Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


2 Commentaires

La couleur de mon âme : les réponses en vert

Puisque l’année se termine, et avec elle le cycle sur la couleur vert, et également tout ce voyage de six années autour des couleurs, je suis obligée de terminer en évoquant ce fameux questionnaire dans lequel je demandais, au début de cette série « quelle est la couleur de votre âme ? ». Le bleu arrivait très largement en tête des réponses avec plus de 32 %. Le vert et le rouge se trouvaient à peu près à égalité autour de 7 ou 8 % des suffrages. Cela correspond aux statistiques selon lesquelles environ 6 % des Européens affirment que le vert est leur couleur préférée.

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Du côté d’Aguanish (Basse Côte-Nord du Saint-Laurent)

Dans le sondage, personne n’a évoqué la part sombre du vert, c’est-à-dire que les personnes qui pensaient au vert, y voyaient toujours une raison positive : la nature, la transparence, le printemps, la lumière, l’harmonie, l’eau qui coule, la vie, quoi ! La notion d’espérance revenait aussi souvent. Et aussi, la nuance était précisée. Quand on évoque le vert, il ne s’agit pas forcément de n’importe quel vert. Pour ma part, je suis incapable de dire si j’aime le vert : autant je suis séduite par les verts doux qui tendent vers le bleu, comme le vert amande, le vert malachite ou le vert de gris… autant la sévérité des verts sombres m’inquiète et me met mal à l’aise tout comme les sinistres (à mes yeux)  plantations de résineux !

Alors voilà, nous terminons ce voyage tout en nuances où l’on a vu à travers les couleurs combien la nuance est importante, comment une couleur peut véhiculer des émotions et leurs contraires. Tout est subtilité. Nous avons fait le pari, durant ces six années, de parler à la radio d’une chose qui se voit : la couleur. Michel Pastoureau, le grand spécialiste de la couleur affirme : « Avant d’être pigment, matière ou lumière, la couleur est une idée, un concept. De récentes études montrent d’ailleurs qu’un non-voyant de naissance, parvenu à l’âge adulte, a la même culture des couleurs qu’un voyant. C’est vertigineux. »

Quand même, après ce grand voyage dans les couleurs, puisse la subtilité de la nuance nous étonner, nous émerveiller, nous donner de la joie, faire résonner et vibrer nos âmes.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 3 juillet 2017


Poster un commentaire

Le vert-de-gris

OLYMPUS DIGITAL CAMERANous parlions la semaine dernière du vert du temps qui passe. Cela me conduit à terminer notre cycle sur le vert en évoquant une nuance qui se rapporte à la fois à la couleur verte et au temps qui passe, puisqu’il s’agit du vert-de-gris. Cette couleur est obtenue par la corrosion du cuivre. Déjà notre familier Pline l’Ancien donne la recette de fabrication. Durant l’Antiquité, le vert-de-gris provient principalement des régions de vignobles. Des lames de cuivre, préalablement tiédies, sont enfouies dans des caisses de marc de raisin. Une réaction chimique permet alors de produire un pigment à moindre coût, parfois réputé pour son instabilité et ses mauvaises réactions à l’air et à l’humidité : pourtant, la couleur est retrouvée intacte sur des fresques de Pompéi.

L’âge d’or du vert-de-gris se situe au Moyen Âge ; les ateliers d’enluminure comme les monastères celtiques en font usage dès le Ve siècle. Le résultat est parfois désastreux quand l’acidité de la préparation attaque le parchemin ou le papier tandis que d’autres pigments se détériorent à son contact. Les recettes circulent, parfois fantaisistes. Le principe est toujours de mettre en contact le cuivre avec un acide, comme le vinaigre ou du marc de raisin en fermentation. Les pigments obtenus sont adaptés aux techniques à l’eau et produisent de beaux glacis aux nuances subtiles tout en transparences. La couleur fait penser à  l’eau qui coule, quelque part entre bleu et vert. On peut la mélanger avec le jaune d’eau, la caséine ou la gomme arabique, à condition toutefois d’éviter les associations avec d’autres pigments qui peuvent virer ou évoluer de façon imprévue.

À la Renaissance, on améliore le vert-de-gris en le combinant avec de la résine de térébenthine mais le pigment reste instable et peut virer au marron avec le temps, ce qui se voit sur les feuillages de peintures comme L’Allégorie de l’amour de Paul Véronèse.

