Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le bleu de smalt

bleu de smaltJe n’avais pas encore parlé du bleu de smalt, un pigment qui se présente comme un bleu de transition entre les bleus précieux tels l’azurite et le lapis-lazuli, et les bleus synthétiques qui apparaissent au XVIIIe siècle. Le bleu de smalt, issu d’une pierre noire travaillée et mélangée, produit le bleu de la verrerie syrienne, des céramiques iraniennes, des mosaïques et porcelaines, avant de devenir la couleur préférée de Léonard de Vinci. Il s’agit d’un silicate double de potasse et de cobalt, fabriqué à partir de verre coloré au cobalt puis broyé et utilisé comme matière colorante. On l’appelle aussi bleu de Saxe, bleu d’azur ou encore bleu Schneeberg. 

Le smalt apparaît en Occident au XVe siècle. Les qualités du smalt sont autrefois définies par le vocable feux. Les meilleures qualités sont appelées premiers feux et ainsi de suite jusqu’au quatrième feu. On trouve aussi la dénomination azur des quatre feux. 

Cette couleur remplace alors les bleus précieux, en particulier pour les ébauches ou les fonds. On lui doit la réalisation de nombreux ciels dans la peinture occidentale. Il est très prisé des peintres flamands et utilisé jusqu’au début du XIXe siècle. Sa tonalité transparente tend un peu vers le violet ; il n’est pas très facile à manier et sa stabilité laisse à désirer, surtout avec la peinture à l’huile, car il provoque des oxydations. Ainsi, des études conduites à propos des œuvres du peintre espagnol du XVIIe siècle, Murillo, dévoilent des ciels devenus gris avec le temps. Il utilisait le smalt, qui s’est irrémédiablement décoloré. 

Le bleu de smalt deviendra véritablement bleu de cobalt quand un chimiste réussira à fabriquer le pigment à partir du minerai de cobalt, en 1802. Et nous voilà prêts à entrer dans l’univers des pigments synthétiques ! 

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 11 juin 2012 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article figure dans le livre « Bleu, intensément », chapitre 40.

Article du 14 août 2019

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« Bleu, intensément » (émission du 29 août)

Et voilà la reprise des émissions Tout en nuances sur RCF Isère (103.7, chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10). Pour l’année 2016/2017, et après trois années passées avec la couleur bleue, un an et demi avec le rouge et quelques mois avec le rose, je vous propose de découvrir une nouvelle couleur : ce sera le vert. L’ensemble des émissions est présenté sur ce site à la rubrique « autour de l’icône/émissions de radio ».

Couv-3aout - copieLa traversée sur l’océan des couleurs a commencé en août 2011 avec la première émission de Tout en nuances. Trois années se sont écoulées à effeuiller les subtilités de la couleur bleue, son histoire mouvante et sa symbolique. J’ai interrogé la qualité des pigments, leur histoire, leur utilisation dans les rituels et dans la peinture, puis partagé avec mes élèves et les auditeurs. Dans le murmure des vagues, j’ai entendu l’amour des peintres pour cette couleur, et quelquefois leur peur…

C’était comme l’invention d’une palette aux nuances infinies, déclinaison inachevée. Il y eut aussi ces photos des îles de bleu et de vent, des Açores aux îles de la Madeleine et celles de terres glacées d’un silence juste habité d’un air de blues. Le cycle d’émissions s’est terminé par une petite enquête. La question posée était : « quelle est la couleur de votre âme ? » Les réponses furent poétiques, profondes, sensibles… et comme je m’y attendais… largement teintées de bleu !

Couv-versot- copie - copieJ’ai continué mes recherches, présenté mes pigments, essayé chaque nouvelle nuance sur mes icônes puis exposé plusieurs fois dans la région1 le résultat de mon travail et de ma passion : tout cela m’a semblé tellement riche ! J’ai croisé des personnes, des auditeurs ou des élèves qui m’ont parlé de la couleur bleue comme d’une fidèle compagne. De ce voyage parfois inattendu est né un livre, réalisé tout le printemps dernier et achevé cet été, avec l’aide de la talentueuse graphiste Ewa Maruszewka. Il « sort » pour cette rentrée, alors que nous embarquons pour un nouveau voyage à travers les nuances et la singularité de la couleur verte. J’espère que vous vous régalerez à le lire comme je me suis régalée à l’écrire, que vous vous plongerez vous aussi dans les nuances de bleu, leur histoire, leur étonnante diversité et que vous rêverez, en laissant votre imagination naviguer sur l’océan réconfortant des couleurs !

