Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le rouge bordeaux

rouge bordeaux

Nous voilà aujourd’hui avec le rouge bordeaux en plein double sens, car quand on dit «bordeaux », on peut penser au vin, autrement dit au « rouge » ou à la couleur bordeaux… autrement dit… au rouge !

Avant de désigner un vin, le bordeaux couvre un champ de nuances encore plus étendu que celui des tonalités de vins et rassemble une grande partie des teintes rouge sombre. La couleur bordeaux court à travers les nuances de rouges, du rouge-orangé au rouge-pourpre. Plus claire, elle devient rose ; avec une pointe de jaune, elle vire au marron.

Le Répertoire des couleurs de la Société des amis des chrysanthèmes distingue quatre tons rouges différents de la couleur « vin de Bordeaux ».

Le terme bordeaux, au sens de couleur, n’est attesté que depuis 1884. Les premières occurrences décrivent les tonalités obtenues avec les colorants de synthèse inventés à cette époque ; il semble que Bordeaux ait été le nom commercial d’un colorant rouge violacé, breveté en 1878. La dénomination a été choisie en référence à la teinte des vins de la région.

La teinte lie de vin, attestée depuis le XIXe siècle, désigne un rouge-bordeaux plus sombre, tirant sur le violet, comme la partie du vin déposée au fond de la cuve. D’autres noms, comme le grenat, qui reprend le nom d’une pierre semi-précieuse, sont à peu près synonymes et désignent la même gamme de couleur.

Le passe-velours a aussi la même tonalité. C’est l’autre nom de l’amarante, fleur d’un pourpre rouge velouté, symbole de l’immortalité, qui produit aussi un colorant. Le terme de « velours » renvoie à l’aspect d’une couleur que l’on a envie de toucher, de caresser…

Ces colorants de synthèse recouvrent de jolies couleurs, peu couvrantes et peu solides à la lumière.

On associe à la même gamme la couleur de la « betterave rouge cuite, en tranches minces », et aussi la couleur bourgogne… Les qualificatifs sont sans fin, inépuisables, comme l’imagination, la richesse du monde végétal et minéral, les nuances, celles qui touchent les yeux comme celles qui chatouillent les papilles…

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 15 février 2016


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« Le Christ aux coquelicots »

juin 2011, Bretagne

Juin 2011, Bretagne

Nous avons commencé l’année avec le coquelicot, symbole de l’été, du temps des récoltes et de la moisson, une « mauvaise herbe », fleur frêle à la fois légère et tenace, signe de renaissance. Le pétale du coquelicot se pose dans la main avec la délicatesse de l’aile d’un papillon…

J’ai trouvé quelques titres de livres portant ce nom liés à chaque fois aux thèmes du renouveau, du souvenir, de la fragilité qui conduit à l’émerveillement.

Un de ceux-là est un tout petit ouvrage à la couverture sobre, discrète et vive, rouge comme la fleur, intitulé Le Christ aux coquelicots et écrit par Christian Bobin (1). Le texte léger, à l’image des délicats pétales virevoltant au vent, associe, au détour d’images poétiques, la fleur rouge et le Christ. Écoutons tout simplement quelques passages :

 Je veux bien souffrir mais je ne veux pas désespérer.
Je ne laisserai personne éteindre en moi la petite lampe rouge de la confiance.

Il suffirait d’avoir la patience et la paix blonde des grands champs de blé,
leur consentement aux grâces mouvantes du vent et des lumières. 

Et que nos cœurs chaque jour s’ouvrent à la fraîcheur
et à l’éclat des coquelicots.

À ces fragiles tâches rouges, à ces larmes de vie
que personne ne provoque et qui viennent pourtant
imprévisibles, au beau milieu des champs
au beau milieu des jours, de nos jours.

Dieu est aussi frêle que ces coquelicots que pour leur
profit, les hommes veulent arracher de la terre.

Ceux qui entrevoient ta pureté ne comprennent pas ta faiblesse.
Ils se demandent pourquoi le plus pur est aussi le plus mortel.

Ils craignent la mort plus que tout
sans voir qu’il ya une chose plus redoutable encore : une vie sans amour.

