Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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L’influence de Denys de Fourna

De 2017 à 2019, j’ai proposé une émission sur RCF Isère intitulée Carnets de peinture. J’y évoquais les écrits laissés par les peintres d’icônes et de fresques à l’usage de leurs successeurs. L’ouvrage phare dans ce domaine s’intitule Le Guide de la peinture. Il s’agit d’un « manuel du peintre » redécouvert au XIXe siècle par Didron et qui s’appuie principalement sur un texte de Denys de Fourna appelé Hermeneia (ou Herminia).  

Denys ( Διονύσιος τοῦ ἐκ Φουρνά ) naît vers 1670 à Fourna, en Grèce. À partir de 1686, il dirige un monastère au Mont Athos en tant que hiéromoine. Il vit dans un skite près de Karyès et travaille comme iconographe. En 1734, il retourne à Fourna où il crée une école de peinture, encouragé par le patriarche.

Denys écrit son Hermeneia entre 1730 et 1733. Il y énonce les principes qui régissent la peinture des icônes et des fresques, décrivant tout à la fois les matériaux, la technique, les sujets représentés et leur sens spirituel. Il retransmet et théorise des indications qui pourraient remonter au XIIe siècle et qui demeurent très précieuses pour les iconographes d’aujourd’hui. Il meurt après 1744.

Quelle ne fut pas ma surprise, au mois de décembre, de recevoir cette missive :

Dear Mrs Elisabeth,
I am very pleased to see your iconography work, especially because I come from the family of Denys de fourna (Denys Chalkias), the original author of « Hermeneia » a book that is described in your blog
Greetings from Greece,
Evangelos Chalkias

J’ai évidemment posé quelques questions à Evangelos, qui m’a très aimablement fait parvenir ces icônes, œuvres de son ancêtre Denys.  Actuellement conservées dans la chapelle Metamorfosis de Fourna, dans un coffre-fort, elles seront prochainement transférées dans un musée dédié à Denys. Elles ne sont pas restaurées pour l’instant , ce qui sera réalisé prochainement.

Je vous livre une partie des renseignements passionnants transmis par Evangelos :

« Nous sommes des descendants des frères, de Denys qui étaient artistes, forgerons, savants et commerçants. Notre famille a déménagé dans la région d’Agrafa (au centre de la Grèce) vers 1590 depuis Moscopole (actuellement en Albanie).

Denys a eu un cousin célèbre : Ioannis Chalkeus de Moscopole, figure grecque des Lumières, professeur de philosophie aristotélicienne et directeur de l’école flanginienne de Venise (une école grecque qui formait les enseignants). 

Denys a construit un monastère au Mont Athos. Il a reçu les honneurs du Patriarche ainsi qu’un soutien matériel des ducs de Valachie. Il a fondé une école et un monastère à Fourna ainsi que la première école officielle pour les femmes en Europe, le Parthénon d’Agrapha.

Son œuvre, l’Hermeneia a influencé l’Art Nouveau ( il y aurait beaucoup à en dire !). Le professeur Dimaras présente Denys comme la première figure des Lumières grecques. 

Concernant ses principes d’iconographie on pourrait dire que :

1. Il n’y a pas de lumière « extérieure »,
2. Il n’y a pas de perspective réelle,
3. Des personnes de différentes époques sont représentées dans les peintures.

Klimt, les trois âges de la femme

Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme

Pour mieux comprendre, observons la peinture de Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme. Elle suit les principes exacts donnés par Denys. D’ailleurs, on sait que Klimt a eu en sa possession l’Hermeneia de Denys. Cela explique non seulement la thématique, mais aussi l’utilisation des couleurs dans l’Art Nouveau. 

Si vous parcourez votre copie française de l’Hermeneia, vous trouverez vingt pages signées par Victor Hugo qui a levé les fonds pour le voyage de Didron lorsqu’il cherchait à récupérer le manuscrit de Denys en Grèce. Victor Hugo espérait un retour vers le style médiéval du dessin et de la peinture et pensait que cela se produirait dans le mouvement du Romantisme dont il était la figure de proue. Malheureusement pour lui, les artistes visuels ont mis du temps à « digérer » le manuscrit, et c’est l’Art nouveau qui en a bénéficié.

Avec ce qui précède, j’ai essayé de vous expliquer qui était réellement Denys Chalkias de Fourna et le rôle qu’il a joué dans l’histoire. 

