Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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L’influence de Denys de Fourna

De 2017 à 2019, j’ai proposé une émission sur RCF Isère intitulée Carnets de peinture. J’y évoquais les écrits laissés par les peintres d’icônes et de fresques à l’usage de leurs successeurs. L’ouvrage phare dans ce domaine s’intitule Le Guide de la peinture. Il s’agit d’un « manuel du peintre » redécouvert au XIXe siècle par Didron et qui s’appuie principalement sur un texte de Denys de Fourna appelé Hermeneia (ou Herminia).  

Denys ( Διονύσιος τοῦ ἐκ Φουρνά ) naît vers 1670 à Fourna, en Grèce. À partir de 1686, il dirige un monastère au Mont Athos en tant que hiéromoine. Il vit dans un skite près de Karyès et travaille comme iconographe. En 1734, il retourne à Fourna où il crée une école de peinture, encouragé par le patriarche.

Denys écrit son Hermeneia entre 1730 et 1733. Il y énonce les principes qui régissent la peinture des icônes et des fresques, décrivant tout à la fois les matériaux, la technique, les sujets représentés et leur sens spirituel. Il retransmet et théorise des indications qui pourraient remonter au XIIe siècle et qui demeurent très précieuses pour les iconographes d’aujourd’hui. Il meurt après 1744.

Quelle ne fut pas ma surprise, au mois de décembre, de recevoir cette missive :

Dear Mrs Elisabeth,
I am very pleased to see your iconography work, especially because I come from the family of Denys de fourna (Denys Chalkias), the original author of « Hermeneia » a book that is described in your blog
Greetings from Greece,
Evangelos Chalkias

J’ai évidemment posé quelques questions à Evangelos, qui m’a très aimablement fait parvenir ces icônes, œuvres de son ancêtre Denys.  Actuellement conservées dans la chapelle Metamorfosis de Fourna, dans un coffre-fort, elles seront prochainement transférées dans un musée dédié à Denys. Elles ne sont pas restaurées pour l’instant , ce qui sera réalisé prochainement.

Je vous livre une partie des renseignements passionnants transmis par Evangelos :

« Nous sommes des descendants des frères, de Denys qui étaient artistes, forgerons, savants et commerçants. Notre famille a déménagé dans la région d’Agrafa (au centre de la Grèce) vers 1590 depuis Moscopole (actuellement en Albanie).

Denys a eu un cousin célèbre : Ioannis Chalkeus de Moscopole, figure grecque des Lumières, professeur de philosophie aristotélicienne et directeur de l’école flanginienne de Venise (une école grecque qui formait les enseignants). 

Denys a construit un monastère au Mont Athos. Il a reçu les honneurs du Patriarche ainsi qu’un soutien matériel des ducs de Valachie. Il a fondé une école et un monastère à Fourna ainsi que la première école officielle pour les femmes en Europe, le Parthénon d’Agrapha.

Son œuvre, l’Hermeneia a influencé l’Art Nouveau ( il y aurait beaucoup à en dire !). Le professeur Dimaras présente Denys comme la première figure des Lumières grecques. 

Concernant ses principes d’iconographie on pourrait dire que :

1. Il n’y a pas de lumière « extérieure »,
2. Il n’y a pas de perspective réelle,
3. Des personnes de différentes époques sont représentées dans les peintures.

Klimt, les trois âges de la femme

Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme

Pour mieux comprendre, observons la peinture de Gustav Klimt, Les Trois Âges de la femme. Elle suit les principes exacts donnés par Denys. D’ailleurs, on sait que Klimt a eu en sa possession l’Hermeneia de Denys. Cela explique non seulement la thématique, mais aussi l’utilisation des couleurs dans l’Art Nouveau. 