Comme le coquelicot déchire l’étoffe trop riche des blés,
tu brûles le linge, brodé à nos intiales , de notre trépas.
Tu es l’attaquant par grâce
L’incroyable insurrection du rouge de l’esprit
dans notre cœur éteint

Tu es un tigre de douceur.
J’ai un travail ruisselant à faire avec Toi. 

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

(1) Paru en 2002, Lettres vives.

Article du 11 janvier 2016


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Le coquelicot et le rouge du souvenir

Photo Dominique Dauchez

Photo Dominique Dauchez

Dans ce périple autour de la couleur rouge, attardons-nous sur une fleur délicate, présente dans les terrains fraîchement remués au printemps : le coquelicot, rouge et léger qui forme des tapis gais et colorés visibles de loin, ou contraste avec le gris. Sa symbolique associe la couleur rouge et une certaine fragilité, le plaçant un peu à part parmi les fleurs rouges. Dénué de passion et d’agressivité, le coquelicot incarnerait « l’ardeur fragile », l’espoir, la renaissance et surtout « la consolation ».

Le coquelicot est aussi une sorte d’emblème associé, dans les pays du Commonwealth, au souvenir des soldats tombés lors de la Première Guerre mondiale, à l’instar du bleuet pour les combattants français.

Cette allégorie du coquelicot est liée à un poème composé en 1915 par le major John McCrae, chirurgien de l’artillerie canadienne lors de la terrible bataille d’ Ypres en 1915. Le poème s’intitule In Flanders Fields (Au Champ d’honneur). En quelques mois, il devint le symbole des sacrifices des jeunes soldats.

L’image est peut-être venue, parce que les coquelicots fleurissaient sur le bord des tranchées et sur les tombes des soldats. Ce phénomène aurait été souligné pendant les guerres napoléoniennes. Les dommages subis par l’environnement lors des batailles augmenteraient le contenu en calcaire du sol, faisant du coquelicot l’une des rares plantes capables de survivre. Il faut dire que sur les paysages détruits et désolés, ces touches de lumière flottant dans le vent, sont d’un effet joyeux et troublant.

Toute une imagerie s’est développée à la suite du poème : sur la tristesse des tombes alignées dans la grisaille émergeaient, comme des petites flammes, ces fleurs fragiles et délicates. La couleur rouge, symbole approprié pour illustrer le bain de sang de la guerre de tranchées, traduit aussi la renaissance et la vie comme l’emblème d’une croissance nouvelle, toujours possible malgré les dévastations.

Certains portèrent alors un coquelicot à la boutonnière. Une Française proposa à un maréchal britannique que les femmes et les enfants des régions dévastées de France produisent des coquelicots afin de recueillir des fonds pour aider les « gueules cassées ». En novembre 1921, les premiers coquelicots furent distribués. La tradition se poursuit depuis et le coquelicot demeure la fleur du souvenir associée à la Première Guerre mondiale.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 4 janvier 2016


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Matisse et le rouge

Je me suis rendu compte, en préparant ces émissions sur Matisse, qu’aucune de ses œuvres n’est libre de droit, raison pour laquelle je ne publie, exceptionnellement, aucune photo. Et puis me voilà partie vers Montréal, le deuxième lieu de mon cœur : voilà pourquoi je poste en une seule fois les émissions des 7, 14 et 21 décembre.

Nous l’avons vu les semaines précédentes, le début du XXe siècle est une période de foisonnement et de mise au point de nouvelles couleurs. Un peintre s’en donne à cœur joie avec leur exploration, Henri Matisse qui écrit par exemple : « Je voudrais que les gens sachent qu’il ne faut pas approcher de la couleur comme on entre dans un moulin, qu’il faut une sévère préparation pour être digne d’elle. »

Nous avions dit, lorsque nous parlions de la couleur bleue : « Matisse est un peintre en bleu », mais il est aussi un peintre en rouge. Une œuvre résume le sens et l’importance de cette couleur, une grande huile, mesurant environ deux mètres sur deux, datant de 1911 et  conservée au musée d’Art moderne de New York. Le tableau représente l’atelier de Matisse qui décrit l’œuvre lui même : « Dans mon atelier le sol est rouge sang de bœuf comme dans les carrelages provençaux ; le mur est rouge ; c’est comme si le sang s’était infiltré pour tout teindre ; les meubles sont rouges entourés d’un fil d’or mat. Ce rouge est comme une nuit chaude à l’intérieur de laquelle, venant de la fenêtre à gauche, une intense lumière fait naître ou plutôt ressusciter les autres objets. » (…)

