plus populaires, juste après Moïse. Il apparaît également à deux reprises dans le Coran. Élie (en hébreu אֵלִיָּהו (ēliyahū) signifie « Mon Dieu est YHWH ».

Son histoire est connue grâce aux Livres des Rois. (1 R 17-21 et 2 R 1-2) mais il faut avouer que ses aventures ne sont pas très faciles à suivre ! 

L’histoire d’Élie se situe au neuvième siècle avant Jésus-Christ dans le royaume nord d’Israel pendant le règne du roi Achab. Celui-ci a épousé Jézabel, fille du roi de Sidon, qui pratique le culte de Baal. Élie, vêtu d’une tunique de peau de bête, intervient et prédit : « Par la vie du Seigneur, le Dieu d’Israël au service duquel je suis : il n’y aura ces années-ci ni rosée ni pluie sinon ma parole » (1 R 17, 1). Alors, la sécheresse s’abat : elle n’est pas présentée seulement comme une punition, mais comme un Signe donné par le Seigneur : c’est de Lui et non de Baal (le Dieu cananéen de la pluie et de la fertilité) que dépend l’eau qui conduit à la vie. Alors, le Seigneur adresse à Élie cette parole illustrée par l’icône : « Va-t’en d’ici, dirige-toi vers l’orient et cache-toi dans le ravin de Kerith qui est à l’est du Jourdain. Ainsi tu pourras boire au torrent, et j’ai ordonné aux corbeaux de te ravitailler là-bas » (1 R, 17, 3-4). 

Au bout d’un certain temps le torrent s’assèche « car il n’y avait pas eu de pluie sur le pays » et Élie se réfugie chez la veuve de Sarepta qui vient de perdre son fils. Elle reçoit Élie comme s’il était un envoyé de malheur. Mais Dieu rend la vie à l’enfant. 

Trois années plus tard, Élie reçoit l’ordre de rentrer à Samarie où le roi Achab accepte d’organiser une confrontation au Mont Carmel entre les 450 prêtres de Baal et lui, prophète de Dieu. Le Dieu d’Israël est seul à se manifester et envoie le feu du haut des cieux. Les dieux de Baal n’ont pas donné signe de vie et leurs prêtres sont massacrés. La colère de Dieu s’apaise : la pluie revient enfin, après ces années de sécheresse et de famine.

Jézabel veut se venger et menace Élie de mort ; alors, il s’enfuit au désert (1 R 19,3–6). Au Mont Horeb, le Seigneur se révèle à lui et lui ordonne d’oindre Élisée pour lui succéder. Élie le trouve en train de labourer et jette son manteau sur lui ; dès lors Élisée le suit.

À la fin de sa vie, Élie est enlevé au ciel sur un char de feu (donc pas vraiment mort, mais élevé aux cieux). Élisée reste seul et ramasse le manteau tombé des épaules d’Élie.

J’ai vraiment résumé, car des tas d’autres événements constellent la vie extraordinaire du prophète Élie. Au-delà des récits de sécheresse, de famines et de massacres fréquents dans l’Ancien Testament, j’aime bien ce personnage qui se retire à plusieurs reprises, comme s’il souhaitait ne pas se mettre en avant, celui qui est nourri par les oiseaux, celui qui entend Dieu se révéler « dans le bruissement d’un souffle ténu » (1 R 19, 12).

Il est cité aussi dans le Nouveau Testament à plusieurs reprises et passe pour préfigurer saint Jean-Baptiste désigné comme le second Élie. Dans l’iconographie, leur habillement fait de peau de bête les rapproche.

On relie la résurrection du fils de la veuve de Sarepta avec celle de Lazare.

Élie enlevé dans un char de feu préfigure l’Ascension du Christ. Il apparaît lors de la Transfiguration à droite du Christ, tandis que Moïse se trouve de l’autre côté.

Les plus anciennes représentations de la vie d’Élie figurent dans les peintures de la synagogue de Doura Europos (IVe siècle).

L’ordre des Carmes considère Élie comme son fondateur et saint patron car le prophète a triomphé des faux dieux au Mont Carmel.

Il est fêté le 20 juillet.


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La Vierge de Torcello

La Vierge Torcello à Santa Maria Assunta

La mosaïque de l’abside de la Cathédrale Santa Maria Assunta (1) située sur l’île de Torcello (Venise) représentant une Vierge à l’enfant, est une des représentations les plus typiques de la Vierge Hodighitria. Egon Sendler (2) écrit : « On peut dire que cette mosaïque est la plus belle représentation de l’Hodighitria parvenue jusqu’à nous, toute proche de l’image vénérée à Constantinople ».

La mosaïque d’origine date de la fin du XIIe siècle et a été souvent abîmée puis restaurée.

