Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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À la recherche d’une copie du « Guide de la peinture »

Panselinos, au Mont Athos copie
Fresque de l’Athos attribuée à Panselinos

Nous avons suivi Adolphe-Napoléon Didron, dans la découverte du fameux Guide de la Peinture.  Il parcourt alors le manuscrit que lui a tendu le peintre Joasaph ; celui-ci se compose de quatre parties qui vont de la technique aux conseils de peinture, à la manière de préparer les pinceaux et les couleurs, de disposer les enduits pour les fresques et les tableaux ou de peindre sur ces enduits. Plus loin l’ouvrage aborde la façon de dessiner le costume, la forme des cheveux et de la barbe, de traduire l’âge, la physionomie et l’attitude des personnages ; il précise l’ordonnancement des compositions, c’est-à-dire la façon dont chacun est placé.

Didron comprend alors la constance et la permanence des motifs qu’il a rencontrés tout au long de son voyage à travers la Grèce. Il réalise qu’elle est la posture d’un artiste comme Joasaph. L’archéologue ajoute cette intéressante réflexion :

« Ce qui se passait au mont Athos avait dû se passer en France et dans toute l’Europe chrétienne au Moyen Âge. La composition et la distribution des sculptures qui décorent les portails des cathédrales d’Amiens, de Reims, de Chartres surtout, témoigneraient d’un grand génie, si quelque artiste picard, champenois ou beauceron les avait inventées ; mais elles ne réclament qu’un homme ordinaire, assisté d’un code analogue à celui du mont Athos. Il en est de même pour la peinture sur verre. Je tenais donc enfin la solution d’un problème qui m’avait tourmenté depuis longtemps ».

Ainsi, le manuscrit que consulte Didron lui permet de lever bien des voiles : le texte est ancien en ce qui concerne son noyau, mais s’est étendu et complété avec les siècles. La copie que Didron a sous les yeux remonte à des centaines d’années, mais est aussi couverte de notes écrites par Joasaph lui-même, ainsi que par son maître, notes qui entreront plus tard dans le corps de l’ouvrage, comme étaient entrées celles des peintres des siècles précédents.

Didron supplie alors Joasaph de lui vendre le précieux manuscrit, décidé aux plus grands sacrifices pour l’emporter. Mais le peintre répond, dans sa simplicité que s’il se dépouillait de ce livre, il ne pourrait plus rien faire. En perdant son guide, il perdait son art, ses yeux et ses mains. Il ne pourrait plus peindre, tout simplement. « Du reste, ajoute-t-il, vous trouverez d’autres copies de ce manuscrit à Karès ; chaque atelier en possède un exemplaire, et, malgré la décadence où la peinture est tombée dans notre sainte montagne, il existe encore à Karès quatre ateliers complets. »

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 23 octobre 2017


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La découverte du « Guide de la peinture »

OLYMPUS DIGITAL CAMERAL’archéologue Adolphe-Napoléon Didron a bien observé des peintres au travail dans un monastère de l’Athos, mais il n’a pas encore de réponse à ses interrogations et continue son voyage. Il se dirige vers Karès, la capitale de l’Athos, siège du gouvernement ecclésiastique, afin d’obtenir les autorisations nécessaires à la poursuite de ses recherches.

Durant un mois, il visite tous les monastères et les ermitages. Tandis que son compagnon mesure et dessine sans relâche, Didron prend des notes et s’étonne de la richesse des peintures et des fresques qui non seulement couvrent les murs des églises, mais aussi des réfectoires ou des endroits modestes et reculés. Encore une fois, il est frappé par la ressemblance et la cohérence avec tout ce qu’il a découvert jusque là…

Après un nouveau périple d’un mois, il décide de rentrer à Esphigménou, ses carnets couverts d’observations, de notes et de dates, mais l’esprit empli de questions relatives à la manière de peindre. Il y retrouve le peintre Joasaph, qui a bien avancé dans son entreprise. Didron l’interroge sur les artistes dont il a retrouvé les noms, tracés discrètement au pinceau sur les murs des églises ou des réfectoires. Personne ne semble les connaître ni s’en souvenir, à part peut-être un certain Manuel Panselinos qui aurait été une sorte d’initiateur.