Si vous parcourez votre copie française de l’Hermeneia, vous trouverez vingt pages signées par Victor Hugo qui a levé les fonds pour le voyage de Didron lorsqu’il cherchait à récupérer le manuscrit de Denys en Grèce. Victor Hugo espérait un retour vers le style médiéval du dessin et de la peinture et pensait que cela se produirait dans le mouvement du Romantisme dont il était la figure de proue. Malheureusement pour lui, les artistes visuels ont mis du temps à « digérer » le manuscrit, et c’est l’Art nouveau qui en a bénéficié.

Avec ce qui précède, j’ai essayé de vous expliquer qui était réellement Denys Chalkias de Fourna et le rôle qu’il a joué dans l’histoire. 

« Je suis très heureux de voir que votre travail suit les principes de l’Hermeneia et vraiment surpris de votre intégrité artistique (…) »

En lisant ces lignes, j’ai à la fois mieux compris l’importance considérable du travail de Denys de Fourna, véritable recension à portée universelle de l’art iconographique. J’ai aussi réalisé pourquoi je suis autant attirée par les icônes, les fresques ou l’art roman, que par les peintres de la période de l’Art nouveau (je pense à Klimt, Gallen Kallela ou aux illustrations de Ivan Bilibine ou encore à des peintres comme Nesterov).

Je pense surtout à cette incroyable pouvoir de l’icône, de tisser des liens, à travers le temps et à travers l’espace. Tous mes remerciements vont à Denys de Fourna et à sa famille qui m’ont permis ces réflexions.

Article du 3 février 2020. J’ai placé au fil de l’article des liens avec les émissions correspondant à ces sujets, mais il y en a d’avantage, presque toutes datant de l’automne 2017.

 


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La dernière de « Carnets de peinture » (émission du 1er juillet)

 

OLYMPUS DIGITAL CAMERAPendant ces deux années, j’ai lu et relu les écrits des peintres médiévaux, les conseils donnés par les aînés aux plus jeunes, ces « carnets de peinture » souvent passionnants, transmis à travers les générations. Cela a donné une émission qui entrait, dans l’esprit du carnet de voyage, dans les coulisses d’un art bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… 

Leur actualité m’a beaucoup impressionnée et j’espère vous avoir fait partager un peu de cet enthousiasme. Ainsi, nous avons suivi le moine Théophile et son Traité des divers arts au XIIe siècle, Le Livre de l’art du peintre Cennino Cennini à la fin du XIVe, et écouté ses conseils parfois pertinents, parfois loufoques. Nous avons entendu d’improbables recettes situées à mi-chemin entre l’art, la chimie et l’alchimie. Nous avons appris comment nous pourrions fabriquer nos pinceaux ou préparer nos feuilles d’or, nos enduits et nos couleurs. Nous avons compris que pour bien dessiner, il faut dessiner tout le temps, contempler et s’inspirer des œuvres des maîtres. Nous avons cheminé aux côtés de Didron, l’archéologue du XIXe siècle et partagé sa redécouverte des écrits de Denys de Fourna, comme sa rencontre avec le moine Joasaph et ses apprentis, en plein travail sur un échafaudage au Mont Athos. Nous avons croisé la figure du peintre Panselinos au XIIe siècle et celle du peintre roumain Radu au XVIIIe siècle. Nous avons écouté Hermann Hesse, Fra Angelico, Victor Hugo : tout un foisonnement de visages, d’œuvres, d’expériences, d’amour de l’art et de recherche de la beauté. C’était un voyage dans l’espace et dans le temps qui m’a donné l’impression de transmette à mon tour le relais qui s’était déposé un jour dans mes mains. Je pense particulièrement à Ludmilla qui m’a enseigné la peinture de l’icône. 

Nous sommes les maillons d’une grande chaîne : que celle de l’art et de la beauté perdure partout, et reste la petite flamme qui palpite dans tous les coins de ce monde qui ne va pas très bien.

De mon côté, je vais continuer à lire, à peindre, à transmettre, à admirer, à tendre comme je le peux ce fil de soie coloré qui, comme les pas du pèlerin ou les mots du poète, trace une route aussi invisible que certaine.