Le pigment continue à être utilisé un peu partout dans le monde, spécialement pour les miniatures et les enluminures. Il réagit encore plus mal en mélange avec de l’huile. Aussi, un artiste comme Léonard de Vinci le déconseille formellement. Et puis c’est un mélange toxique à manipuler avec précaution !

J’aime bien l’idée de cette couleur de patine et d’intempéries, qui parfois se forme toute seule, juste parce qu’on a laissé trop longtemps la bassine en cuivre dans l’humidité d’une cave ; le vert-de-gris, c’est vraiment la couleur du temps qui passe.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 26 juin 2017


Poster un commentaire

Le « verdaccio »

Nous avons évoqué cette année l’immense variété de terres vertes, nous attardant la semaine dernière sur le vert brentonico, la terre verte de Vérone. Après le chute de l’Empire romain, l’engouement pour ce pigment diminue et les recherches des peintres du Moyen Âge se concentrent sur des couleurs aux tonalités plus vives. Cependant, la terre verte reste présente dans la réalisation des carnations, éclaircies par exemple avec du blanc de plomb sur les peintures murales. Dans l’icône, on parle de « proplasme » (c’est un peu différent mais on peut lire l’article ici pour comprendre). Les peintres de la Renaissance font appel à ce procédé : la peau des personnages est couverte d’un mélange d’ocre, de bruns ou couleurs sombres et de terre verte. On parle alors de verdaccio. Dans son Livre de l’art, Cennino Cennini indique de nombreuses recettes. Dans la peinture occidentale des XVIIe et XVIIIe siècles, les peintres paysagistes comme Claude Gelée ou Watteau ont recours à ce mélange, par exemple pour le rendu des feuillages.

IMG_4121

Détail du Christ en croix de Cimabue (celui dit d’Arezzo) qui date de 1265 ou un peu plus tard. On remarque surtout la tonalité verte des fonds sur le haut de la joue.

Je me suis beaucoup intéressée à l’utilisation de ces verts aux prémices de la Renaissance : s’y joue le double langage du vert, couleur de vie et de mort, confrontée à la différence entre une théologie orientale qui insiste sur la Résurrection, et une théologie occidentale qui met l’accent sur les souffrances du Christ. Dans les icônes et l’art byzantin en général, la terre verte est très présente sur les premières couches des carnations et réapparaît quand les œuvres sont abîmées par le temps. Mais les couleurs qui recouvrent la terre verte sont éclatantes, le blanc et le rouge cinabre y prenant une bonne part. On constate que, peu à peu, spécialement dans les représentations du Christ en croix, un évolution s’opère à la fin du XIIIe siècle. Le vert s’installe de plus en plus intensément, suggérant la mort du Christ au fur et à mesure que l’art occidental ajoute, à l’image du Christ en croix, couronne d’épine et chairs violentées. Le vert de la vie, du printemps et de l’espérance de la résurrection, devient celui de mort et de la souffrance. Il suffit de regarder une seule oeuvre pour s’en convaincre : les deux Christ en croix réalisés par le peintre Cimabue à la fin du XIIIe siècle (article ici). Quelques années seulement séparent les deux œuvres, mais le vert s’y installe, comme à l’orée d’un basculement dans l’art et la manière de peindre, qui annonce déjà la Renaissance…

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 12 juin 2017


1 commentaire

Le vert véronèse

Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée Huile sur toile, 1,94x3,37m Paolo Caliari dit Paul Véronèse

Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée, Paolo Caliari dit Paul Véronèse

Lors d’une série précédente d’émissions – Décalage horaire (1) – nous avions présenté un tableau du musée de Grenoble : Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée réalisé par Paul Véronèse. Cette œuvre illustre un épisode de l’Évangile de Matthieu ; les personnages sont revêtus d’amples draperies soyeuses aux couleurs chatoyantes. Je me suis longtemps demandé lequel des vêtements était peint avec ce vert profond caractéristique du Maître et qu’on appelle le vert véronèse. Est-ce le châle moiré de Zébédée ou bien le manteau d’un des personnages, à l’arrière-plan ? Aucun, probablement. Aucun ne correspond aux nuanciers actuels et à la dénomination vert véronèse. La réalité est décevante car la couleur portant ce nom est un arséniate de cuivre, mis au point… deux siècles après la mort de l’artiste ! Il fait partie de la famille des pigments verts à base de cuivre, rencontre un grand succès à la fin du XIXe et au XXe siècle et prend place dans la palette de Van Gogh, Gauguin, Cézanne ou Renoir. Ce pigment toxique a aussi été utilisé comme insecticide ou comme répulsif.

