Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


2 Commentaires

Rouge et blanc, les couleurs de Venise

Je termine de ranger mes photos de Venise et relis ce petit texte de Philippe Delerm (1) :

« Rouge le marché aux poissons, le cœur du Rialto. Rouge coquelicot la voile flottante des rideaux qui l’entourent, d’une toile de coton lourde autrefois, aujourd’hui de plastique, mais du même ton et curieusement de la même matité, du même envol au passage du vent. Rouge presque violine la chair des thons sur les étals, avivée par le blanc mouillé des poulpes, des calamars, l’idée de la lagune offerte au beau milieu de la ville. Le soleil passe à travers les rideaux de théâtre, l’effervescence monte, le rouge palpitant des voix mêlées, cette rumeur qui enfle, puis décroît. On arrose le sol à grands jets d’eau, la vie est fraîche et rouge. » 

La description de l’association du rouge et du blanc rejoint celle de Jean-Paul Kauffmann (2) parlant de la pierre d’Istrie côtoyant la brique (voir l’article sur la basilique Santi Maria e Donato).

Rouge et blanc, et leur reflet dans l’omniprésence de l’eau, oui, ce sont bien là les couleurs de Venise !

  1. DELERM Martine et Philippe, Fragments vénitiens, Éd. du Seuil,2021
  2. KAUFFMANN Jean-Paul, Venise à double tour, Éd. Équateurs, 2019 

PS : article du 13 mai 2022 dans lequel j’ai failli citer le poème d’Alfred de Musset, Venise la rouge. Mais il m’évoque si peu le sentiment que j’éprouve à propos de Venise, que j’y ai renoncé !


Poster un commentaire

La Vierge de Korsun (Cherson)

Vierge de Korsun, icône sur tilleul, 15 x 20 cm, 2022

Plusieurs icônes se rattachent à ce modèle, avec à chaque fois des variantes : on les appelle Vierge de Cherson, Korsun ou Korsounskaïa : le point commun est le geste très tendre et la proximité, l’intimité entre le visage de l’Enfant et celui de sa Mère, et leurs quatre mains présentes et enveloppantes. C’est peut-être un des modèles les plus typiques de la Vierge Eleousa. L’Enfant, d’une main, tient le rouleau des Écritures ou bien effectue un geste de bénédiction ; de l’autre, il semble s’agripper au voile de sa Mère. Si on regarde de plus près, le geste de la main droite de Marie correspond au geste de la Vierge Hodighitria : le sens de cette icône, si l’on relie les deux thèmes (Eleousa et Hodighitria) serait « aimer et suivre »…

Les deux modèles principaux correspondant à ce type sont reliés à une histoire et une tradition :

  • la première se trouvait à l’origine dans la ville de Cherson (Crimée), là où le prince Vladimir avait reçu le baptême en 988. L’icône aurait été transférée à Kiev, puis à Novgorod, et enfin à Moscou où elle se trouvait au début du XXe siècle (cathédrale de la Dormition).
  • l’autre version rattache cette icône aux toutes premières icônes peintes par saint Luc du vivant de Marie. Elle aurait été vénérée à Éphèse et ainsi appelée Mère de Dieu d’Éphèse (est-ce simplement en lien avec le concile d’Éphèse de 431 qui proclama Marie Theotokos, Mère de Dieu ?). L’empereur Manuel Ier Comnène l’aurait, au XIIe siècle, offerte à la princesse Euphrosyne de Polotsk, qui à son tour l’aurait transmise à sa fille à l’occasion de son mariage avec le prince Alexandre Nevski. L’icône fut longtemps vénérée à Pskov avant de rejoindre le Musée russe de Saint Petersbourg.