Matisse énumère ensuite les objets présents dans l’atelier et « la toile rayée du transatlantique à demi replié près d’une de mes assiettes blanches et bleues sur la table à droite ». On remarque aussi les pots avec les pinceaux, un verre, deux de ses sculptures posées sur un trépied, une plante ainsi que des châssis, diverses œuvres en attente ou déjà encadrées avec une sorte de mise en abîme, puisque les tableaux eux-mêmes présentent des taches de rouge ou de rose. Bref, un pêle-mêle d’artiste avec l’omniprésence sur le sol, les murs, et même au sein des tableaux qui traînent, d’une couleur rouge lumineuse, saturée, qui semble tout envahir ou peut-être tout éclairer. La couleur est posée uniformément et ne semble pas tenir compte de l’emplacement, des reflets et des ombres. Elle est comme un état d’âme qui irradie. L’explication de Matisse est surprenante car il termine sa description par des mots qui dévoilent encore une fois ambiguïté du rouge, en lui associant une connotation étonnamment rassurante et paisible. Il dit de son atelier :

« C’est là que je m’efforce de vivre et d’inventer, au milieu du tintamarre et de la menace, un monde de volupté calme. »

Le 14 décembre, nous nous attarderons sur trois autres œuvres dans lesquelles le rouge est encore une fois la « note de fond » et l’état d’âme : il s’agit de La Desserte rouge, l’Odalisque à la culotte rouge et La Nature morte au magnolia. Dans chacune de ces œuvres, le rouge est utilisé en aplat, un peu comme un révélateur, un fond lumineux, une couleur uniformisante ou simplificatrice, qui, à la fois crée l’ambiance et met en évidence des couleurs et des impressions délicates. Dans ces tableaux, pas ou très peu de modelé ni d’effet de lumière, peu de souci d’exactitude des corps ou des décors, mais un effet envahissant et irradiant.

La Desserte rouge, huile sur toile conservée au musée de l’Ermitage à Saint Petersburg, date de 1908. Dans ce tableau, le rouge presque entêtant est renforcé, comme le fait souvent Matisse, par des motifs géométriques utilisés en contraste. On a presque envie de s’échapper du tableau, de partir par la fenêtre ouverte sur un paysage aux couleurs douces, qui est aussi un tableau, dans cette mise en abîme à laquelle l’artiste a souvent recours, ou bien, ou voudrait réconforter cette femme à la peau blanche, penchée sur une coupe de fruits, à la droite du tableau et qui semble si triste.

L’Odalisque à culotte rouge date de 1922, période durant laquelle l’artiste est installé à Nice. Influencé par l’orientalisme romantique et ses souvenirs du Maroc, il aime peindre les femmes dans un intérieur. Matisse compose son tableau à partir d’accessoires et de motifs exotiques. Il joue de l’orchestration des couleurs : le rouge lumineux étalé sur le sol et le pantalon de la femme, répond aux harmonies froides des azuleros, à la transparence de la chemise et surtout à la peau nacrée du personnage.

Quant à La Nature morte au magnolia, le tableau épuré de 1941 joue de deux nuances de rouge, qui contrastent avec la couleur verte, complémentaire, du vase. Le fond rouge cadmium clair, assez uniforme, donne à la fleur une sorte de sensibilité, de délicatesse. La fleur est présentée au centre : on dirait presque une icône auréolée, ou un visage très pâle, nimbé de lumière rouge…

Nous terminons ce cycle le 21 décembre avec Le Grand intérieur rouge, une œuvre majeure de la fin de la carrière de l’artiste, sorte de réplique, presque quarante années plus tard, de L’Atelier rouge évoqué au début de l’article. Le tableau date de 1948, est conservé au Centre Georges-Pompidou et clôture une série de grandes compositions exposées selon le désir de l’artiste, au musée national d’Art moderne à Paris, en 1949.