Véronèse doit son surnom à sa ville de naissance : Vérone. Non loin de cette ville, à Brentonico, au nord du Monte Baldo, on trouve une terre verte argileuse peu colorante le vert Brentonico, toujours fabriqué aujourd’hui. L’artiste l’a-t-il utilisée ? Peut-être la trouvait-il trop terne ou trop banale. Il y aurait alors mélangé une sorte de jaspe vert pulvérisé, utilisé dans les peintures murales de Rome et de Pompéi. La couleur de terre serait ainsi devenue plus gaie, plus lumineuse, plus originale, telle une empreinte singulière, une signature.

J’imagine le peintre se promenant sur la colline dans la douceur du soir. La lumière est celle du tableau du musée, celle qui se joue encore des soirs et de la noirceur. L’artiste regarde vers le sol, furète aux abords des ruisseaux, s’étonne des reflets et des sons, creuse et recueille dans la main un peu de la terre de son pays. Un oiseau s’envole et réveille le fourré. Paolo écoute le crissement des grains qu’il serre entre ses doigts : il en ressent la fraîcheur, l’onctuosité. Il enlève un morceau de feuille, un insecte et un caillou gris puis laisse la terre s’écouler entre les doigts : un joli vert en vérité, même si ne s’agit pas du tout de celui auquel la postérité donnera son nom !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

(1) Décalage horaire, déambulation poétique au musée de Grenoble, Puits’art, 2009 présentation ici . Livre disponible à RCF ou sur demande. Pour retrouver le texte intégral de l’article d’origine cliquer ici

(2) PETIT Jean, ROIRE Jacques, VALOT Henri, Des liants et des couleurs pour servir aux artistes peintres et aux décorateurs, EREC éditeur, 1995.

Article du 29 mai 2017


Poster un commentaire

Le vert, une couleur qui repose

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Croatie, Plivice, juillet 2016

Nous avons déjà évoqué quelques plantes qui permettent d’obtenir la couleur verte : le nerprun, la morelle et l’iris. De nombreux autres végétaux ont été utilisés depuis bien longtemps pour fabriquer des teintes vertes, en particulier celles de l’enluminure médiévale : citons l’ancolie, la rue, le persil, la violette ou le poireau. Mais avec le temps, la plupart d’entre elles – sauf les couleurs issues de l’iris ou du lys – perdent de leur superbe, s’affadissent ou se modifient.

Tout au plus, on arrive à obtenir de beaux effets en mélangeant ces végétaux broyés avec d’autres éléments tels que le vert-de-gris ou le safran, ainsi que le préconise un auteur comme Jean le Bègue. Il est vrai que les enlumineurs du Moyen Âge rechignent bien moins que les teinturiers à effecteur des mélanges de couleur. La maîtrise du bleu étant plus ancienne que celle du vert, on arrive à de belles combinaisons qui deviennent des verts alors appelés « vergauts ». Ainsi, on pouvait associer l’indigo avec l’orpiment, le safran ou la gaude, ou bien le pastel avec la gaude, ou encore le safran avec le solamum ou l’acétate de cuivre, ou bien encore l’orpiment avec le lapis-lazuli. Les couleurs obtenues étaient très belles, mais peu stables. Les jaunes surtout, très photosensibles, se décomposent rapidement à la lumière. Ainsi, on a retrouvé des œuvres d’art, des peintures ou des tapisseries, dont de nombreux détails ont viré dans le temps, laissant seulement pour aujourd’hui leur empreinte de bleu.

Le vert, on l’a déjà évoqué, représente pour les enlumineurs la couleur reposante, apaisante. On raconte parfois que les enlumineurs y ont recours, y posent le regard, simplement pour éprouver le repos. Pour comprendre cela, il faut bien sûr imaginer les conditions d’éclairage de ces artistes méticuleux qui n’étaient pas du tout celles d’aujourd’hui, mais bien souvent la faible lueur d’une bougie, ou la lumière pénétrant par une étroite ouverture. Pourtant, quand j’ai les yeux fatigués de chercher au bout de mon pinceau l’infime détail de l’expression d’un regard, j’aime bien contempler la montagne en face de chez moi. Elle est recouverte de forêts qui passent d’une saison à l’autre par toutes les tonalités de vert, et depuis longtemps, je trouve cette sensation infiniment reposante, sans en connaître le fondement.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 22 mai 2017