Vous pouvez retrouver les textes de ces deux années d’émission sur mon site à la rubrique actualités, ainsi que les autres thèmes que j’ai encore en tête et continuerai à partager. Les podcasts sont disponibles ici.

Article du 1er juillet 2019


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De l’Athos à Chartres

L’introduction au Guide de la peinture, rédigée par Adolphe-Napoléon Didron, est très longue – environ une quarantaine de pages. Il prend, comme on le faisait à son époque, d’infinies précautions pour présenter son sujet. Je ne vais bien sûr pas tout détailler mais seulement vous en livrer l’essentiel.

Didron souligne d’abord les difficultés de traduction et le fait que certains termes, certaines proportions, certaines matières, ne trouvent aucune analogie en français. La valeur de l’ouvrage n’est peut-être pas technique, car aucune recette ne peut-être suivie telle quelle. C’est surtout l’esprit, la façon de travailler qui est retranscrite et continue à nous inspirer et à nous émerveiller. J’apporterai chaque fois que possible une sorte de « traduction pour aujourd’hui » aux conseils techniques.

L’archéologue relève ensuite les nombreuses analogies entre ce qu’il a observé à la fois en Grèce et au Mont Athos, et en Occident, que ce soit à la cathédrale de Chartres, à Reims ou ailleurs. Il remarque par exemple que le sceau dont les moines gouverneurs de l’Athos scellent leurs décisions (…) est peint sur une verrière de la cathédrale de Chartres d’une façon évidente. Il s’étend sur la disposition des scènes et des personnages, très analogue partout dans le monde chrétien. Bref, pour Alphonse-Napoléon Didron, les routes prises par les diverses écoles de l’art chrétien ont bien été les mêmes, en Orient et en Occident, au moins jusqu’au schisme. Ensuite, quelques différences sont apparues mais davantage dans les détails – que nous mentionnerons quand ce sera utile – que pour l’essentiel. Ainsi, les auditeurs qui s’intéressent à l’art roman trouveront des repères familiers et un grand intérêt au Guide de la peinture. Du reste, le titre complet de l’ouvrage est Manuel d’iconographie chrétienne grecque et latine. C’est dire combien Monsieur Didron est persuadé de l’universalité du manuscrit qu’il nous livre.

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Quant à l’influence mutuelle et les échanges riches et féconds entre les écoles d’art du bassin méditerranéen médiéval, élaborant chacune leur « manière de peindre », elle n’est plus à démontrer. Les trésors des uns éblouissent les autres : les marchands, les pèlerins, les apprentis, les navigateurs et même les guerriers – quand ils reviennent –racontent et tissent à travers le monde des fils dont l’art témoigne toujours. Impossible de savoir, à la fin du voyage, qui a influencé l’autre : Adolphe-Napoléon Didron, l’archéologue, développe cette question éternelle dans sa longue introduction.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 13 novembre 2017


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Denys de Fourna et Panselinos

Et voilà Didron, notre archéologue, qui continue son périple à la recherche d’une copie du précieux manuscrit, Le Guide de la peinture. Bien sûr, il rencontre encore quelques péripéties, car les vieux moines, qui détiennent le document, ne comptent pas s’en séparer si facilement. Le document constitue l’appui, le point de départ de tout leur travail, depuis la formation des apprentis jusqu’aux réalisations finales. Il finit par en trouver un exemplaire chez le vieux moine et peintre Macarios, qui accepte de le lui faire copier. Un an plus tard, il reçoit enfin le fameux texte et peut en commencer la traduction et l’annoter avant de le publier en 1845.

Une fresque attribuée Panselinos (saint Jean dictant l'Apocalyse à Procore)

Une fresque attribuée à Manuel Panselinos : saint Jean dictant l’Apocalypse à son disciple Procore

On découvre que l’auteur du cœur du manuscrit est un certain Denys, peintre au monastère de Fourna : né autour de 1670, il finit ses jours vers 1745. Dans l’introduction de l’ouvrage, Denys se présente : il raconte qu’il a étudié l’art depuis l’enfance, avec beaucoup de peine, à Thessalonique, en s’efforçant de suivre les traces de celui qu’il considère comme son maître, Manuel Panselinos de Thessalonique.