« Je suis très heureux de voir que votre travail suit les principes de l’Hermeneia et vraiment surpris de votre intégrité artistique (…) »

En lisant ces lignes, j’ai à la fois mieux compris l’importance considérable du travail de Denys de Fourna, véritable recension à portée universelle de l’art iconographique. J’ai aussi réalisé pourquoi je suis autant attirée par les icônes, les fresques ou l’art roman, que par les peintres de la période de l’Art nouveau (je pense à Klimt, Gallen Kallela ou aux illustrations de Ivan Bilibine ou encore à des peintres comme Nesterov).

Je pense surtout à cette incroyable pouvoir de l’icône, de tisser des liens, à travers le temps et à travers l’espace. Tous mes remerciements vont à Denys de Fourna et à sa famille qui m’ont permis ces réflexions.

Article du 3 février 2020. J’ai placé au fil de l’article des liens avec les émissions correspondant à ces sujets, mais il y en a d’avantage, presque toutes datant de l’automne 2017.

 


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La dernière de « Carnets de peinture » (émission du 1er juillet)

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPendant ces deux années, j’ai lu et relu les écrits des peintres médiévaux, les conseils donnés par les aînés aux plus jeunes, ces « carnets de peinture » souvent passionnants, transmis à travers les générations. Cela a donné une émission qui entrait, dans l’esprit du carnet de voyage, dans les coulisses d’un art bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… 

Leur actualité m’a beaucoup impressionnée et j’espère vous avoir fait partager un peu de cet enthousiasme. Ainsi, nous avons suivi le moine Théophile et son Traité des divers arts au XIIe siècle, Le Livre de l’art du peintre Cennino Cennini à la fin du XIVe, et écouté ses conseils parfois pertinents, parfois loufoques. Nous avons entendu d’improbables recettes situées à mi-chemin entre l’art, la chimie et l’alchimie. Nous avons appris comment nous pourrions fabriquer nos pinceaux ou préparer nos feuilles d’or, nos enduits et nos couleurs. Nous avons compris que pour bien dessiner, il faut dessiner tout le temps, contempler et s’inspirer des œuvres des maîtres. Nous avons cheminé aux côtés de Didron, l’archéologue du XIXe siècle et partagé sa redécouverte des écrits de Denys de Fourna, comme sa rencontre avec le moine Joasaph et ses apprentis, en plein travail sur un échafaudage au Mont Athos. Nous avons croisé la figure du peintre Panselinos au XIIe siècle et celle du peintre roumain Radu au XVIIIe siècle. Nous avons écouté Hermann Hesse, Fra Angelico, Victor Hugo : tout un foisonnement de visages, d’œuvres, d’expériences, d’amour de l’art et de recherche de la beauté. C’était un voyage dans l’espace et dans le temps qui m’a donné l’impression de transmette à mon tour le relais qui s’était déposé un jour dans mes mains. Je pense particulièrement à Ludmilla qui m’a enseigné la peinture de l’icône. 

Nous sommes les maillons d’une grande chaîne : que celle de l’art et de la beauté perdure partout, et reste la petite flamme qui palpite dans tous les coins de ce monde qui ne va pas très bien.

De mon côté, je vais continuer à lire, à peindre, à transmettre, à admirer, à tendre comme je le peux ce fil de soie coloré qui, comme les pas du pèlerin ou les mots du poète, trace une route aussi invisible que certaine.

Vous pouvez retrouver les textes de ces deux années d’émission sur mon site à la rubrique actualités, ainsi que les autres thèmes que j’ai encore en tête et continuerai à partager. Les podcasts sont disponibles ici.

Article du 1er juillet 2019


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De l’Athos à Chartres (émission du 13 novembre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici.

L’introduction au Guide de la peinture, rédigée par Adolphe-Napoléon Didron, est très longue – environ une quarantaine de pages. Il prend, comme on le faisait à son époque, d’infinies précautions pour présenter son sujet. Je ne vais bien sûr pas tout détailler mais seulement vous en livrer l’essentiel.

Didron souligne d’abord les difficultés de traduction et le fait que certains termes, certaines proportions, certaines matières, ne trouvent aucune analogie en français. La valeur de l’ouvrage n’est peut-être pas technique, car aucune recette ne peut-être suivie telle quelle. C’est surtout l’esprit, la façon de travailler qui est retranscrite et continue à nous inspirer et à nous émerveiller. J’apporterai chaque fois que possible une sorte de « traduction pour aujourd’hui » aux conseils techniques.