Dans ce tableau, Matisse multiplie, les ambiguïtés et les contrastes. Une chose est sûre : une couleur rouge carmin couvre les ¾ de la toile, laissant apparaître quelques plages blanches ou jaunes, traitées comme des sortes de réserves. Un trait noir court sur l’œuvre, dessinant ou parfois suggérant des formes plus ou moins faciles à déterminer. Tout semble proposé en double et sous forme de questions : les rectangles, en haut du tableau, sont-ils eux-mêmes des tableaux ou bien de fausses fenêtres ? Pourquoi l’un d’entre eux est-il traité en noir et blanc ? Et que représentent-ils : encore des tables avec des bouquets peut-être ? encore une mise en abîme ? car sur le tableau, on distingue aussi deux tables, l’une carrée et l’autre ronde, avec des bouquets posés sur chacune d’entre elles, deux tapis – je me suis demandé si ce n’était pas de gros chats – des oppositions de droites et de courbes, de vides et de pleins. Quant aux bouquets posés sur la grande table, l’un est rouge comme le fond, l’autre bicolore et le troisième fait penser aux mimosas. Tous semblent nimbés d’une étrange brume.

La couleur rouge inonde Le Grand intérieur rouge, comme elle inondait L’Atelier rouge près de quarante ans plus tôt. Tous les objets de la pièce sont enveloppées, nimbés ou préservés par le rouge, qui semble permettre leur existence. On peut se demander si ce tableau n’est pas une sorte d’accomplissement ou la réponse que Matisse donnerait à cette question : le rouge est-il une couleur ou une lumière ?

Lawrence Gowing, peintre et historien d’art, évoque le tableau en 1968 dans l’introduction d’un catalogue consacré à Matisse : « Nous prenons conscience que nous sommes en présence de la réconciliation qu’il n’appartient qu’aux grands artistes de réaliser dans leur vieillesse. La toile irradie cette réconciliation. Le rouge déborde et va jusqu’à se refléter sur le visage des spectateurs. Ils sont dedans, ils participent d’une condition naturelle des choses et de la peinture. »

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici


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Les pigments rouges organiques

rouge hélios

Pigment rouge hélios

Nous avons parlé la semaine dernière de l’apparition des rouges de cadmium au XIXe siècle. Le début du XXe est marqué par la commercialisation de pigments organiques qui voient le jour dans les catalogues de marques comme Sennelier, Talens, etc. Je cite ces marques parce qu’elles sont historiques et ont joué un rôle dans l’évolution de la technique en peinture… Ces pigments organiques produisent ce qu’on appelle des « couleurs fines », à la fois vives et transparentes. On trouve dans cette catégorie plusieurs rouges que vous utilisez peut-être dans vos palettes. Je m’attarderai sur quelques-uns seulement, car la liste est longue, et beaucoup d’entre eux ont été délaissés au fil du temps, en raison de leur faiblesse majeure : une piètre résistance à la lumière.

Le rouge Lithol apparaît le premier sous forme de sels de baryum ou de sel de calcium. Comme son nom le suggère, cette couleur est utilisée dans l’imprimerie et la lithographie, surtout outre-Atlantique. En fonction de la composition chimique, il donne des rouges qui tendent plus ou moins vers le bleu. Le rouge para chloré donne des dégradés de belle vivacité et convient pour la fabrication de gouaches, de crayons de couleur et en typographie. Les rouges pour laques C et le Clarion red sont réputés pour leur vivacité. On pourrait encore citer les divers pigments azoïques rouges, les pigments BONA, les rouges naphtols, etc.

Je vais retenir seulement le rouge de toluidine, plus connu sous le nom de rouge hélios ou rouge hélio. Breveté en 1905, il est le pigment organique le plus commercialisé au début du XXe siècle, et le plus connu par les artistes. Il résiste bien mieux à la lumière que ses prédécesseurs et la couleur se nuance en fonction de la taille des particules : aux plus grosses, correspondent des rouges qui tendent vers le bleu. Ce nom de Hélios, personnage de la mythologie grecque assimilé au soleil, renvoie à sa particulière luminosité : voilà un rouge qui éblouit ! On l’utilise encore aujourd’hui dans la composition de certaines gouaches et à l’état de pigment pour la peinture à l’œuf. Il permet d’obtenir de beaux glacis et nuance très bien les bruns. Mais attention, comme le soleil, ces beaux rouges profonds peuvent se voiler avec le temps !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 30 novembre 2015


