Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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La couleur de mon âme, les réponses en jaune

Peut-être vous souvenez-vous du fameux questionnaire : « Quelle est la couleur de votre âme ? ». C’était en 2014 en lien avec une recherche sur la couleur bleue. J’ai soigneusement conservé toutes les réponses et retrouvé celles qui évoquent chacune des autres couleurs. 

Je me souviens, en approfondissant, que la couleur jaune était parfois une des préférées, mais souvent une des plus rejetées. En ce qui me concerne, comme pour beaucoup d’autres couleurs, tout dépend de la nuance : je me sens très éloignée des cadmiums que je ressens comme agressifs, en revanche les jaunes doux comme le jaune indien me réconfortent et me tiennent chaud à l’âme !

Et qu’évoque spontanément la couleur jaune de façon générale ? Elle est, pour certains, ressentie dans sa symbolique la plus courante, comme couleur de légèreté, pétillante, symbole d’illumination et de vie éternelle. Mais elle est aussi souvent vécue comme agressive ou dérangeante. Elle n’était pas bien placée dans mon petit questionnaire car elle en recueillait seulement 6% des suffrages, en dessous du rouge à 7% et de l’orangé à 6,5 %.

Les tournesols de Van Gogh

Cette réflexion à propos de Van Gogh par Wilhem Uhde, critique d’art et collectionneur du début du XXe siècle, illustre bien le lien entre la couleur et son sens intime : « Quand il écrit :  » que le jaune est beau !  » il ne s’agit pas seulement de la réaction sensitive d’un peintre, mais de la profession de foi d’un homme pour qui le jaune est la couleur du soleil, symbole de la chaleur et de la lumière. Le jaune, en tant qu’idée, plongeait l’homme en extase, puis en tant que couleur ravissait le peintre. C’est pourquoi les tournesols, qu’il ne se lassa jamais de peindre, dépassent en signification celle de la simple nature morte et lui-même compare leur effet à celui des rosaces gothiques »

Voici donc, telles quelles, quelques-unes des réponses en jaune au questionnaire :

  • Alix (25 ans) évoque « la couleur de la lumière (on cherche a l’atteindre) ; elle baisse en luminosité et reprend son éclat après confession ; elle est intense à l’eucharistie et à tout moment. Si je mets une couleur ce serait jaune chaleureux (ou peut-être blanc ou transparent mais ce ne sont pas vraiment des couleurs….). »
  • Anne (71 ans) : « le jaune à la fois clair et lumineux est pour moi la couleur de l’âme. Mon âme me soutient, me rassure, me guide. Elle sera mon éternité. »
  • Jean-Paul (70 ans) : « jaune jonquille »
  • Jérôme (49 ans) : « comme le soleil dont j’ai plus que tout besoin pour vivre : lumière, chaleur. »
  • Isabelle (62 ans) : « jaune doré, translucide, quelque chose de très léger et qui semble très complet en même temps. »
  • Louis (63 ans), « le mot âme ne me parle pas… (!) et en y réfléchissant, l’âme serait un peu moi … si j’avais une couleur à définir ce serait le jaune. »
  • Marie-Béatrice (50 ans) : « c’est pourtant loin d’être ma couleur préférée… pourquoi ? je pense qu’il doit y avoir une référence catholique avec la lumière. C’est aussi la couleur de la clarté, de la vie, de la chaleur et de ce qui pétille, jaillit … loin de moi de me prendre pour une lumière. »
  • Marion (34 ans) : « jaune tournesol parfois, jaune caca d’oie parfois mais jamais jaune pâle enfin j’espère, je ne peux pas expliquer autrement que je me sente comme à la maison dès que je suis en présence de jaune ! »
  • Sabine (51 ans) : « voilà une jolie question pour un petit matin de mars. Je pense que la couleur peut dépendre de l’humeur, de la saison… je me poserai donc la question demain et dans quelques jours…; pour l’instant, disons jaune !»
  • Sibylle (63 ans) « jaune orangé, paisible. »
  • Hervé : « La mienne tire un peu sur le jaune, genre lumineux. Elle a bêtement la forme d’une croix. »
  • Jeanne (46 ans) : « le jaune car cette couleur rend gai et stimule. »

Article du 8 avril 2022


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Jaune indien, jaune mystère…

Jaune indien

J’aime beaucoup une tonalité de jaune beaucoup moins agressive que les cadmiums et qui tend tout doucement vers l’orangé : on l’appelle le jaune indien. Les pigments qu’on utilise aujourd’hui ne sont pas véritablement des jaune indien tel que l’histoire des pigments l’entrevoit, mais des substituts synthétiques.

Cette couleur a été particulièrement utilisée en Inde dans les miniatures sur papier à partir du XVe siècle. Elle prend sa place chez les peintres des Pays-Bas au XVIIe siècle et se répand ensuite peu à peu en Europe.

Le livre intitulé Des liants et des couleurs (1) ouvre son chapitre sur le jaune indien par ces mots : « On serait tenté d’appeler le jaune indien, le jaune mystère tant les suppositions qui ont été faites sur la façon suivant laquelle il était fabriqué ont été nombreuses ». Beaucoup de doutes subsistent en effet sur l’histoire de cette couleur et je ne suis pas sûre qu’on soit arrivé aujourd’hui à un consensus.