La Mère de Dieu est représentée debout, longiligne et majestueuse, sur un piédestal décoré, à l’intérieur d’une coupole recouverte d’un fond de tesselles d’or. Elle domine une procession des apôtres.

Marie apparaît jeune et paisible, complètement de face, tournée vers nous et revêtue de ses couleurs habituelles : une sorte de pourpre foncé pour le manteau et une tonalité tirant vers le bleu pour la robe. Sur son front et ses épaules, on distingue les étoiles qui évoquent sa virginité. De sa main droite elle désigne l’Enfant. Le Christ lève la tête vers sa mère et la regarde tout en faisant un geste de bénédiction avec sa main droite et tient le rouleau des Écritures dans l’autre main.

Icône sur tilleul, 2022, 13,5 x 38 cm

Dans la mosaïque d’origine, on l’a dit, Marie est seule dans l’abside et un large fond d’or l’entoure, car elle remplit tout de sa présence. Je cite encore Egon Sendler : « Elle est représentée toute seule dans cet espace, car la beauté intériorisée de cette figure n’est pas due au travail de l’artiste, mais à l’observation des règles de l’ancienne iconographie : la mosaïque montre l’image miraculeuse de l’Hodighitria, et pour cela elle doit se limiter à une seule figure ». Évidemment, pour passer de la mosaïque monumentale à l’icône, j’ai choisi cette planche qui insiste sur la verticalité de Marie (c’est un de mes sujets de réflexion favoris et j’y reviendrai). Cependant pour évoquer le modèle d’origine, j’ai essayé une technique que je n’avais encore jamais pratiquée : cirer le fond  de l’icône à l’or.

1. La cathédrale à l’architecture vénéto-byzantine est l’un des édifices religieux les plus anciens de la Vénétie (639)

2. SENDLER Egon, Les icônes byzantines de la Mère de Dieu, DDB, Paris, 1992

Article du 12 janvier 2022.

Mise à jour le 27 avril 2022 : après avoir travaillé sur cette icône, j’ai eu très envie d’aller voir la mosaïque. Malheureusement, il était interdit de prendre des photos (ce qui m’a beaucoup contrariée !). Je me suis promenée alentour, dans cette île vénitienne si calme (la première de la lagune à être habitée) et j’ai photographié le bâtiment depuis le calme des marais, à l’arrière ! Comme une belle compensation, j’ai croisé des flamants roses, impassibles, et des roseaux qui leur ressemblaient et semblaient là, de toute éternité, ou au moins depuis l’an 639, date de la fondation de Santa Maria Assunta !


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La Vierge Hodighitria

Photo prise en 2012 dans une petite église de Carélie finlandaise située à la frontière russe.

L’icône de la Vierge Hodighitria, autrement dit « celle qui montre le chemin », occupe une place privilégiée à côté de l’icône de la Vierge Eleousa ou Vierge de tendresse.

L’icône semble illustrer le verset 14,6 de l’Évangile de Jean « je suis le chemin, et la vérité, et la vie » et Marie désigne par son geste Celui qui est lui-même le chemin (οδός), la voie. C’est donc Lui qui est le centre de la composition, le point central à la différence du modèle Vierge Eleousa où l’insistance est mise sur l’intercession de la Mère de Dieu et sur la relation entre les personnes.

Cette représentation est commune à l’Orient et à l’Occident et bien présente au Moyen Âge, mais son origine est clairement orientale, probablement syrienne.

Ce modèle de la Vierge à l’Enfant semble un des plus anciens : on en attribue l’origine à saint Luc, qui aurait reçu la bénédiction de la Mère de Dieu elle-même (article à suivre). Ce type de représentation s’épanouit dans le monde byzantin et sa vénération atteint des sommets à la période des Paléologues (1261-1453).

Les modèles d’origine sont souvent des compositions « en pied ». Il est possible que certains soient tirés de la scène de l’adoration des mages. Ensuite, seule une partie de la scène a été représentée sur les icônes, avec une composition en buste, convenant mieux à leur format rectangulaire.

Dans les modèles-type de l’Hodighitria (c’est le cas de la Vierge de Kazan), Marie est complètement de face (position frontale antique) et les regards de la Mère comme de l’Enfant sont tournés vers nous. La plupart du temps, on range dans cette catégories des modèles qui en dérivent, des variantes avec des positions de tête plus ou moins inclinées.

L’Enfant bénit de la main droite à l’origine avec deux doigts étendus, parfois trois (à partir de la fin du Moyen Âge). De l’autre, il porte le plus souvent un parchemin ou un petit rouleau de papier évoquant le texte des Écritures.

Dans tous les cas Marie nous regarde. Celle-ci, assez hiératique, dégage une impression de majesté sereine. Elle porte l’Enfant sur un de ses bras et de l’autre main, le désigne. Elle apparaît comme le guide de tous ceux qui cherchent « le chemin ».