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Le rouge cadmium

mes pigments rouge de cadmium n° 1, 2, 3 et 4 (Kremer)

Mes pigments rouge de cadmium n° 1, 2, 3 et 4 (Kremer)

Nous avons parlé du rouge de falun la semaine dernière, continuons avec les pigments. Le XIXe siècle est l’époque de l’élaboration d’un certain type de pigments synthétiques qui ont changé le cours de l’histoire de la peinture. La découverte de la gamme des cadmiums, du jaune citron au rouge bordeaux, date de 1816 ; la commercialisation commence en 1830 avec le jaune. Les brevets concernant les tonalités rouges sont plus tardifs et datent de la fin du XIXe, voire du début du XXe siècle.

Les jaunes et orangés sont des sulfures de cadmium, et, pour faire simple, les rouges sont des sulfoséléniures. Le remplacement du soufre par le sélénium provoque le déplacement de la couleur : plus le pourcentage de sélénium est élevé, et plus la couleur tend vers le rouge…

Au milieu des années 1920, afin de diminuer le coût des pigments cadmiums, certains producteurs américains ont l’idée de leur ajouter du sulfate de baryum. Ce procédé rend la couleur plus économique et en même temps plus couvrante et opacifiante.

Les pigments de cadmium font d’abord l’objet de spéculations avec leurs couleurs d’une grande vivacité, leur excellente tenue aux températures élevées, leur compatibilité avec les autres pigments et, pour le rouge, leur solidité à la lumière et aux intempéries. On dit que Monet en Van Gogh en sont de grands utilisateurs.

Cependant, cette gamme de couleurs comporte des défauts majeurs : certains mélanges ne sont pas stables, et surtout la couleur est toxique particulièrement lorsqu’elle est utilisée à l’échelle industrielle – par exemple pour la coloration des matières plastiques – ou encore pire lorsqu’elle brûle. Pas si facile d’être à la fois peintre et écolo avec le rouge !

Quant à la palette de l’artiste, on peut recommander de limiter l’usage du rouge de cadmium. La couleur reste précieuse à l’état pur pour réaliser des détails éclatants, des inscriptions ou des décors. Pour le reste, il vaut mieux opter pour les substituts, se méfier des mélanges hasardeux, bien refermer ses fioles de pigments après usage… et éviter de mettre son pinceau à la bouche pour en affiner la pointe !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 23 novembre 2015


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Kuzma Petrov-Vodkine

Mère deDieu de Tendresse, K P-Vodkin, 1914-15

Mère de Dieu de Tendresse, K P-Vodkine, 1914-15

Lors de l’émission du 2 novembre, nous terminerons le tour d’horizon consacré au rouge dans la peinture russe avec l’artiste Kouzma Petrov-Vodkine qui vit, lui aussi, au tournant entre le XIXe et le XXe siècle. Il peint la plupart de ses œuvres entre le début de la Première Guerre mondiale et la Révolution russe à laquelle il semble adhérer, prenant les années suivantes des responsabilités politiques.

L’œuvre de Vodkine est très marquée par l’iconographie et par la couleur rouge, qui apparaît dans nombre de ses tableaux, comme surface dominante, et s’impose. Je pense à sa Mère de Dieu de Tendresse (1914/15), sa Tête de jeune (1915) ou bien même à ces portraits de paysannes comme celui qu’il intitule Mère (1915). Ces femmes, assises, au repos, en intérieur comme en extérieur, allaitent leur enfant et nous regardent avec intensité ; elles portent une jupe longue rouge et parfois un foulard rouge : le jeu des regards, la posture sont ceux de l’icône, mais s’y superpose quelques chose de plus narratif. Dans ses tableaux, apparaît quelquefois ce fameux beau coin, krasni, le coin des icônes : c’est particulièrement évident dans Vassia, un portrait de jeune garçon.

Une autre série de tableaux est dominée par le rouge, celui des corps cette fois. Des tableaux appelés Garçons (1911), Destruction (1914), Adolescence, nous rappellent l’expressionisme allemand. Ils montrent des corps nus, presque rouges, de jeunes gens fuyant ou combattant devant un paysage figuratif ou abstrait, plutôt serein, traité dans des tonalités de bleu et vert. On pense au combat de Jacob avec l’ange ou à quelque représentation antique. À chaque fois, beaucoup de trouble, une inquiétude, une intensité, une effervescence émanent du tableau !