Pour trouver les points de vente, cliquer ici.
Émission en podcast ici.

Le livre a été présenté de façon détaillée fin août dans l’Édition locale sur RCF Isère. Podcast ici.

  1. Église de Montaud (septembre 2014), Notre-Dame-des-Neiges à Susville (octobre 2014), Casamaures (avril à juin 2016).

Article du 29 août 2016


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La lutte de Jacob avec l’ange

La lutte de Jacob avec l'ange, 24,4x32cm, 2016

La Lutte de Jacob avec l’ange, 24,4 x 32 cm, 2016

Le livre de la Genèse (32, 23-33) raconte la lutte entre le patriarche Jacob et un être mystérieux. Selon le prophète Osée, il s’agit d’un ange de Dieu, ou de Dieu lui même.

Jacob qui « regorge de biens » (Gn 30, 43) a entendu le Seigneur lui dire « retourne au pays de tes pères et de ta famille : je serai avec toi » (Gn 31, 3). Alors Jacob part avec toute sa famille (Gn 32, 23). Ils passent le torrent, le gué du Yabboq et Jacob reste seul, quand un homme « se roule avec lui dans la poussière » et lutte avec lui jusqu’au « lever de l’aurore ». À la fin, l’ange heurte Jacob à la hanche et le laisse boiteux. Mais Jacob peut dire : « J’ai vu Dieu face à face et ma vie a été sauve » (Gn 32, 31). C’est la nuit d’un combat décisif, une épreuve dont la Bible regorge.

Jacob a accompli et obtenu beaucoup de choses dans sa vie, une famille, des richesses et des droits… Ce combat se situe après la traversée d’un torrent qui porte presque son nom, dans une certaine peur de la rencontre prochaine avec son frère Ésau, tout son contraire. Jacob se sent sûr de lui, mais intérieurement, il est bancal. Il ressortira du combat blessé dans son corps, mais intérieurement accompli.

Et c’est ça l’histoire de Jacob : des moments de nuit ou de combat, alors que l’on pense « maîtriser » quelque chose, une lutte avec un adversaire qui n’en n’est pas un, puisque, au contraire, on en ressort « au petit matin » boiteux en apparence, mais vraiment là, prêt à reprendre la route.

« Rencontrer l’ « autre » en chacun de nous afin de rencontrer l’autre en ami à l’extérieur de nous, retourner nos propres haines afin de retourner sa haine, est le seul chemin que nous puissions prendre, la seule voie pour que les plaies du monde (…) s’arrêtent » (2)

J’ai utilisé pour le fond de l’icône du bleu turquoise véritable, pour le vêtement de Jacob, un bleu turquoise cobalt, pour l’ange un cobalt mat et enfin du lapis lazuli d’Afghanistan pour l’eau.

Cette icône est disponible, voir ici

À ce propos, on peut lire :

(1) KAUFFMAN Jean-Paul, La Lutte avec l’ange, Gallimard 2002 à partir du tableau de Delacroix à l’église Saint-Sulpice de Paris.
(2) DE SOUZENELLE Annick , Le Symbolisme du corps humain, Espaces libres Albin Michel, 1984, p. 180.

Article du 30 janvier 2016


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Le bleu turquoise

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Pigment de turquoise véritable

Le bleu turquoise est le nom d’un bleu tirant sur le vert pâle.

Le pigment turquoise est, à l’origine, obtenu par broyage de la pierre de turquoise, pierre opaque appartenant à la classe des phosphates. La turquoise peut se former en présence d’une combinaison de cuivre, de phosphore, d’aluminium et d’eau. On la trouve dans des environnements semi-arides ou arides comme les déserts.

Pendant des milliers d’années, la turquoise d’un bleu intense originaire de Perse était synonyme de haute qualité, mais son nom vient de la Turquie.

