Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Au commencement…

Monreale

Que se passe-t-il dans nos vies avant chaque grand bouleversement ? Je suis très sensible à la notion de « l’instant d’avant » et c’est peut-être la raison pour laquelle j’ai été touchée par deux mosaïques de Sicile, l’une à Monreale et l’autre à la Chapelle palatine de Palerme, qui illustrent les prémices, l’avant de la Création.

Palerme

Le texte de la TOB (Gn 1-2) dit : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre, la terre  était déserte et vide, et la ténèbre à la surface de l’abîme ; le souffle de dieu planait à la surface des eaux, ». Sur la mosaïque de Monreale, l’inscription latine (1) est simplifiée : « In principio creavit Deus caelum et terram » mais la scène illustre bien l’ensemble des deux premiers versets de la Genèse. Elle décrit l’œuvre pacificatrice de l’Esprit de Dieu sur les énergies chaotiques de l’abysse, représentées sous forme d’une mer orageuse. L’impression est probablement accentuée par le réagencement quelque peu désordonné des pièces colorées au cours d’une ancienne restauration.

La caractéristique principale de la représentation est sa composition verticale et centrale. Le flux de l’eau vivifiante de l’Esprit, représenté sous forme de colombe nimbée, semble irradier depuis le cœur du Créateur, tel un don. Au contact des vagues tumultueuses, après avoir traversé les ténèbres, l’Esprit ordonne et calme les eaux de l’abysse. Le visage dans le fleuve est sa personnification, un héritage de l’art gréco-romain (un tel motif, lié à la Création du monde, est rare à Byzance, sauf dans l’art de la miniature).

Icône sur bouleau, 11,5 x 24 cm, 2022

Dieu est placé dans une mandorle. On peut remarquer qu’Il est, dans la plupart des icônes et des mosaïques, représenté comme l’est le Christ (couleurs, chevelure et barbe, etc.), avec, comme seule différence, l’absence de croix dans l’auréole et, sur la mosaïque de Palerme, l’inscription « DS », abréviation du latin Deus. 

On peut faire un parallèle avec la représentation de la scène du Baptême du Christ.

Finalement, cette scène n’est éloignée ni des mythes relatifs à la Création dans les religions du Moyen-Orient et de l’Egypte, ni de la description par les scientifiques d’aujourd’hui du « Big-bang » avec l’abysse primordial sous forme d’énergie pure, et un évènement initial spécifique, un « instant d’avant »…

(1) À Monreale, les inscriptions en latin sont privilégiées, à cause des Normands, commanditaires des mosaïques.


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Saints Pierre et Fevronia

Icône saints Pierre et Fevronia, 19 x 27 cm, sur planche de bouleau, 2022

L’histoire de Pierre et Fevronia est un mélange d’histoire de la sainteté et de contes russes anciens, tels que ceux qui ont marqué mon enfance, illustrés par Ivan Bilibine.

Le prince Pierre vivait au début du XIIIe siècle à Mouron, à l’est de Moscou. Il fut atteint d’une lèpre incurable. Une autre version plus légendaire raconte qu’il aurait été mordu par le serpent qu’il combattait et que son sang l’aurait éclaboussé : son corps se serait alors couvert d’ulcères qu’aucune médecine n’arrivait à éradiquer. Un jour, il vit en songe une jeune paysanne du nom de Fevronia, capable de le guérir. Fevronia était une jeune fille très belle et sage, qui soignait par les plantes. On dit que même les animaux sauvages lui obéissaient. Le prince promit de l’épouser si elle le guérissait.

Fevronia le guérit en effet, mais le prince ne tint pas promesse. Il était amoureux, mais ébranlé à l’idée d’épouser une roturière. Il tomba de nouveau malade : Fevronia le guérit une seconde fois et, alors, il l’épousa.

Après la mort de son frère, le prince devait prendre le trône, mais les nobles s’y opposèrent en raison des origines de Fevronia. Celle-ci fut calomniée et ridiculisée, comme si elle ne savait pas tenir son rang. Le prince, par amour, décida de quitter Mourom et de vivre à l’écart, dans la pauvreté et la simplicité, avec son épouse.

Mais le trône restant vacant, les conflits, la violence et l’instabilité politique s’amplifièrent. Les nobles décidèrent de rappeler le prince et d’accepter Fevronia : celle-ci sut se faire apprécier de tous.

On ne sait pas s’ils eurent des enfants : les versions divergent sur ce point.