Poster un commentaire

Vert printemps

OLYMPUS DIGITAL CAMERAVoilà deux semaines écoulées sans notre chronique Tout en nuances du lundi. Et pourquoi ? Eh bien il y a eu un 1er mai, une journée qui occupe depuis plus longtemps qu’on ne l’imagine, une place spéciale : celle d’un temps de festivité où l’on défilait vêtu de vert – et non de rouge – portant couronne ou chapeau végétal – et non tract et bannière ! Une tradition médiévale consistait à aller chercher dans la forêt un arbre ou une belle branche et à la placer devant la maison de la femme aimée, suivant toute une symbolique et un langage lié à l’essence de l’arbre.

« Le dieu d’amour est coutumier
À ce jour fête tenir,
Pour les cœurs amoureux fêter
Qui désirent le servir.
Pour ce, fait les arbres couvrir
De fleurs et les champs vert gai,
Pour la fête la plus belle embellir
Le premier jour de mai. »

Chaque saison est marquée par une couleur. Si l’orangé ou le brun correspondent à l’automne, le blanc ou le gris à l’hiver, le jaune ou le rouge à l’été, le vert, depuis le Moyen Âge, est associé au printemps.

En ancien français, le mot reverdie est à la fois lié à la couleur verte et à tout ce qu’elle annonce de bonheur et de retour à la vie, après la petite mort de l’hiver. Plus largement, le mot désigne un poème qui célèbre d’une même voix le retour des beaux jours, l’allégresse qui l’accompagne et la naissance du sentiment amoureux. Du reste, de nombreuses enluminures illustrent les joies de la saison printanière, non par l’image des travaux agricoles, mais par la représentations de jeunes gens vêtus de festives tenues vertes : on dit joliment au Moyen Âge que la nature qui reverdit se met à avriler alors que les jeunes gens commencent à fleureter

Le christianisme a donné un sens aux fêtes païennes, de la fête du feu des anciens germains, au jour de Belenos chez les Celtes ou aux Floralia des Romains. Un bel exemple d’une ré-appropriation est celui de la fête des Rameaux marquant l’entrée du Christ à Jérusalem et célébrée une semaine avant Pâques : les rameaux de buis, de laurier, de palmier, d’olivier, de saule ou de bouleau, selon les régions, sont une réminiscence de cette histoire.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 15 mai 2017


Poster un commentaire

L’iris

iris.JPGNos jardins fleurissent et l’iris explose au printemps. Incontestablement, l’iris a été, avec le lys, pendant le Moyen Âge, la plante qui a le mieux permis de produire la couleur verte, avec des nuances que n’obtiennent pas les verts minéraux, une certaine stabilité, et la possibilité de conserver la couleur après fabrication : son emploi est attesté jusqu’au XIXe siècle.

La famille de ces plantes fournit un des pigments organiques les plus utilisés en enluminure, constitué du bleu des anthocyanes ainsi que d’un jaune-vert. Voici la recette qui figure dans un traité du XIVe siècle intitulé L’Art de l’enluminure : « on cueille les fleurs nouvelles au printemps dans le temps de leur croissance et on les pile dans un mortier de marbre ou de cuivre. On en exprime ensuite le jus au moyen d’un linge, que l’on presse dans un pot vernissé. Dans le jus recueilli, jetez d’autres linges de lin bien nets, qu’ils trempent par une ou deux fois, les ayant auparavant baignés d’eau d’alun de roche et puis séchés. Quand ils auront bien bu le jus d’iris, mettez-les à sécher à l’ombre. Vous les conserverez entre les feuilles d’un livre. »

Un siècle plus tard, l’emploi de l’iris se perfectionne au point d’obtenir de superbes laques vertes ; les manuscrits de Bologne et de Padoue qualifient le vert obtenu d’« excellent » ou d’« inégalé ».

Dans cette méthode, seul le jus des fleurs, voire celui des bourgeons, est utilisé. La conservation est obtenue par la méthode des « pezzettes ». Le mot est bien joli : il s’agit tout simplement de petits morceaux de tissu comme le lin, trempés d’abord dans un bain d’alun, qui emmagasinent ensuite la couleur par absorption. La couleur est renforcée si l’on trempe le tissu plusieurs fois – on peut aller jusqu’a sept fois – en prenant soin de le laisser sécher entre chaque bain. Ce procédé ingénieux permet de ne pas utiliser immédiatement un colorant fragile. Celui-ci est ainsi stocké et une fois la pezzette retrempée, la matière colorante peut être à nouveau recueillie.