Joasaph, le peintre d’Esphigménou répond aux questions de Didron tout en continuant à esquisser et à peindre. Alors que l’archéologue s’extasie, une fois encore, devant sa prodigieuse facilité, son travail sans esquisses et son étonnante mémoire, le peintre lui rétorque « Mais, monsieur (…), tout cela est moins extraordinaire que vous ne dites, et je m’étonne de votre surprise, qui augmente loin de cesser. Tenez, voici un manuscrit où on nous apprend tout ce que nous devons faire. Ici, on nous enseigne à préparer nos mortiers, nos pinceaux, nos couleurs, à composer et disposer nos tableaux ; là, sont écrites les inscriptions et les sentences que nous devons peindre, et que vous m’entendez dicter à ces jeunes gens, mes élèves. »

Adolphe-Napoléon saisit avec empressement le manuscrit que lui montre Joasaph… Il a pour titre… Le Guide le la peinture et donne enfin à notre archéologue la clé qui lui manque. C’est l’ouvrage qui a été également le fil conducteur pour la série de deux années d’émissions.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 16 octobre 2017


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La rencontre avec Joasaph au Mont Athos

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAdolphe-Napoléon Didron (l’archéologue qui publie Le Guide de la peinture en 1845), après avoir arpenté la Grèce, voudrait bien en savoir plus et comprendre l’origine de la grande cohérence de la peinture byzantine ! Intrigué par ses premières découvertes (voir l’article sur le peintre de Salamine et précédents), il se rend au Mont Athos et commence ses investigations par le monastère d’Esphigménou. Par chance, il y trouve la grande église, nouvellement bâtie, couverte d’échafaudages ; un peintre de Karès nommé Joasaph, aidé par son frère, deux élèves et deux jeunes apprentis, recouvre alors de fresques historiées tout le porche intérieur qui précède la nef.

L’archéologue est ravi de cet heureux hasard qui va peut-être lui permettre de répondre aux questions qui ne cessent de l’assaillir. Aussi, il monte sur l’échafaudage et observe l’artiste, entouré de ses élèves, décorant de fresques le narthex de l’église. Le jeune frère étend le mortier sur le mur ; le maître esquisse le tableau ; le premier élève remplit les contours marqués par le chef dans les tableaux que celui-ci n’a pas le temps de terminer ; un jeune élève dore les nimbes, peint les inscriptions, réalise les ornements ; les deux autres broient et délayent les couleurs. Le maître travaille vite, comme à l’inspiration ! En une heure, sous les yeux de l’archéologue, il trace toute une scène, avec le Christ et les apôtres en taille réelle. Il effectue son esquisse de mémoire, sans carton ni modèle. En examinant le travail déjà réalisé, Didron lui demande s’il a déjà procédé de la même façon ; le peintre répond par l’affirmative, ajoutant qu’il efface très rarement un trait une fois qu’il est tracé.

L’archéologue et son équipe semblent de plus en plus étonnés et en même temps, persuadés de l’excellence de ces peintures. Il ajoute : « Le peintre du mont Athos pourrait être mis certainement sur la ligne de nos meilleurs artistes vivants, surtout lorsqu’ils exécutent de la peinture religieuse. Ce peintre si alerte m’étonnait encore par sa prodigieuse mémoire. Non seulement il traçait ses esquisses et les achevait sans dessin ni carton ; mais je le voyais dictant à son second élève les inscriptions et les sentences que devaient porter les tableaux et les divers personnages. Il débitait tout cela sans livre ni notes, et tout cela était rigoureusement le texte des sentences et des inscriptions que j’avais relevées dans l’Attique, dans le Péloponnèse et à Salamine. Je lui témoignai mon admiration ; mais ma surprise l’étonna beaucoup lui-même, et il me répondit, avec ce que je croyais une rare modestie, que c’était bien simple et beaucoup moins extraordinaire que je ne le pensais. Puis il se remit tranquillement à l’œuvre. »

Alors, quel est donc le secret de cet artiste et de tant d’autres, comment expliquer cette façon de travailler tellement éloignée de ce qui est pratiqué par les artistes occidentaux à la même époque ? C’est le sujet de l’article intitulé La découverte du Guide de la peinture.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 9 octobre 2017 mis à jour le 17 février 2021