Au début du XXe siècle, les mineurs du sud-ouest américain découvrent des gisements. Aujourd’hui, les plus belles pierres proviennent des États-Unis. Certaines atteignent même le prix de 2 200 dollars par kilogramme.

La couleur de la turquoise varie d’un bleu profond à un vert profond. Plus elle est riche en cuivre, plus la pierre est bleue ; plus elle contient de fer, plus elle devient verte. La couleur de la pierre varie avec une humidité élevée et tend alors vers le vert. Une autre particularité de la turquoise réside dans sa capacité à absorber un autre minerai, tel l’oxyde de fer, qui se répand alors dans les craquelures et trace une sorte de toile d’araignée dans la pierre, des fils de couleur qui évoluent du rouge au noir. 

On utilise rarement le pigment turquoise véritable, coûteux et peu couvrant, et la plupart des peintres lui préfèrent les imitations ou des pigments synthétiques voisins tels le turquoise de phtalo ou le turquoise de cobalt, oxyde de chrome et cobalt. Dans ce cas-là, une fois encore, rien ne remplace la subtilité de la couleur d’origine… On peut se faire une idée de l’aspect d’un fond réalisé en turquoise véritable avec l’icône du combat de Jacob avec l’ange ici. La tonalité du ciel, pourtant peu marquée, a été obtenue en superposant une bonne dizaine de couches de ce délicat pigment.

Le mot turquoise, adjectif invariable désignant une tonalité particulière, est surtout associé aux couleurs des mers du Sud, aux eaux qui font rêver dans les catalogues de voyages, si souvent qualifiées de « turquoise » ! 

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 22 février 2013 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article figure dans le livre « Bleu, intensément », chapitre 66.

Article du 22 février 2013 mis à jour le 23 août 2019

 

 


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Le bleu cæruleum

Bleu oméga céruléum okhra

Bleu oméga cæruleum okhra

Le nom de bleu cæruleum vient du latin caerelus ou caelum, ciel : c’est donc littéralement un bleu d’« azur ». Il existe une infime nuance entre le bleu cæruleum, le bleu céleste ou le bleu de Brême, tellement subtile qu’on les confond, la plupart du temps. 

Après le bleu de cobalt, le bleu outremer synthétique, le bleu cæruleum voit le jour, encore un bleu à base de cobalt, essentiellement un stannate de cobalt, mélange d’oxyde de cobalt et d’oxyde d’étain. Découvert en 1805 par un scientifique allemand, le bleu cæruleum est mis au point par la firme Rowney et Cie une cinquantaine d’années plus tard. 

Le bleu cæruleum est classé parmi les bleus « chauds ». Solide, lumineux, stable, vif, opaque et très couvrant, il est inaltérable en mélange. La couleur, onctueuse, fait le bonheur des peintres paysagistes, surtout s’ils affectionnent les techniques à l’eau comme l’aquarelle. Il s’avère moins adapté à la peinture à l’huile, notamment en mélange, car le cobalt sèche vite, ce qui entraîne des craquelures. Dans les icônes, il permet de nuancer ou d’éclairer par superposition des bleus plus profonds, tel le bleu outremer, en évitant d’ajouter du blanc qui affadit. Il peut être utilisé dans les fresques.

On lui trouve des substituts moins coûteux qui gardent l’appellation bleu cæruleum, mais, vraiment, rien ne remplace l’original !

Polyommatus bellargusUn merveilleux papillon porte le même nom « azuré bleu céleste » ou Polyommatus bellargus. Le mâle et la femelle diffèrent : le dessus du mâle vibre d’un bleu intense, celui de la femelle est marron. Leurs ailes, bordées d’une frange caractéristique blanche entrecoupée de noir, se distinguent du revers ocre, orné de points foncés cerclés de blanc, et d’une ligne de points orange. Ce petit papillon affectionne les lieux secs, les sols calcaires et les prairies fleuries, et on le voit s’envoler, comme la palette richement nuancée d’un peintre rejoindrait les cieux… 

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 18 février 2013 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article figure dans le livre « Bleu, intensément », chapitre 65.