On sait très peu de choses sur ce maître oublié, sauf ce qu’en raconte Denys : il dit toute son admiration pour celui était « comparé à la lune dans toute sa splendeur ». Il explique que celui-ci n’a pas voulu que se perde une somme d’art et de connaissances immenses et a cherché à consigner son expérience et son savoir à l’aide de son élève, Cyrille de Chio. On dispose de peu de précisions historiques, mais Didron, dans une note de bas de page écrit : « Panselinos est ce peintre du XIIe siècle, le Raphaël ou plutôt le Giotto de l’école byzantine, dont on montre des fresques dans la principale église de Karès, au mont Athos. On dit qu’il vivait sous l’empereur Andronic 1er. Ces fresques, assez remarquables de dessin et d’expression, ont beaucoup souffert dans la couleur, qui est enfumée. Il est difficile de dire si ces peintures datent réellement du XIIe siècle ; elles nous ont semblé (…) beaucoup plus anciennes que les peintures analogues qu’on voit dans les différents monastères du mont Athos et des Météores. »

Ainsi, pour tenter de résumer, on peut dire que Le Guide de la peinture est un ouvrage composite : transcrit au XIXe siècle, il est l’œuvre d’un peintre du XVIIIe siècle, qui lui-même s’inspire largement du travail d’un prédécesseur du XIIe, sans oublier les ajouts, notes et précisions des peintres qui se sont succédé à travers tout ce temps.

Cela nous conduira dans l’article suivant ici à approfondir la notion de la transmission dans la peinture médiévale, et plus largement.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 30 octobre 2017


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À la recherche d’une copie du « Guide de la peinture »

Panselinos, au Mont Athos copie
Fresque de l’Athos attribuée à Panselinos

Nous avons suivi Adolphe-Napoléon Didron, dans la découverte du fameux Guide de la Peinture.  Il parcourt alors le manuscrit que lui a tendu le peintre Joasaph ; celui-ci se compose de quatre parties qui vont de la technique aux conseils de peinture, à la manière de préparer les pinceaux et les couleurs, de disposer les enduits pour les fresques et les tableaux ou de peindre sur ces enduits. Plus loin l’ouvrage aborde la façon de dessiner le costume, la forme des cheveux et de la barbe, de traduire l’âge, la physionomie et l’attitude des personnages ; il précise l’ordonnancement des compositions, c’est-à-dire la façon dont chacun est placé.

Didron comprend alors la constance et la permanence des motifs qu’il a rencontrés tout au long de son voyage à travers la Grèce. Il réalise qu’elle est la posture d’un artiste comme Joasaph. L’archéologue ajoute cette intéressante réflexion :

« Ce qui se passait au mont Athos avait dû se passer en France et dans toute l’Europe chrétienne au Moyen Âge. La composition et la distribution des sculptures qui décorent les portails des cathédrales d’Amiens, de Reims, de Chartres surtout, témoigneraient d’un grand génie, si quelque artiste picard, champenois ou beauceron les avait inventées ; mais elles ne réclament qu’un homme ordinaire, assisté d’un code analogue à celui du mont Athos. Il en est de même pour la peinture sur verre. Je tenais donc enfin la solution d’un problème qui m’avait tourmenté depuis longtemps ».

Ainsi, le manuscrit que consulte Didron lui permet de lever bien des voiles : le texte est ancien en ce qui concerne son noyau, mais s’est étendu et complété avec les siècles. La copie que Didron a sous les yeux remonte à des centaines d’années, mais est aussi couverte de notes écrites par Joasaph lui-même, ainsi que par son maître, notes qui entreront plus tard dans le corps de l’ouvrage, comme étaient entrées celles des peintres des siècles précédents.