L’iris produit donc un beau vert. On sait que, dans la mythologie, Iris est la messagère des dieux qui file sur son chemin d’arc-en-ciel. Moi, je connais un grand chat roux très doux et aux beaux yeux verts. Il porte le nom d’Iris et vit dans une maison de couleurs, de pétales déployés et d’arcs-en-ciel : je lui dédie ce chapitre !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 24 avril 2017


Poster un commentaire

Le vert dans l’enluminure

enluminure vertContrairement au bleu, le vert est bien présent dans les manuscrits enluminés du Moyen Âge, très souvent au voisinage de l’ocre rouge.

Les enlumineurs rechignent beaucoup moins que les teinturiers à effecteur des mélanges pour obtenir du vert, mais l’interdit biblique de l’hybridation plane, et à chaque fois que possible, les enlumineurs préfèrent les verts purs.

Les enlumineurs utilisent principalement des pigments naturels minéraux comme la terre verte ou la malachite en raison de leur stabilité mais aussi des pigments artificiels comme le vert de cuivre, couleurs vives mais toxiques. Cependant, la variété reste largement insuffisante, d’où l’utilisation de verts végétaux dont la nature regorge, mais à la stabilité indécise, la plupart des pigments de type « chlorophyllien » perdant leur intensité dès que la plante se fane ou meurt.

Citons deux couleurs désormais oubliées : le nerprun et la morelle.

Le nerprun est une plante médicinale, un purgatif qui se trouve dans les bois et sur certains coteaux calcaires. La plante permet de réaliser une préparation dont la nuance peut aller du jaune au vert ou au brun. Le procédé est toujours le même : il s’agit de broyer soigneusement le végétal puis de laisser sécher au soleil avant de mélanger avec un liant comme la gomme arabique. La nuance peut devenir assez vive et lumineuse en la transformant par un mélange avec l’alun et un processus de fermentation. Elle est appréciée des peintres italiens qui la nomment Stil de grain français avant qu’elle ne devienne Pasta Verde, vert de sève, puis vert de vessie. On en trouve diverses recettes dans des manuscrits de Bologne et de Padoue aux XVe et XVIe siècles et en particulier l’indication d’un mélange avec le safran afin d’obtenir une nuance plus dorée. Le vert de vessie, à la recette à peine améliorée, est employé jusqu’au XIXe siècle en particulier pour peindre les éventails et pour les lavis des plans d’architecte.

La morelle est une des rares espèces contenant du pigment dans ses feuilles. La recette de préparation semble extrêmement simple et la voici, citée dans le manuscrit d’Eraclius au XIIIe siècle : « moudre de la terre blanche avec solanum nigrum – la morelle – jusqu’à ce que le tout soit liquide. On obtient un vert pour peindre n’importe quoi » ! On comprend que le jus obtenu en broyant la feuille a besoin d’être fixé sur l’alun ou la craie. Plus tard, au XVe siècle, Jean le Bègue mentionnera la même recette, en y apportant cependant quelques améliorations : l’ajout de safran et de vert de gris ainsi que le mélange avec du « vin aigre ».

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 10 avril 2017


Poster un commentaire

Le vert, couleur du meilleur comme du pire

Michel 601 copie

Le dragon combattu par saint Michel, recouvert d’un pigment vert de jade.

La couleur verte, nous l’avons vu, a du mal a se frayer un chemin. Elle séduit, mais en même temps son instabilité, tout comme les progrès de la teinture bleue, font souvent vaciller sa notoriété : les déconvenues et les raisons de disgrâce sont nombreuses.

Associée à tout ce qui est changeant instable, capricieux, la couleur verte est volontiers liée au diable, aux sorcières, à la maladie ou aux poisons. Les bestiaires déployant une grande variétés d’horribles et inquiétants animaux verts fleurissent : des dragons, des serpents, des grenouilles apparaissent, verts, velus ou pustuleux, dans les enluminures. Dans les contes, les personnages malfaisants sont décrits tout de vert vêtus ; un diable vert aux yeux verts figure même sur un des vitraux de la cathédrale de Chartres.