Léonor Mérimée, peintre et chimiste du XIXe siècle écrivait: « Depuis quelques années, les Anglais nous envoient une laque jaune brillante, et qui est même plus solide que la plupart des laques de cette couleur. Un savant naturaliste qui a voyagé dans l’Inde m’a dit que cette couleur est préparée à Calcutta par un Anglais qui cache soigneusement ses procédés ; mais notre savant a découvert que la matière colorante de cette laque est extraite d’un arbuste appelé memecylon tinctorium, dont les feuilles sont employées par les Indiens pour teindre en jaune. D’après l’odeur d’urine de vache que cette couleur exhale, il est probable que cette urine est employée pour extraire la teinture du memecylon »

Le centre de la production se situait au Bengale où vivait une population d’éleveurs bovins qui nourrissaient leurs bêtes avec des feuilles de manguier. Cela entraînait une coloration jaune de l’urine des animaux qui était recueillie, évaporée puis filtrée. La matière colorante obtenue était mise à sécher puis expédiée vers de grandes villes indiennes. Le prix était élevé car les vaches n’en produisaient que 50 à 60 grammes par jour et mouraient en deux ans suite à ce régime toxique pour leurs reins. Aussi, la production fut-elle interdite dès le début du XXe siècle.

Cependant, cette histoire longtemps colportée, est mise en cause depuis une vingtaine d’années. Certaines affirmations n’ont trouvé aucun fondement historique et des recherches ont établi la possibilité d’extraire le pigment des pousses de manguier en préparant des décoctions en milieu acide. Cette histoire de pigment préparé à partir de l’urine des vaches indiennes serait-elle une sorte de légende mythifiant, à l’époque coloniale, des pratiques qui semblaient si exotiques ? Je ne sais pas, mais je continue à apprécier cette tonalité, cette couleur plutôt transparente qui permet de très beaux glacis.

(1) PETIT, ROIRE et VALOT, Des liants et des couleurs pour servir aux artistes peintres et aux restaurateurs, EREC, 1995

(2) Léonor Mérimée, De la peinture à l’huile, Paris, Mme Huzard, 1830, p. 120

Article du 4 avril 2022


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La couleur jaune, symbolique et pigments

La couleur jaune est probablement une des couleurs les plus paradoxales (une connotation positive et un pendant négatif), mais le jaune a la particularité de ne pas pouvoir se foncer (voir les si pertinentes réflexions de Kandinsky à propos du jaune) : une pointe de noir dans du jaune… et l’ombre éteint la lumière ; le jaune se transforme…

Dans cet article, nous évoquons la couleur jaune dans sa dimension positive de lumière et de soleil, des ors et de l’éclat, de la chaleur aussi. Il en est bien besoin aujourd’hui où la neige tombe en ce début du mois d’avril.

Dans la majorité des cultures, le jaune est lié à l’abondance et évoque le renouveau comme la couleur des blés au moment de la moisson, la beauté de fleurs qui semblent autant d’explosions de lumière au printemps. Et que dire du mimosa ? (Lire l’article consacré à Pierre Bonnard et qui évoque son mimosa).

Le dictionnaire des symboles (1) commence ainsi son article sur le jaune : « Intense, violent, aigu jusqu’à la stridence, ou bien ample et aveuglant comme une coulée de métal en fusion, le jaune est la plus chaude, la plus expansive, la plus ardente des couleurs, difficile à éteindre, et qui déborde toujours des cadres où l’on voudrait l’enserrer. »

Pour l’iconographe, le jaune peut être utilisé à la place de l’or : il symbolise de la même façon la lumière pure, la lumière incrée et l’éternité. Ainsi, il devient sur terre un des attributs des princes et des rois, qui proclament ainsi l’origine divine de leur pouvoir (pensons au « Roi soleil »). Dans le même esprit, le jaune était en Chine la couleur de l’empereur qui prétend occuper le centre de l‘univers, tout comme le soleil !

Malgré la gloire de la couleur jaune, nous disposons d’assez peu de nuances dans nos palettes d’iconographes.

Ocres jaunes

Dans le domaine des pigments naturels, on trouve une grande variété d’ocres jaune qui comptent parmi les premières couleurs utilisées en peinture en association avec le charbon de bois. Il est probable que cette pratique remonte au néolithique. Une des plus anciennes peintures rupestres sur la terre d’Arnhel, en Australie, aurait été réalisée avec de l’ocre jaune lié à du suc d’orchidée sauvage, du jaune d’oeuf, de la cire ou des résines.

Certains jaunes étaient très prisés au Moyen Âge : l’orpiment (ou jaune de Perse) ou le réalgar, mais tous deux sont des sulfures d’arsenic très toxiques et ne figurent plus (heureusement !) dans nos palettes. Du XIVe au XVIIIe siècle, le jaune de plomb fut à l’honneur, remplacé aujourd’hui par le jaune de Naples ou giallorino (fabriqué dès le 2e millénaire avant J.-C.). On peut trouver encore des jaunes de plomb et d’étain mais tous ces produits sont toxiques et polluants et leur vente parfois réservée à l’usage professionnel.

Les autres pigments jaunes bien connus sont surtout des couleurs végétales (safran, curcuma… ) mieux adaptées à la teinture qu’à l’iconographie ainsi que le mythique jaune indien.

cadmiums

Finalement, à l’exception des ocres et des terres, on trouve peu de pigments naturels jaunes pour ensoleiller nos étagères ! Le catalogue Kremer propose dix fois moins de pigments jaunes que de pigments bleus : il nous reste quelques couleurs de synthèse et la très grande variété des jaune de cadmiums, à l’éclat garanti mais à la toxicité avérée ! 

D’autres articles sont en préparation, pour approfondir le sens de la couleur jaune dans diverses cultures et en aborder la face sombre.

Tous les mots surlignés correspondent à des liens, le plus souvent avec des articles sur le même site, qui permettent de compléter le propos.

(1) CHEVALIER et GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, Bouquins, 1969

Article du 1er avril 2022