Didron supplie alors Joasaph de lui vendre le précieux manuscrit, décidé aux plus grands sacrifices pour l’emporter. Mais le peintre répond, dans sa simplicité que s’il se dépouillait de ce livre, il ne pourrait plus rien faire. En perdant son guide, il perdait son art, ses yeux et ses mains. Il ne pourrait plus peindre, tout simplement. « Du reste, ajoute-t-il, vous trouverez d’autres copies de ce manuscrit à Karès ; chaque atelier en possède un exemplaire, et, malgré la décadence où la peinture est tombée dans notre sainte montagne, il existe encore à Karès quatre ateliers complets. »

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 23 octobre 2017


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La découverte du « Guide de la peinture »

OLYMPUS DIGITAL CAMERAL’archéologue Adolphe-Napoléon Didron a bien observé des peintres au travail dans un monastère de l’Athos, mais il n’a pas encore de réponse à ses interrogations et continue son voyage. Il se dirige vers Karès, la capitale de l’Athos, siège du gouvernement ecclésiastique, afin d’obtenir les autorisations nécessaires à la poursuite de ses recherches.

Durant un mois, il visite tous les monastères et les ermitages. Tandis que son compagnon mesure et dessine sans relâche, Didron prend des notes et s’étonne de la richesse des peintures et des fresques qui non seulement couvrent les murs des églises, mais aussi des réfectoires ou des endroits modestes et reculés. Encore une fois, il est frappé par la ressemblance et la cohérence avec tout ce qu’il a découvert jusque là…

Après un nouveau périple d’un mois, il décide de rentrer à Esphigménou, ses carnets couverts d’observations, de notes et de dates, mais l’esprit empli de questions relatives à la manière de peindre. Il y retrouve le peintre Joasaph, qui a bien avancé dans son entreprise. Didron l’interroge sur les artistes dont il a retrouvé les noms, tracés discrètement au pinceau sur les murs des églises ou des réfectoires. Personne ne semble les connaître ni s’en souvenir, à part peut-être un certain Manuel Panselinos qui aurait été une sorte d’initiateur.

Joasaph, le peintre d’Esphigménou répond aux questions de Didron tout en continuant à esquisser et à peindre. Alors que l’archéologue s’extasie, une fois encore, devant sa prodigieuse facilité, son travail sans esquisses et son étonnante mémoire, le peintre lui rétorque « Mais, monsieur (…), tout cela est moins extraordinaire que vous ne dites, et je m’étonne de votre surprise, qui augmente loin de cesser. Tenez, voici un manuscrit où on nous apprend tout ce que nous devons faire. Ici, on nous enseigne à préparer nos mortiers, nos pinceaux, nos couleurs, à composer et disposer nos tableaux ; là, sont écrites les inscriptions et les sentences que nous devons peindre, et que vous m’entendez dicter à ces jeunes gens, mes élèves. »

Adolphe-Napoléon saisit avec empressement le manuscrit que lui montre Joasaph… Il a pour titre… Le Guide le la peinture et donne enfin à notre archéologue la clé qui lui manque. C’est l’ouvrage qui a été également le fil conducteur pour la série de deux années d’émissions.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 16 octobre 2017


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La rencontre avec Joasaph au Mont Athos

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAdolphe-Napoléon Didron (l’archéologue qui publie Le Guide de la peinture en 1845), après avoir arpenté la Grèce, voudrait bien en savoir plus et comprendre l’origine de la grande cohérence de la peinture byzantine ! Intrigué par ses premières découvertes (voir l’article sur le peintre de Salamine et précédents), il se rend au Mont Athos et commence ses investigations par le monastère d’Esphigménou. Par chance, il y trouve la grande église, nouvellement bâtie, couverte d’échafaudages ; un peintre de Karès nommé Joasaph, aidé par son frère, deux élèves et deux jeunes apprentis, recouvre alors de fresques historiées tout le porche intérieur qui précède la nef.