Âgé, Pierre décida de devenir moine sous le nom de David, et Fevronia moniale – sous celui d’Euphrosyne. Ils prièrent pour quitter ce monde le même jour et demandèrent à être enterrés dans le même tombeau, seulement séparés par une fine cloison. Ils décédèrent en effet le même jour, le 25 juin (ou 8 juillet) 1228.

Contrairement à leur volonté, on les enterra dans des monastères distincts puisqu’ils étaient moines. À la surprise générale, leurs reliques se retrouvèrent réunies dès le lendemain. Ils furent alors déplacés dans l’église de la Nativité de la Vierge à Mourom, puis transférés dans le couvent de la Sainte Trinité, où l’on peut encore les vénérer. Les moniales du couvent recensent depuis les années 1990 les miracles effectués suite aux prières invoquant ces saints et à la vénération de leurs reliques.

On les invoque en cas de stérilité, de difficulté dans les couples, ou bien pour espérer un mariage heureux… En Russie, leur fête prend un peu la place de notre Saint Valentin, avec une dimension plus spirituelle : depuis 2008, le 8 juillet est devenu un jour férié officiel, célébré dans tout le pays en tant que journée de la famille, de l’amour et de la fidélité.

Moi, je suis touchée par cette histoire et je suppose que si j’étais mise en terre loin de mon amoureux, d’une façon ou d’une autre, je le rejoindrais…


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La couleur du maphorion

Devant l’icône de la Mère de Dieu peinte dans des tonalités de rouge, une question jaillit souvent : « la Vierge ne doit-elle pas être représentée en bleu, la couleur divine » ?

Eh bien dans le langage iconographique comme dans l’histoire de l’art, rien ne l’impose. 

Traditionnellement, le manteau de la Vierge ou maphorion (1) était recouvert de tonalités de terre. Ainsi en est-il de l’icône de la Vierge de Vladimir (2) : « Marie porte par-dessus sa robe (on distingue le bleu-clair d’origine du bonnet), le maphorion qui lui entoure la tête. Sa couleur sombre devait être à l’origine une sorte de rouge-violet, comme sur d’autres icônes byzantines du XIIe siècle. Cette couleur renvoie à l’image d’une terre illuminée à ses confins, la couleur profonde de la terre à l’automne d’où surgiront les premières pousses au printemps. Ce thème est illustré par l’expression russe qui signifie « terre-mère- humide », appliquée à la terre nourricière. Dostoïevski utilise cette image et écrit « La Mère de Dieu est la Grande Mère, la grande terre humide, et cette vérité contient une grande joie pour les hommes ». La Mère de Dieu exprime toute la beauté de la terre qu’elle unit à la beauté de Dieu. »(3)

Ajoutons à cette symbolique le fait que le rouge est resté longtemps la couleur royale par excellence en raison principalement de l’importance donnée à la couleur pourpre.

Les choses ont évolué au cours du Moyen Âge quand le bleu a traversé les océans par l’intermédiaire du lapis-lazuli et est devenu, par son côté précieux, la couleur qui a semblé la mieux adaptée, en Occident, pour parer le manteau de la Vierge.

J’ai souvent parlé de la complémentarité symbolique de la couleur rouge et de la couleur bleue (voir ici). Je préfère parler de complémentarité plutôt que d’opposition, car tantôt le bleu est relié au divin, au céleste, et le rouge à la vie, au sang, à l’humanité… tantôt c’est l’inverse. L’une des deux lectures n’est pas plus « juste » que l’autre, puisque chaque couleur porte en elle un sens symbolique et son contraire. En revanche, l’association ou la juxtaposition des deux couleurs est très parlante. De même, dans nos icônes, nous mélangeons un peu de bleu et un peu de rouge à la couleur de fond du maphorion, une façon d’exprimer que la Mère de Dieu est la personne humaine qui s’est le plus approchée de son image divine. Bleu et rouge, rouge et bleu, humanité et divinité… ensuite, s’impose un éclaircissement réalisé parfois en bleu, parfois en rouge, qui va déterminer la couleur dominante du manteau, celle qui nous restera en mémoire. Mais regardez-bien les icônes, derrière le bleu ou le rouge du manteau, on devine la plupart du temps une nuance de terre, une couleur un peu violette ou aubergine, un brun chaud, qui exprime le sens symbolique profond de l’icône de la Mère de Dieu.

(1) Le maphorion désigne le manteau porté par Marie
(2) Deux articles la présentent : son histoire et des éléments sur la symbolique
(3) Extrait de Le regard de Marie dans l’icône, petit ouvrage publié par le Centre Théologique de Meylan/Grenoble en 2007 à retrouver ici