L’archéologue relève ensuite les nombreuses analogies entre ce qu’il a observé à la fois en Grèce et au Mont Athos, et en Occident, que ce soit à la cathédrale de Chartres, à Reims ou ailleurs. Il remarque par exemple que le sceau dont les moines gouverneurs de l’Athos scellent leurs décisions (…) est peint sur une verrière de la cathédrale de Chartres d’une façon évidente. Il s’étend sur la disposition des scènes et des personnages, très analogue partout dans le monde chrétien. Bref, pour Alphonse-Napoléon Didron, les routes prises par les diverses écoles de l’art chrétien ont bien été les mêmes, en Orient et en Occident, au moins jusqu’au schisme. Ensuite, quelques différences sont apparues mais davantage dans les détails – que nous mentionnerons quand ce sera utile – que pour l’essentiel. Ainsi, les auditeurs qui s’intéressent à l’art roman trouveront des repères familiers et un grand intérêt au Guide de la peinture. Du reste, le titre complet de l’ouvrage est Manuel d’iconographie chrétienne grecque et latine. C’est dire combien Monsieur Didron est persuadé de l’universalité du manuscrit qu’il nous livre.

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Quant à l’influence mutuelle et les échanges riches et féconds entre les écoles d’art du bassin méditerranéen médiéval, élaborant chacune leur « manière de peindre », elle n’est plus à démontrer. Les trésors des uns éblouissent les autres : les marchands, les pèlerins, les apprentis, les navigateurs et même les guerriers – quand ils reviennent –racontent et tissent à travers le monde des fils dont l’art témoigne toujours. Impossible de savoir, à la fin du voyage, qui a influencé l’autre : Adolphe-Napoléon Didron, l’archéologue, développe cette question éternelle dans sa longue introduction.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Article du 13 novembre 2017


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Denys de Fourna et Panselinos (émission du 30 octobre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici

Et voilà Didron, notre archéologue, qui continue son périple à la recherche d’une copie du précieux manuscrit, Le Guide de la peinture. Bien sûr, il rencontre encore quelques péripéties, car les vieux moines, qui détiennent le document, ne comptent pas s’en séparer si facilement. Le document constitue l’appui, le point de départ de tout leur travail, depuis la formation des apprentis jusqu’aux réalisations finales. Il finit par en trouver un exemplaire chez le vieux moine et peintre Macarios, qui accepte de le lui faire copier. Un an plus tard, il reçoit enfin le fameux texte et peut en commencer la traduction et l’annoter avant de le publier en 1845.

Une fresque attribuée Panselinos (saint Jean dictant l'Apocalyse à Procore)

Une fresque attribuée à Manuel Panselinos : saint Jean dictant l’Apocalypse à son disciple Procore

On découvre que l’auteur du cœur du manuscrit est un certain Denys, peintre au monastère de Fourna : né autour de 1670, il finit ses jours vers 1745. Dans l’introduction de l’ouvrage, Denys se présente : il raconte qu’il a étudié l’art depuis l’enfance, avec beaucoup de peine, à Thessalonique, en s’efforçant de suivre les traces de celui qu’il considère comme son maître, Manuel Panselinos de Thessalonique.

On sait très peu de choses sur ce maître oublié, sauf ce qu’en raconte Denys : il dit toute son admiration pour celui était « comparé à la lune dans toute sa splendeur ». Il explique que celui-ci n’a pas voulu que se perde une somme d’art et de connaissances immenses et a cherché à consigner son expérience et son savoir à l’aide de son élève, Cyrille de Chio. On dispose de peu de précisions historiques, mais Didron, dans une note de bas de page écrit : « Panselinos est ce peintre du XIIe siècle, le Raphaël ou plutôt le Giotto de l’école byzantine, dont on montre des fresques dans la principale église de Karès, au mont Athos. On dit qu’il vivait sous l’empereur Andronic 1er. Ces fresques, assez remarquables de dessin et d’expression, ont beaucoup souffert dans la couleur, qui est enfumée. Il est difficile de dire si ces peintures datent réellement du XIIe siècle ; elles nous ont semblé (…) beaucoup plus anciennes que les peintures analogues qu’on voit dans les différents monastères du mont Athos et des Météores. »

Ainsi, pour tenter de résumer, on peut dire que Le Guide de la peinture est un ouvrage composite : transcrit au XIXe siècle, il est l’œuvre d’un peintre du XVIIIe siècle, qui lui-même s’inspire largement du travail d’un prédécesseur du XIIe, sans oublier les ajouts, notes et précisions des peintres qui se sont succédé à travers tout ce temps.