On trouve de nombreuses autres icônes vénérées sous le même nom et considérées comme miraculeuses : dans la cathédrale Saint Isaac de Saint Petersbourg, à Souzdal, dans le village de Glinkov et celui de Pilatikhakh (on raconte qu’elle fit des miracles contre la peste), à Ouglitch, à Néjin, à Ousmann…

Fête le 9 octobre (calendrier orthodoxe)

Détails dans  Le regard de Marie dans l’icône (voir à la rubrique « publications »)

Article du 9 mai 2022


1 commentaire

La basilique Santi Maria e Donato à Murano

À Murano, je rêvais de pénétrer dans la basilique Santi Maria e Donato pour admirer la grande mosaïque de la Vierge Orante et découvrir l’icône de la Vierge aux étoiles. Comme d’habitude, ça ne s’est pas tout à fait passé comme cela, car la mosaïque était cachée par des échafaudages. En revanche, l’émotion éprouvée là a dépassé mes espérances !

La basilique Santi Maria e Donato est située à Murano, une des îles de la lagune de Venise. Le jour où nous avons voulu la visiter, des obsèques y étaient célébrées… Nous ne connaissions bien sûr pas le défunt, un certain Paolo Bon « Polo », comme le signalaient les affichettes typiques des ruelles italiennes, annonçant des obsèques. Ce Paolo était un homme encore bien jeune (51 ans), probablement gondolier ou quelque chose de proche et très apprécié et populaire ici, au vu de la foule qui remplissait l’église, jusqu’au parvis. Malgré lui, il nous a offert un spectacle magnifique avec une sortie de l’église d’une grande noblesse, puis l’installation du cercueil sur une barque rouge par ses collègues rameurs (Gruppo remiero Murano) en tenue bleue et rouge, la levée des rames, puis un dernier départ sur le canal, sous les applaudissements de la foule : c’est peut-être étrange de le formuler ainsi, mais cette cérémonie dans, puis devant la basilique, a rendu l’édifice incroyablement vivant, vibrant, habité de toute éternité !

En attendant la fin des obsèques, j’ai admiré la magnifique abside extérieure qui donne sur le Rio san Donato, avec ses deux rangées d’arcades superposées où se mêlent avec harmonie la pierre blanche d’Istrie (1) et les murs de briques rouges tout en nuances. Des colonnes blanches, des arcades, des niches triangulaires finement ciselées, un jeu de géométries des briques, donnent à cette basilique un style particulier.

Sa fondation remonte au VIIe siècle et elle était à l’époque consacrée à Marie. Au XIIe siècle, elle est dédiée également à saint Donat lorsque l’édifice accueille la dépouille du saint en provenance de l’île grecque de Céphalonie. Ses reliques étaient accompagnées des restes du « dragon » dont il avait triomphé. Les ossements du monstre (des côtes de cétacé ?) sont paraît-il visibles derrière l’autel (en travaux ce jour-là).

L’église, un chef-d’œuvre de l’art vénéto-byzantin, recèle plusieurs trésors :

  • la mosaïque de la Vierge orante datant du XIIe siècle, celle que je rêvais de voir et que j’ai manquée ;
  • l’icône de la Vierge aux étoiles, ou Madonna delle Stelle. Son nom est lié aux nombreuses étoiles d’or qui parsèment son maphorion bleu. L’icône ressemble beaucoup à la mosaïque de l’abside et daterait du XIVe siècle ;
  • La chapelle à gauche du maître-autel abrite la Madonna delle Grazie, une icône que je ne connaissais pas, c’était donc une bonne surprise, d’autant plus que le jour de notre visite, sans le savoir, mon amie Blandine m’envoyait une carte postale… représentant cette icône !
  • la surprise finale était sous nos pieds : les pavements polychromes sublimes qui rappellent ceux de la basilique Saint-Marc de Venise… un article complet sur ce sujet est en préparation !