Article du 18 février 2013, mis à jour le 20 août 2019


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Vers les lueurs (émission du 24 décembre)

TOUT EN NUANCES Retrouvez-moi tous les lundis à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère

Finlande, juillet2012

Carélie finlandaise, juillet 2012

Durant cette émission, j’effeuille les subtilités de la couleur bleue, l’histoire de cette couleur céleste ainsi que sa symbolique. J’évoque également l’évolution des goûts et des sensibilités, tout en interrogeant la qualité des pigments. Je glisse parfois aussi mes rêves de lumières bleues, de tableaux, de vagues et de mélodies.

Le 24 décembre, tout naturellement, les mots du dernier album de Dominique A. s’imposent, alors que le jour reprend ses droits ; pas à pas, nous inversons la route et repartons enfin, guidés par une étoile ou un espoir, la promesse du jour, « vers les lueurs ».

« Rendez-nous la lumière

Rendez-nous la beauté » 

Sans oublier le titre de la chanson intitulée Vers le bleu qui semble évoquer à chaque mot, l’ambivalence de la couleur bleue, telle que nous la découvrons, au fil des émissions.

« Mais comment vais-je faire pour te faire passer le goût du feu ?

Mais comment vais-je faire pour te ramener vers le bleu? »

Pour retrouver les fréquences de RCF Isèrecliquez ici. 

Article du 24 décembre 2012

 

 

 


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La fabrication du bleu outremer

 

En haut à gauche : outremer verdâtre intense K45030
Au milieu : outremer clair K45080
À droite : vert outremer K45700
En bas à gauche : outremer verdâtre clair K45040
À droite : outremer extra sombre K45000

Le procédé mis au point par Jean-Baptiste Guimet permet non seulement d’obtenir du bleu outremer naturel, mais aussi une gamme très étendue d’autres bleus, et même des roses, des violets ou des verts. Émile Guimet, le fils de l’inventeur, écrit dans une lettre datée de 1831 :

« Pour expliquer la formation de ces couleurs, il faut bien définir ce qui constitue un outremer. Nous appelons outremer un produit obtenu par la combinaison du soufre, de la soude, de la silice et de l’alumine. Il est caractérisé par son insolubilité dans l’eau et sa décomposition par les acides étendus. Cette décomposition est toujours accompagnée d’un dépôt de soufre et se manifeste par la décoloration du produit et le dégagement d’un acide de soufre. Les outremers […] n’ont de différence entre eux qu’une plus ou moins grande quantité d’oxygène… »

On comprend dès lors que la dénomination bleu outremer recouvre de nombreuses couleurs, éloignées seulement d’une infime nuance. On songe aussi à cette petite odeur de soufre qui se développe parfois sur nos palettes, lorsque l’on étend ou mélange du bleu outremer.

La fabrication de l’outremer artificiel suppose trois opérations successives : la préparation des mélanges, puis la cuisson et enfin le traitement de la matière obtenue.

Le premier mélange mentionné dans le cahier d’expériences de Jean-Baptiste Guimet donne les quantités suivantes : 37 parts de kaolin, 22 de carbonate de soude, 18 de soufre, 15 de sulfate de cuivre et 8 de charbon de bois. Ces proportions se précisent et s’affinent tout au long de l’amélioration du procédé de fabrication.

Deux modes de cuisson sont employés : les fours à moufles ou les creusets. Pour la couleur destinée aux peintres, Guimet place son mélange dans des creusets qui s’emboîtent parfaitement les uns sur les autres, dans un four. La température est portée à presque 800° Celsius. Lors de sa fusion, le soufre produit des flammes qui peuvent atteindre 15 cm, et cela pendant une dizaine d’heures. Puis les flammes s’amenuisent et le bleu commence à se former. Les fours sont ensuite fermés hermétiquement et on laisse les creusets refroidir pendant une semaine.

Enfin, il s’agit de dissocier la partie colorante, insoluble, d’une autre partie soluble, inutilisable. On procède à un ou plusieurs lavages, puis le pigment est passé dans des étuves pour le séchage avant d’être conditionné sous forme de boules, cubes, pâte, poudre, ou encore pastilles.

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 26 novembre 2012 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant 6 années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 2 août 2019 et figure dans le livre « Bleu, intensément », chapitre 55.

Article du 26 novembre 2012