L’archéologue est ravi de cet heureux hasard qui va peut-être lui permettre de répondre aux questions qui ne cessent de l’assaillir. Aussi, il monte sur l’échafaudage et observe l’artiste, entouré de ses élèves, décorant de fresques le narthex de l’église. Le jeune frère étend le mortier sur le mur ; le maître esquisse le tableau ; le premier élève remplit les contours marqués par le chef dans les tableaux que celui-ci n’a pas le temps de terminer ; un jeune élève dore les nimbes, peint les inscriptions, réalise les ornements ; les deux autres broient et délayent les couleurs. Le maître travaille vite, comme à l’inspiration ! En une heure, sous les yeux de l’archéologue, il trace toute une scène, avec le Christ et les apôtres en taille réelle. Il effectue son esquisse de mémoire, sans carton ni modèle. En examinant le travail déjà réalisé, Didron lui demande s’il a déjà procédé de la même façon ; le peintre répond par l’affirmative, ajoutant qu’il efface très rarement un trait une fois qu’il est tracé.

L’archéologue et son équipe semblent de plus en plus étonnés et en même temps, persuadés de l’excellence de ces peintures. Il ajoute : « Le peintre du mont Athos pourrait être mis certainement sur la ligne de nos meilleurs artistes vivants, surtout lorsqu’ils exécutent de la peinture religieuse. Ce peintre si alerte m’étonnait encore par sa prodigieuse mémoire. Non seulement il traçait ses esquisses et les achevait sans dessin ni carton ; mais je le voyais dictant à son second élève les inscriptions et les sentences que devaient porter les tableaux et les divers personnages. Il débitait tout cela sans livre ni notes, et tout cela était rigoureusement le texte des sentences et des inscriptions que j’avais relevées dans l’Attique, dans le Péloponnèse et à Salamine. Je lui témoignai mon admiration ; mais ma surprise l’étonna beaucoup lui-même, et il me répondit, avec ce que je croyais une rare modestie, que c’était bien simple et beaucoup moins extraordinaire que je ne le pensais. Puis il se remit tranquillement à l’œuvre. »

Alors, quel est donc le secret de cet artiste et de tant d’autres, comment expliquer cette façon de travailler tellement éloignée de ce qui est pratiqué par les artistes occidentaux à la même époque ? C’est le sujet de l’article intitulé La découverte du Guide de la peinture.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 9 octobre 2017 mis à jour le 17 février 2021


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Le peintre de Salamine : Georges Marcos

Nous suivons les traces de l’archéologue Adolphe-Napoléon Didron, qui publie Le Guide de la peinture en 1845. Après un premier tour d’horizon à Athènes et à travers la campagne de Grèce, il acquiert enfin l’impression d’entrevoir les règles fondamentales régissant l’iconographie byzantine (voir l’article précédent : Le voyage de Didron). Ainsi poursuit-il son voyage et ses recherches, intrigué par la grande cohérence qu’il découvre dans la peinture byzantine.

fresque Varlaam, météores 16°, peintre Castenallo.JPG

Fresque du monastère de Varlaam aux Météores datant du 16°siècle, probablement peinte par Castenallo (photo prise en 2009 lors d’un voyage avec le Centre Théologique de Meylan/Grenoble). Saint Jean Damascène y tient la fameuse « banderole » dont parle Didron.

À Salamine, il admire la grande église du monastère de la Panaghia-Phanéroméni, couverte de fresques aux détails et au foisonnement presque étourdissant. Il compare Salamine et Chartres, relevant de singulières analogies, comme la place du jugement dernier, à l’entrée contre la paroi occidentale, alors qu’une grande Vierge à l’enfant se tient à l’orient, au fond de l’abside. À Salamine, comme à Chartres, l’Ancien Testament se déploie sur le côté gauche de l’église et le Nouveau, sur le côté droit. Il constate que chaque personnage est représenté exactement de la même façon que dans les églises qu’il a découvertes précédemment. Il relève que les saints, Jean-Damascène, Grégoire de Naziance, Basile, Jean-Chrysostome et beaucoup d’autres, portent ce qu’il appelle des banderoles sur lesquelles figurent des extraits de leurs écrits ou de leur histoire.