Enfin, Petrov-Vodkine décline toute une série de chevaux rouges bondissants. Ils semblent répondre à La Charge de la cavalerie rouge de Malevitch. Des jeunes gens, nus ou habillés, chevauchent des montures rouges. Les tableaux s’intitulent Cheval rouge au bain (1912), Guerrier assoiffé ou encore Fantaisie (1925). J’y vois bien sûr un lien avec Le Cavalier rouge de l’Apocalypse : ce sera le sujet de la semaine prochaine…

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 2 novembre 2015


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Malevitch et le carré rouge

Malévitch, carré rouge sur fond blanc

Malévitch, Carré rouge sur fond blanc

Lors de l’émission du 26 octobre, nous évoquerons Kasimir Malevitch, un des premiers peintres abstraits en Russie dans les années bouleversées du début du XXe siècle. Il expérimente toute une série d’œuvres géométriques et très simples, comme le fameux Carré rouge sur fond blanc.

Cette peinture date de 1915, c’est-à-dire qu’elle se place dans un contexte social en pleine ébullition, entre le début de la Première Guerre mondiale, les insurrections populaires, la contestation d’un régime qui semblait stable. L’œuvre, anodine en apparence, traduit tout cela.

À première vue, un carré rouge semble surgir d’un fond blanc. Mais rien n’est si simple. Le carré n’est pas vraiment un carré et les angles semblent fuir, donnant à la figure prétendue calme et symétrique, une certaine agressivité, une instabilité, l’impatience d’un mouvement brutal.

Quant à la surface rouge, elle n’est pas non plus uniforme et paisible : c’est une étendue de matière vibrante, instable, imprévisible. D’ailleurs ce carré est-il rouge ou est-il beau ? Rappelons-nous la proximité entre la notion de beau et de rouge par le mot russe krasni.

Et voilà comment une peinture anodine en apparence traduit tout un état d’âme, celui d’un homme et aussi celui d’une société. Le rouge concentre dans ce tableau les connotations déjà évoquées, la fois un manifeste politique annonciateur des bouleversements et la densité, l’intensité, l’âme d’un peuple.

Malevitch utilise le rouge avec toujours la même force déroutante, à la fois marquée de puissance et de sang. Une de ses premières œuvres –elle date de 1906 – influencée par Monet, s’appelait Toit rouge. Son Autoportrait vers 1910 montre en arrière-plan des corps rouges, mouvants, un peu inquiétants. Vers 1930, c’est La Charge de la cavalerie rouge, un tableau ambigu aux nombreuses lectures possibles, qui intervient juste avant sa disgrâce. En 1932, son tableau Maison rouge, une maison aux murs aveugles, correspond aux années de désillusion, d’emprisonnement et de torture. Dans son dernier Autoportrait, en 1933, Malevitch retrouve le style de la renaissance florentine et le rouge n’est plus à l’arrière plan mais la couleur principale de son vêtement.

Vraiment, on pourrait consacrer un livre entier à l’utilisation du rouge chez Kasimir Malevitch !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 26 octobre 2015


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Kandinsky, du rouge carmin à la voix virtuose

pigment carmin naccarat, rouge cochenille authentique (K42100)

Pigment carmin naccarat, rouge cochenille authentique (K42100)

L’année dernière, nous nous étions penchés sur les réflexions de Kandinsky à propos des rouges « chauds » dans son ouvrage publié en 1911 : Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier. Continuons avec les rouges froids et en particulier le carmin, cette couleur aux nuances infinies, obtenue à partir d’insectes parasites : le kermès et la cochenille (cliquer ici pour les émissions de l’an dernier sur la couleur carmin).

Écoutons le maître : « Comme chaque couleur fondamentalement froide, le rouge froid (comme le carmin) peut être approfondi (en particulier par ombrage). Son caractère s’en trouve sensiblement modifié : l’impression d’incandescence profonde croît, mais l’élément actif disparaît peu à peu totalement ». Pour Kandinsky, un rouge comme le carmin, une fois ombragé, ressemblerait – voici ses mots – à « une nouvelle incandescence, énergique, comme quelque chose qui ne se serait pas retirée, mais mise à l’affût et cachant en soi la possibilité de bondir furieusement ». Il parle aussi de pressentiment, d’attente, et qualifie à plusieurs reprises cette couleur de « corporelle », à la différence du bleu, qui serait une couleur plus spirituelle.

