Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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L’Annonciation, « continuer à filer »

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L’Annonciation, 23 x 32 cm, 2017

L’Annonciation est une icône dite « de fête » dont on trouve trace dès le VIe siècle et même plus tôt, si l’on pense aux représentations des catacombes ou aux mosaïques de Sainte-Marie-Majeure à Rome.

J’aime beaucoup cette icône au silencieux fracas. J’entends le bruissement des ailes de l’ange qui surgit, ses mots et la réponse à la fois murmurée et ferme de Marie. J’aime cette composition simple et dynamique : l’ange est inscrit sur la diagonale du mouvement, tandis que Marie, assise sur son fauteuil, représente la verticalité, la stabilité, un calme dans la tempête. Elle est surprise, mais ce n’est pas d’effroi. De sa main, elle dessine le geste d’abandon qui est celui de l’acceptation. En même temps, elle continue à filer (on dit que c’est le voile du Temple). Elle tisse ou retisse tout doucement ce qui sera, de toute façon, déchiré.

Cette scène est représentée sur les iconostases des églises orthodoxes, et plus précisément sur les Portes royales. N’est-ce pas une façon de signifier que l’ouverture vers l’amplitude de la vie passe par cette posture de Marie, par un « oui » qui n’est pas résignation ?

Il y a tant de choses dire sur cette icône (peut-être j’en proposerai d’autres clés de lecture, une prochaine fois). C’est un peu le chemin de nombreuses vies : un jour, un événement survient, inattendu, totalement imprévisible. Arriver à ce geste qui dit « oui », sans rien savoir en réalité de quoi sera fait le nouveau chemin et continuer à filer ou à tisser joyeusement et inlassablement, c’est un peu ce qui m’a donné envie de peindre encore un fois cette icône avec en résonance, les mots de Marion Muller-Collard (1) :

« … l’Inédit arrive, et on appelle cela l’Annonciation. Là, il n’est plus question d’appartenir, de reproduire, de suivre des lignes. Il s’agit d’un face-à-face, droit dans les yeux, sans mère ni sœur ni chef de groupe pour répondre à sa place.
L’Inédit est ailé, insolent, affirmatif. On dit que c’est un ange. Promptement il précise :  « Sois sans crainte » , et c’est précisément ce qu’à la place de Marie, j’aurais trouvé inquiétant (…)
Mais la grâce n’est pas la paix. Et la paix, d’ailleurs, n’est pas non plus la tranquillité. La grâce est l’une de ces astuces de Dieu qui fait dire oui sans qu’on sache à quoi l’on acquiesce (…).
À sa place, j’y aurais réfléchi deux fois. mais à vrai dire, on ne réfléchit pas devant la grâce. On croise les bras ou on acquiesce. Le temps des calculs est obsolète, c’est quelque chose de physique qui se passe, un basculement, un saisissement, et l’on se voit sur une ligne de démarcation après laquelle on sait, d’ores et déjà, que rien ne sera plus comme avant. On ne peut que consentir et espérer qu’on s’en tire. »

(1) MULLER-COLARD Marion, L’Intranquillité, Bayard, 2016, p. 45 à 47.

Article du 17 mai 2017


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« L’Annonciation » par Zurbaran

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « Décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

24. la nuit n’est jamais complète,  l’Annonciation, huile sur toile 2,67 x 1,85 m, Francisco de Zurbaran, (Fuente de Cantos 1598-Madrid 1664), émission diffusée le 11 février 2009
Annonciation, Zurbaran

L’Annonciation, Zurbaran

Une des grandes richesses du musée de Grenoble repose sur la présence de quatre tableaux de très grandes dimensions du peintre espagnol du XVIIe siècle : Francisco de Zurbaran. Ils répondent à une commande assortie de précises instructions et proviennent d’un immense retable de la Chartreuse de Jerez de la Frontera représentant l’enfance du Christ.

J’ai mis des années à apprécier ces tableaux, à cause même de ce style particulier qu’on nomme le « ténébrisme » défini dès le début du XVIIe siècle comme « une lumière unie, qui arrive de côté sans reflet, comme dans une chambre aux murs noirs, éclairée par une fenêtre ; les ombres très sombres et les lumières très claires donnent du relief à la peinture » (1).

Les tableaux sont dominés par des masses noires que j’ai longtemps trouvées oppressantes. Je suis passée et repassée devant, sans trop les regarder, comme on se presse pour échapper à la crainte de la nuit. Et puis peu à peu, les touches de lumière vive sont entrées en moi. Progressivement, comme en peignant une icône à partir des couleurs de ténèbres, j’ai vu émerger des tas de détails touchants. J’ai découvert comment l’ombre, dans ces tableaux, constitue l’assise, le support nécessaire à l’appui du sujet rendu ainsi plus lumineux. Elle modèle, définit par contrastes, découpe, insiste. Un poème d’amour de Paul Éluard m’est remonté à la mémoire :

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie à se partager (2)

24 Annonciation Zurbaran, MGJ’ai découvert la légèreté de l’ange, ses plumes soyeuses et ses couleurs chatoyantes. Les touches de blanc ont pris leur place et bousculent le chagrin. J’ai regardé ces mains ouvertes, ces mains posées, ces mains tendues, le décor comme une fenêtre ouverte. J’ai entendu battre le cœur généreux des personnages, et j’ai pensé avec le poète que la nuit n’est jamais complète.

(1) MANCINI, Considerazioni sulla pittura, 1619-1621.

(2) Paul ÉLUARD, Derniers poèmes d’amour (Le phénix), Seghers, Paris, réédition 2002.

Chapitre 24 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port).

 

 

 

Article du 5 août 2015