Mais notre archéologue ne croit absolument pas qu’un homme seul ait pu réaliser ce travail colossal, allier une telle maîtrise artistique et autant de solides connaissances historiques et théologiques.

Écoutons son commentaire :

« Quel homme devait être ce peintre de Salamine pour avoir accompli une pareille entreprise ! Je ne revenais pas de mon étonnement, que mes compagnons partageaient au plus haut degré. J’interrogeai les moines du couvent, surtout les plus instruits, et je n’en pus rien tirer. Enfin, sur la paroi occidentale de l’église, à l’intérieur, je vis une inscription que portait un ange peint, et dont voici la traduction : 1735, ce temple vénérable et sacré a été peint…..par la main de Georgîos Marcos (…) avec l’aide de ses élèves, Nicolaos (…), Georgakis et Àntonis.

Qu’était-ce que ce Georges Marc ? Un grand homme assurément. Sa patrie est Argos, d’où j’arrivais, et qui est à deux journées seulement de Salamine ; il peignait en 1735, à cent quatre ans seulement du jour où je faisais des questions sur lui et sur ses élèves, et personne ne put me répondre. Cependant j’étais à Salamine, dans l’église même où il avait dû passer sa vie, et je m’adressais à des moines dont les prédécesseurs immédiats avaient été les contemporains du peintre.

Rentré dans Athènes, je pris, auprès des hommes les plus instruits, des informations sur Marc d’Argos et ses trois élèves : toutes mes questions restèrent sans réponse. »

Et voilà, nous quittons pour aujourd’hui Adolphe-Napoléon, un archéologue qui n’est pas au bout de ses interrogations ! À suivre avec l’article La rencontre avec Joasaph

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 2 octobre 2017 mis à jour le 16 février 2021


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Le voyage de Didron l’archéologue

Delphes

À Delphes…

Nous avons rencontré, les semaines précédentes, Adolphe-Napoléon Didron, un archéologue du XIXe siècle, qui publie Le Guide de la peinture en 1845. Le voilà en route vers l’Orient. Il découvre ces contrées lors d’un voyage effectué en août et septembre 1839. Il visite d’abord Athènes et ses attachantes petites églises, restées debout malgré les vicissitudes de l’histoire. Certes, de nombreuses fresques sont recouvertes de badigeon ou complètement détruites, mais certaines ont résisté et le touchent. Il parcourt alors la campagne des environs et découvre de charmants monastères, des églises entièrement fresquées, des mosaïques à fond d’or. À Delphes, il arrive dans un prieuré caché par l’ombre des oliviers. Là se niche une petite église couverte de fresques. Plus que jamais, il se réjouit d’arpenter ces régions qui l’enchantent.

Il étudie les fresques et les mosaïques de chacun des ces lieux, du plus intime au plus imposant, avec le plus grand soin, prenant des notes minutieuses, destinées à compléter les dessins relevés par ses compagnons de voyage.

Il s’étonne de découvrir une absolue cohérence dans la manière de représenter les personnages, qu’il s’agisse de leur expression, de la couleur des vêtements, de la posture, de l’ordonnancement de chacun dans l’église, quel que soit l’artiste à l’origine de l’œuvre, et même lorsque plusieurs siècles séparent leur réalisation.