On pense alors à l’adjectif colorature qui qualifie une voix virtuose, particulièrement souple et étendue, apte à réaliser des vocalises complexes dans un répertoire richement orné. Le terme, issu du latin coloratus signifie – nous l’avons déjà évoqué – « coloré », qualificatif assimilé depuis bien longtemps à la couleur rouge.

N’est-ce pas là une sorte d’expression sonore de la tonalité rouge, telle que la décrit Kandinsky qui continue ainsi : un rouge comme le carmin « rappelle l’ampleur des sons moyens et graves du violoncelle porteurs d’un élément passionnel. Le rouge froid lorsqu’il est clair, gagne encore en caractère corporel, mais en corporel pur, sonnant comme une joie jeune et pure, comme une silhouette de jeune fille fraîche et pure. Cette image peut à merveille être exprimée par les sons élevés, clairs et chantants du violon ».

Et vous, entendez-vous chanter la couleur rouge, la fière, l’incandescente, la joyeuse qui bondit, s’élève vers les aigus, et nous entraîne dans son chant et dans sa danse ?

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 12 octobre 2015


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« Le Tourbillon rouge » de Maliavine

Le tourbillon de Maliavine (détail) 223x410cm, Galerie Trétiakov, Moscou

Tourbillon de Maliavine, (détail) 223 x 410 cm, 1906, Galerie Trétiakov, Moscou

Nous l’avons dit, l’art russe est tout imprégné par l’art populaire, sa force, sa verve, son exubérance. Le peintre Philippe Maliavine en est une des plus parlantes illustrations, avec son œuvre inspirée à la fois par les icônes et par l’art populaire et c’était le sujet de l’émission du 8 juin 2015.

Né en 1869, il s’initie d’abord, comme de nombreux peintres russes, à la peinture d’icônes. Il passe une partie de sa jeunesse au Mont Athos en tant que novice, étudiant les œuvres des maîtres et peignant lui-même. Il s’éloigne peu à peu de cette tradition pour travailler à une série intitulée Floraison de femmes russes, dans un style qui rejoint l’Art nouveau. Dans la plupart de ses tableaux, Maliavine représente des paysannes russes. Il traite la couleur de façon très expressive, la posant en tons purs par touches rapides et empâtées à dominante rouge.

Son célèbre Tourbillon représente des jeunes paysannes tourbillonnant dans une danse joyeuse et suggérant un univers féerique, éblouissant de vivacité. L’entrée dans ces tableaux crée une sorte d’attirance magnétique, un sentiment d’urgence, une plongée dans l’âme russe, dans le rouge de l’âme, dans la passion qui explose au milieu des fêtes. Les sentiments semblent exacerbés : on entend des cris, des rires, des invectives et des pleurs, illuminer les lumières de la nuit.

Le tourbillon de Maliavine (autre détail) 223x410cm, Galerie Trétiakov, Moscou

Tourbillon de Maliavine (autre détail), 223 x 410 cm, 1906, Galerie Trétiakov, Moscou

Le rouge prévaut dans l’art populaire symbolisant la fête, l’hospitalité, la ferveur : la gamme des tons est large, somptueuse et généreuse. On dit du rouge qu’il donne l’impression de s’étendre, de rejoindre le spectateur. Placée à côté de quelques touches de vert bien nettes, comme le fait Maliavine, l’effet est encore plus envahissant, presque obsédant.

Les jeunes filles qui dansent semblent enfiévrées. Les visages sont traités d’une façon assez différente des robes, comme maquillés : on ne sait pas si c’est un peu de froid vif qui pique encore, ou la belle et courte saison qui s’annonce, la nature prête à exploser, la joie et les occasions de réjouissance dont il faut profiter.

En regardant virevolter ces petites paysannes, on pense à ces mots de Tolstoï dans Les Cosaques : « Oustienka était une jolie fillette, petite, grassouillette, vermeille avec de petits yeux bleus, joyeux, un perpétuel sourire sur ses lèvres rouges, perpétuellement en train de rire et de bavarder. »

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 8 juin 2015