Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Bleu et rouge

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Détail d’une icône en cours…

Après la longue domination du rouge, le bleu fait irruption dans l’imaginaire et l’art occidental à partir du XIIe siècle. Le rouge et le bleu deviennent alors deux couleurs à appréhender en opposition l’une à l’autre. Quand la première évoque le monde divin, la seconde renvoie à l’humanité, et inversement. La dualité s’installe durablement dans notre inconscient ; le robinet affiche deux couleurs et nous ne nous y trompons pas : côté bleu pour le froid, côté rouge pour le chaud ! L’icône du Christ témoigne de la symbolique qui réunit le rouge et son autre versant, le bleu. Le Christ revêt le plus souvent une robe rouge, alors qu’un ample manteau bleu, aussi appelé himation, est posé sur ses épaules. Les deux couleurs utilisées de façon distincte, sans être mélangées, expriment « les deux natures du Christ à la fois Dieu et homme, sans mélange ni confusion », selon les déclarations des conciles.

On constate la même opposition chez les anges. Les séraphins, anges immatériels à six ailes, brûlant d’amour, de chaleur et de lumière, tout près du feu divin, sont revêtus de rouge. Les chérubins, représentant la science et la sagesse, sont figurés en bleu. L’archange Michel, guerrier, chef des armées célestes, porte des vêtements à dominante rouge tandis que Gabriel, le doux, le messager, l’annonciateur des bonnes nouvelles, est paré de teintes douces et de transparences déclinées dans des variations de bleu.

Ainsi, dans le langage pictural, le bleu s’écoule tel un fleuve, tandis que le rouge jaillit, fougueux. Ces deux couleurs posées côte à côte traduisent les aspects contraires d’une même réalité.

Cet article a été l’objet d’une émission sur RCF Isère le 11 décembre 2011 ; il constitue le chapitre 9 du livre, Bleu intensément .

Article du 12 juillet 2019


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« Le Cri » de Munch

Le Cri, celui de 1893, tempera sur carton, 91x73,5cm, Musée Munch à Oslo

Le Cri, celui de 1893, tempera sur carton, 91 x 73,5 cm, musée Munch à Oslo

Voici le dernier tableau que nous analyserons dans la série sur la couleur rouge : Le Cri de l’artiste norvégien Edvard Munch. Il se situe à la croisée du rouge et du bleu.

Il existe cinq versions différentes de cette scène expressionniste – trois peintures, un pastel et une lithographie – réalisées entre 1893 et 1917.

Cette œuvre majeure de l’artiste montre trois hommes sur un pont devant un fjord à Oslo. Le personnage du premier plan, chauve, vu de face, se bouche les oreilles tout en semblant pousser un cri sans fin : c’est une scène d’anxiété extrême, de panique et de détresse absolues.

Munch raconte lui-même le contexte qui lui a inspiré le tableau dans son journal du 22 janvier 1892 : « J’étais en train de marcher le long de la route avec deux amis – le soleil se couchait – soudain le ciel devint rouge sang – j’ai fait une pause, me sentant épuisé, et me suis appuyé contre la grille – il y avait du sang et des langues de feu au-dessus du fjord bleu-noir et de la ville – mes amis ont continué à marcher, et je suis resté là tremblant d’anxiété – et j’ai entendu un cri infini déchirer la Nature. »

Il y a tant de choses à dire sur ce tableau mythique. L’artiste y exprime son propre mal-être, sa jeunesse marquée par la maladie, la mort et ses années de dépression. Il exprime aussi l’angoisse du siècle qui s’annonce, toute une génération marquée par le feu, le sang, les guerres, les déportations, la destruction et la mort.

Nous nous intéresserons surtout à l’arrière-plan. Une sorte de volute tourbillonnante commence dans les tons de bleus et s’élève en un ciel rouge ondulant et menaçant. Ce ciel de feu a sans doute été inspiré à Munch par les couchers de soleil aux couleurs vives provoqués par la présence de cendres volcaniques répandues dans l’atmosphère autour de la planète, après l’éruption d’un volcan indonésien en 1883. Bien sûr, cette volute évoluant du bleu vers le rouge, résume une grande partie de nos propos sur le rouge. Comment le bleu d’un fjord qui pourrait sembler accueillant se transforme-t-il en un rouge de sang, de colère et d’angoisse, exprimant l’atmosphère d’un monde terrible ?

Ce tableau, c’est la rencontre entre la folie d’un homme et la folie d’un monde, entre un bleu qui pourrait aller vers la paix, et s’élève en une clameur vers le rouge, la couleur sanglante d’une époque tragique qui n’en finit pas.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 22 février 2016