Et voilà le genre de réflexion qu’il se fait sans cesse : « En France, dans des monuments de même époque et de même style, mais de province différente, on surprend de curieuses variétés dans la représentation d’un sujet semblable. Ainsi, à la chute d’Adam, le fruit qui séduit Eve est souvent un raisin en Bourgogne et en Champagne ; c’est ordinairement une figue ou une orange en Provence, et quelquefois une pomme en Normandie. Mais, en Grèce, dans la ville d’Athènes comme dans celle de Mistra, dans la Béotie comme dans le Péloponnèse, toutes les images sont des copies prises l’une sur l’autre, et comme des contre-épreuves. »

Un peu plus loin il ajoute : « On dirait qu’une pensée unique, animant cent pinceaux à la fois, a fait éclore d’un seul coup presque toutes les peintures de la Grèce. » Il n’en faut pas plus pour aiguiser la curiosité de notre archéologue… et la nôtre ! Finalement, il cherche à répondre à la question que beaucoup se posent devant une icône : quel est ce « langage » universel ? Pourquoi la Renaissance occidentale a-t-elle conduit à t-elle ouvert sur tant de « liberté » en art ? Et quelle est la différence, le message et le sens de « la manière de peindre » byzantine (et dans une large part médiévale) ? En bref : où se situe la « différence » ?

À suivre avec l’article Le peintre de Salamine

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 25 septembre 2017 mis à jour le 15 février 2021


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Un échange avec Victor Hugo

refletsAdolphe-Napoléon Didron, archéologue français de renom a aussi été journaliste et éditeur. Il s’est surtout passionné pour l’iconographie du Moyen Âge chrétien. Sa curiosité l’a conduit au voyage, à la recherche, puis à la publication en 1845 du Guide de la peinture.  Il explique que sa passion pour l’archéologie lui est venue grâce à Victor Hugo. L’échange de correspondance entre les deux personnages figure au début de l’ouvrage et en illustre bien les thèmes privilégiés. Le voici, presque intégralement :

« Mon illustre ami

En quelques semaines vous avez construit, dans Notre-Dame de Paris, la cathédrale du Moyen Âge ; moi, je voudrais passer ma vie à la sculpter et à la peindre. Engagez-moi donc, architecte sublime, parmi vos ouvriers les plus dévoués, sinon les plus habiles.

Prenez, pour les parois et les chapiteaux, les tympans et les voussures, les verrières et les rosaces de votre monument colossal, ces personnages de l’Ancien et du Nouveau Testament, de l’histoire, de la légende et de la symbolique : Dieu avec ses anges, ses patriarches, ses prophètes, ses apôtres et ses innombrables légions de saints (…)

La moitié de ce livre est à un moine byzantin ; le reste est à moi. Recevez, poète des Orientales et des Feuilles d’automne, ce que vous envoie le peintre du Mont Athos, ce que vous apporte l’archéologue de Paris, l’Orient par un grand artiste, l’Occident par un humble explorateur du passé.(…) ». Signé, Didron.

Et voilà la réponse de Victor Hugo :

« (…) Le curieux et excellent livre que vous mettez au jour s’adresse tout à la fois aux hommes de science et aux hommes d’imagination. Tout s’y trouve, mêlé et combiné dans une puissante et singulière unité : l’art et l’histoire, la poésie et la religion.

Vous faites une œuvre noble et utile, et j’y applaudis de tout cœur. Vous êtes du petit nombre de ces esprits élevés et patients qui expliquent, savamment et poétiquement, à l’Europe son architecture, à l’Eglise son symbolisme, au prêtre sa cathédrale, à tous les peuples leur passé, à tous les arts leur avenir, à tous les hommes le mystère qui est au fond de tous les temples.

Continuez. Ayez courage. Ce que vous faites est bon et beau. (…) C’est grâce à quelques hommes comme vous, que l’Europe voit se tourner aujourd’hui vers l’art si profond, si étrange et si admirable du Moyen Âge, non seulement tous les antiquaires, mais encore tous les penseurs. Pour les uns, c’est une étude ; pour les autres, c’est une contemplation.

Je vous serre la main, et je suis à vous du fond du cœur. Votre ami, Victor Hugo ».

Article du 18 septembre 2017