Cela nous conduira, la semaine prochaine, à approfondir la notion de la transmission dans la peinture médiévale, et plus largement.

Article du 30 octobre 2017


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La découverte du « Guide de la peinture » (émission du 16 octobre)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons ensemble dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici

Adolphe-Napoléon Didron n’a pas encore de réponse à ses interrogations et continue son voyage. Il se dirige vers Karès, la capitale de l’Athos, siège du gouvernement ecclésiastique, afin d’obtenir les autorisations nécessaires à la poursuite de ses recherches.

Durant un mois, il visite tous les monastères et les ermitages. Tandis que son compagnon mesure et dessine sans relâche, Didron prend des notes et s’étonne de la richesse des peintures et des fresques qui non seulement couvrent les murs des églises, mais aussi des réfectoires ou des endroits les plus reculés. Encore une fois, il est frappé par la ressemblance et la cohérence avec tout ce qu’il a découvert jusque là…

Après un nouveau périple d’un mois, il décide de rentrer à Esphigménou, ses carnets couverts d’observations, de notes et de dates, mais l’esprit empli de questions relatives à la manière de peindre. Il y retrouve Joasaph, qui a bien avancé dans son entreprise. Didron l’interroge sur les artistes dont il a retrouvé les noms, tracés discrètement au pinceau sur les murs des églises ou des réfectoires. Mais personne ne semble les connaître ni s’en souvenir, à part peut-être un certain Manuel Panselinos qui aurait été une sorte d’initiateur.

Joasaph, le peintre d’Esphigménou répond aux questions de Didron tout en continuant à esquisser et à peindre. Alors que l’archéologue s’extasie, une fois encore, devant sa prodigieuse facilité, son travail sans esquisses et son étonnante mémoire, le peintre lui rétorque « Mais, monsieur (…), tout cela est moins extraordinaire que vous ne dites, et je m’étonne de votre surprise, qui augmente loin de cesser. Tenez, voici un manuscrit où on nous apprend tout ce que nous devons faire. Ici, on nous enseigne à préparer nos mortiers, nos pinceaux, nos couleurs, à composer et disposer nos tableaux ; là, sont écrites les inscriptions et les sentences que nous devons peindre, et que vous m’entendez dicter à ces jeunes gens, mes élèves. »

Adolphe-Napoléon saisit avec empressement le manuscrit que lui montre Joasaph… Il a pour titre Le Guide le la peinture, et donne enfin à notre archéologue la clé qui lui manque. C’est l’ouvrage qui sera également notre fil conducteur pour cette série d’émissions.

Article du 16 octobre 2017


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La rencontre avec Joasaph au Mont Athos (émission du 9 octobre)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons ensemble dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail…

Adolphe-Napoléon Didron (l’archéologue qui publie Le Guide de la peinture en 1845), après avoir arpenté la Grèce, voudrait bien en savoir plus ! Intrigué par ses découvertes, il se rend alors au Mont Athos et commence ses investigations par le monastère d’Esphigménou. Par chance, il y trouve la grande église, nouvellement bâtie, couverte d’échafaudages ; un peintre de Karès nommé Joasaph, aidé par son frère, deux élèves et deux jeunes apprentis, couvre alors de fresques historiées tout le porche intérieur qui précède la nef.

L’archéologue est ravi de cet heureux hasard qui va peut-être lui permettre de répondre aux questions qui ne cessent de l’assaillir. Aussi, il monte sur l’échafaudage et observe l’artiste, entouré de ses élèves, décorant de fresques le narthex de l’église. Le jeune frère étend le mortier sur le mur ; le maître esquisse le tableau ; le premier élève remplit les contours marqués par le chef dans les tableaux que celui-ci n’a pas le temps de terminer ; un jeune élève dore les nimbes, peint les inscriptions, réalise les ornements ; les deux autres broient et délayent les couleurs. Le maître semble exécuter ses traits de mémoire ou à l’inspiration. En une heure, sous les yeux de l’archéologue, il trace toute une scène, avec le Christ et les apôtres en taille réelle. Il effectue son esquisse de mémoire, sans carton ni modèle. En examinant le travail déjà réalisé, Didron lui demande s’il a travaillé de la même façon ; le peintre répond par l’affirmative, ajoutant qu’il efface très rarement un trait une fois qu’il est tracé.