(1) Jean-Paul Kauffmann dans son merveilleux livre Venise à double tour (éditions Équateurs, 2019) décrit ainsi la pierre d’Istrie : elle est « la pierre précieuse de Venise. Son grain crayeux crépite de partout. À travers ce grain vibre l’énergie de la ville. Son histoire est inscrite dans cette pierre extraordinaire, elle passemente la moindre place et orne presque chaque église. Sans la pierre d’Istrie aussi dure que le marbre, Venise aurait sombré. Ses fondations reposent sur cette roche d’origine calcaire, de faible porosité, très compacte, particulièrement résistante à la filtration de l’eau. » (p. 59)

Et plus loin (p. 117) : « – La pierre d’Istrie, sachez-le, c’est l’inconscient de Venise. Le blanc… Cette pierre de couleur blanche travaille dans l’ombre.
Et la brique ? Elle est tout aussi importante que la pierre d’Istrie.
– Imaginez le Grand Canal rien qu’avec des palais en brique, ça serait moche. La lumière, la chromatique proviennent de la pierre d’Istrie qui recouvre la brique. »

Article du 6 mai 2022 mis à jour le 9 mai 2022

Nouvelle mise à jour le 25 mai 2022 car je n’ai pas résisté à peindre une Vierge aux étoiles. J’ai essayé d’imiter l’aspect usé du fond de l’icône de Murano, mais ai gardé ma technique habituelle de pose de l’or pour l’auréole.

Vierge aux étoiles, 12 x 18 cm, sur planche de bouleau travaillée en relief


4 Commentaires

Burano, la joie des couleurs

Je crois avoir trouvé l’endroit du monde qui illustre le mieux un de mes thèmes favoris, « la joie des couleurs » : l’île de Burano, avec ses 2 500 habitants environ, logée au nord de la lagune de Venise.

L’arrivée en vaporetto est un véritable enchantement : un canal s’ouvre, bordé de maison aux couleurs vives. On se dit c’est peut-être le quai qui propose un accueil flatteur aux touristes… Puis on s’enfonce dans l’île (en fait, un archipel de petites îles, dont Mazzorbo, reliées par des ponts) et l’enchantement demeure et s’amplifie, au détour de chaque placette : toutes les nuances de couleurs semblent harmonieusement réunies en un festival joyeux.

Et pourquoi cette île s’est-elle couverte de ces couleurs si gaies qui enchantent l’âme ? Les versions divergent.

On raconte qu’autrefois, les pêcheurs de retour sur l’île avaient du mal à rejoindre la terre ferme à cause du brouillard qui régnait sur la lagune. La couleur les y aidait. Le mauvaises langues ajoutent que l’alcool n’arrangeait rien à l’affaire et que les couleurs permettaient ensuite à chacun de ne pas se tromper de maison !

Une autre explication serait que chaque couleur, il y a bien longtemps, correspondait à une famille. Elle était un symbole d’appartenance. J’aime bien cette idée de la couleur comme facteur d’identification et de reconnaissance.

On raconte également que les hommes étaient souvent partis en mer et que les femmes se chargeaient d’entretenir les maisons et de repeindre leurs façades ravagées par la mer, les crues et l’humidité… Peut-être avaient-elles plus de fantaisie que leurs compagnons ? Ou bien que, pragmatiques, elles utilisaient les seules couleurs disponibles à ce moment-là ? Toujours est-il que l’habitude s’est installée.

Aujourd’hui la couleur étant la caractéristique principale et l’atout touristique majeur de l’île, une réglementation stricte oblige chaque personne désirant repeindre sa maison à rédiger une demande au gouvernement, qui répond avec une liste de couleurs possibles. Le résultat est là : magnifique, joyeux, pétillant et stimulant. 

Il paraît que Burano est classée parmi les douze villes les plus colorées du monde. J’ai consulté la liste et c’est la seule que je connaisse à ce jour, mais j’aimerais tant les voir toutes ! 

PS : les photos ne sont pas penchées, c’est le campanile qui est tout de traviole suite à un tremblement de terre ! Mais ça tient…

Article du 2 mai 2022