Dans le même esprit, des personnages qui exercent un métier peu recommandable ou ambigu sont habillés en vert : les bourreaux comme les prostituées. Par extension, le vert devient la couleur de l’avarice, de la trahison et de la bêtise. On le choisit pour recouvrir les tables de jeux, car il évoque le hasard, heureux ou malheureux.

Dans certaines villes d’Italie du nord au XIVe siècle, on coiffe du « bonnet vert » les banquiers ou les marchands qui réalisent des affaires frauduleuses. Cette coutume traverse les Alpes et donne naissance à l’expression « porter le bonnet vert » : à la fois symbole de la trahison, de l’avarice…

Est-ce parce que le vert qui se décolore a tendance à glisser vers le jaune ? Toujours est-il que la juxtaposition de ces deux couleurs est signe de désordre, d’anormalité, de dérèglement de l’ordre du monde. L’association de vêtements verts et jaunes évoque le monde de la folie, de la dérision ou de la trahison ; c’est la palette réservée aux bouffons, aux jongleurs, aux fous et aux simples d’esprit…

Judas, le personnage du traître par excellence, est le plus souvent représenté dans une association de jaune et de vert, ou avec un « vert perdu » qui tend vers le jaune, dans la peinture comme dans l’enluminure. Il en est de même pour les personnages de Caïn, Dalila qui trahit Samson ou Caïphe, le grand prêtre qui condamne le Christ. Bref, le vert, au fil du temps, se fraye une place dans l’univers des couleurs, mais comme une couleur qui peut porter chance ou malchance, capable du meilleur comme du pire.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 27 mars 2017


Poster un commentaire

Composer le vert

pigments bleus et jaunes

Pigments bleus et jaunes

Nous avons compris que jusqu’à la fin du Moyen Âge, en Occident, les techniques de teinture ne permettent pas d’obtenir un vert fiable et stable. Mais alors, pourquoi ne pas composer le vert en mélangeant le jaune avec le bleu, comme nous l’avons appris à l’école ?

Dans d’autres cultures, ce procédé est utilisé depuis l’Antiquité ; les Égyptiens et les Germains savent très bien effectuer ces mélanges en plongeant l’étoffe d’abord dans un bain bleu, ensuite dans un bain jaune, les deux cuves de couleur restant la plupart du temps distinctes.

Peut-être les teinturiers du Moyen Âge s’appuient-ils sur des textes bibliques et en particulier le Lévitique (XIX, 19) et le Deutéronome (XXII, 9 à 11), proscrivant les mélanges et l’hybridation. La réorganisation des métiers de la draperie souligne ces interdits : on peut teindre en jaune, en vert ou en bleu, mais distinctement. Le mélange est à la fois banni et impossible, puisque les diverses teintures ne sont pas effectuées dans les mêmes ateliers. La profession est très réglementée, surveillée et cloisonnée et on se souvient des rivalités entre les teinturiers en bleu et les teinturiers en rouge évoqués dans le livre Pastel d’Olivier Bleys (1), dont nous avions largement parlé lors de notre voyage dans le bleu (2).

En Allemagne, il semble que ces règles aient été levées plus précocement mais avec des réticences, comme l’atteste l’histoire de Hans Töllner, située à la fin du XIVe siècle à Nuremberg.

Teinturier de père en fils depuis plusieurs générations, Hans détient une licence qui lui permet de teindre la laine en bleu et en noir. Spécialiste des tons bleus dont la mode a gagné Nuremberg, Hans produit aussi de très beaux verts utilisant une méthode alors secrète. Il plonge les tissus plusieurs fois dans des cuves de guède, afin de leur donner une solide base bleue. Ensuite, le tissu rejoint un bain de gaude, de couleur jaune, jusqu’à obtenir la nuance de vert désirée.

En janvier 1386, dénoncé par des collègues jaloux de son succès, on découvre dans son atelier des cuves de teinture jaune. Un procès se déroule, au cours duquel Hans se défend mal. Il est alors condamné à une lourde amende et exilé à Augsbourg avec interdiction de continuer le métier familial. Pourtant Hans Töllner a contourné la rigidité des habitudes et des réglementations, utilisant un procédé nouveau, levant un tabou et ouvrant une porte aux mélanges en teinture et à une inventivité renouvelée.

1. BLEYS Olivier, Pastel, Paris, Gallimard, 2000.
2. voir Bleu, intensément p. 32 et 33.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 20 mars 2017