L’archéologue et son équipe semblent de plus en plus étonnés et en même temps, persuadés de l’excellence de ces peintures. Il ajoute : « le peintre du mont Athos pourrait être mis certainement sur la ligne de nos meilleurs artistes vivants, surtout lorsqu’ils exécutent de la peinture religieuse. Ce peintre si alerte m’étonnait encore par sa prodigieuse mémoire. Non seulement il traçait ses esquisses et les achevait sans dessin ni carton ; mais je le voyais dictant à son second élève les inscriptions et les sentences que devaient porter les tableaux et les divers personnages. Il débitait tout cela sans livre ni notes, et tout cela était rigoureusement le texte des sentences et des inscriptions que j’avais relevées dans l’Attique, dans le Péloponnèse et à Salamine. Je lui témoignai mon admiration ; mais ma surprise l’étonna beaucoup lui-même, et il me répondit, avec ce que je croyais une rare modestie, que c’était bien simple et beaucoup moins extraordinaire que je ne le pensais. Puis il se remit tranquillement à l’œuvre. »

Alors, quel est donc le secret de cet artiste ? Ce sera le sujet de l’émission de la semaine prochaine.

Article du 9 octobre 2017


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Le peintre de Salamine : Georges Marcos (émission du 2 octobre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7),  retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons ensemble dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail…

Nous suivons les traces de l’archéologue Adolphe-Napoléon Didron, qui publie Le Guide de la peinture en 1845. Après un premier tour d’horizon à Athènes et à travers la campagne de Grèce, il acquiert enfin l’impression d’entrevoir les règles fondamentales régissant l’iconographie byzantine.

fresque Varlaam, météores 16°, peintre Castenallo.JPG

Fresque du monastère de Varlaam aux Météores datant du 16°siècle, probablement peinte par Castenallo (photo prise en 2009 lors d’un voyage avec le Centre Théologique de Meylan/Grenoble). Saint Jean Damascène y tient la fameuse « banderole » dont parle Didron.

À Salamine, il admire la grande église du monastère de la Panaghia-Phanéroméni, couverte de fresques aux détails et au foisonnement presque étourdissant. Il compare Salamine et Chartres, relevant de singulières analogies, comme la place du jugement dernier, à l’entrée contre la paroi occidentale, alors qu’une grande Vierge à l’enfant se tient à l’orient, au fond de l’abside. À Salamine, comme à Chartres, l’Ancien Testament se déploie sur le côté gauche de l’église et le Nouveau, sur le côté droit. Il constate que chaque personnage est représenté exactement de la même façon que dans les églises qu’il a découvertes précédemment. Il relève que les saints, Jean-Damascène, Grégoire de Naziance, Basile, Jean-Chrysostome et beaucoup d’autres, portent ce qu’il appelle des banderoles sur lesquelles figurent des extraits de leurs écrits ou de leur histoire.

Mais notre archéologue ne croit absolument pas qu’un homme seul ait pu réaliser ce travail colossal, allier une telle maîtrise artistique et autant de solides connaissances historiques et théologiques.

Écoutons son commentaire :

« Quel homme devait être ce peintre de Salamine pour avoir accompli une pareille entreprise ! Je ne revenais pas de mon étonnement, que mes compagnons partageaient au plus haut degré. J’interrogeai les moines du couvent, surtout les plus instruits, et je n’en pus rien tirer. Enfin, sur la paroi occidentale de l’église, à l’intérieur, je vis une inscription que portait un ange peint, et dont voici la traduction : 1735, ce temple vénérable et sacré a été peint…..par la main de Georgîos Marcos (…) avec l’aide de ses élèves, Nicolaos (…), Georgakis et Àntonis.

Qu’était-ce que ce Georges Marc ? Un grand homme assurément. (…) il peignait en 1735, à cent quatre ans seulement du jour où je faisais des questions sur lui et sur ses élèves, et personne ne put me répondre. Cependant j’étais à Salamine, dans l’église même où il avait dû passer sa vie, et je m’adressais à des moines dont les prédécesseurs immédiats avaient été les contemporains du peintre.

Rentré dans Athènes, je pris, auprès des hommes les plus instruits, des informations sur Marc d’Argos et ses trois élèves : toutes mes questions restèrent sans réponse. »

Et voilà, nous quittons pour aujourd’hui Adolphe-Napoléon, un archéologue qui n’est pas au bout de ses interrogations !

Article du 2 octobre 2017