Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le bleu outremer, suite (émission du 6 mai)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

OLYMPUS DIGITAL CAMERALa semaine dernière (l’émission est ici) nous avons laissé Cennino Cennini en train de broyer son lapis-lazuli, qu’il nomme « outremer » comme on le faisait à son époque. Il conseille ensuite de se rendre chez l’apothicaire pour se procurer de la résine de pin, un mastic qui est probablement une résine balsamique produite par le lentisque, ainsi que de la cire, tout ceci selon des proportions précises. Il faut ensuite faire fondre le tout dans une petite marmite neuve, puis filtrer et réaliser une pâte en gardant les mains bien graissées d’huile de lin. La mixture ainsi obtenue est conservée au moins trois jours et trois nuits en la pétrissant chaque jour. Cennini ajoute qu’il ne voit aucun inconvénient à conserver cette pâte beaucoup plus longtemps si cela est nécessaire.

L’étape suivant consiste à faire cuire ce mélange dans une écuelle de lessive, en la retournant souvent à l’aide de grandes baguettes. Cennini précise : « avec ces deux baguettes, une dans chaque main, retourne, presse et malaxe cette pâte, d’un côté et de l’autre, comme on pétrit la pâte à la main pour faire du pain, exactement de la même façon. »

Quand la lessive se teinte d’une belle couleur bleue, il s’agit de garder le « jus » obtenu, puis de déposer la pâte dans un autre récipient, avec une autre quantité de lessive, et de recommencer encore et encore pendant plusieurs jours jusqu’à ne plus réussir à en extraire de couleur. Elle est alors épuisée et on peut s’en débarrasser. En revanche, au fond de chacun des bacs colorés conservés, se tient le magnifique pigment de couleur qu’il suffit de filtrer. Les plus précieux et lumineux se sont déposés au fond des premiers récipients. 

Cennini continue en expliquant comment raviver des bleus un peu ternes en utilisant un rouge de bois-brésil ou de kermès. Il termine son chapitre en expliquant qu’il convient de garder pour soi le pigment ainsi préparé, car le travail est dur. Notre étrange personnage avoue qu’il vaut mieux ne pas confier ce travail aux hommes rarement assez habiles et persévérants, mais aussi se méfier des vieille femmes. Il préconise donc de travailler avec – selon ses termes – « de belles jeunes filles aux mains délicates » ! 

Nous terminons donc le tour d’horizon des couleurs médiévales telles que Cennini les envisage, avec ces recettes souvent fantaisistes mais aussi quelques conseils utiles. On y comprend surtout que nos pigments qu’il nous suffit aujourd’hui d’acheter tout prêts, nécessitaient autrefois une longue et parfois ingrate préparation !

Article du 6 mai 2019

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« Noli me tangere » par Laurent De la Hyre

Pendant l’été 2015, je propose de redécouvrir l’émission « Décalage horaire » diffusée en 2008-2009 sur RCF Isère. Plusieurs fois par semaine, nous partirons pour une promenade au musée de Grenoble, « déambulation poétique » autour d’un tableau. Et pourquoi pas retourner au musée « à la fraîche », amener les enfants, les amis, rêver puis regarder autrement certains tableaux.

18. Une infime distance, Noli me tangere, huile sur toile, 1,62 x 1,75 m, Laurent de La Hyre (Paris 1606-1656), émission diffusée le 31 décembre 2008.

Noli me tangere, Laurent de la Hyre

Noli me tangere, Laurent de la Hyre

J’ai parlé la semaine dernière des trois tableaux dansants du musée de Grenoble qui déclinent le thème du noli me tangere.  Mon préféré est celui de Laurent de La Hyre, et j’y reviens aujourd’hui.

La main du Christ effleure le visage de Marie Madeleine. Le mouvement est sobre, élégant, retenu, comme intériorisé. Des trois artistes cependant, Laurent de La Hyre est le seul à représenter un très léger contact physique, un effleurement, une infime distance, une caresse suspendue : le Christ touche à peine les yeux ou le front de Marie Madeleine.

La subtilité de l’ensemble réside aussi dans l’utilisation de deux nuances de bleu, très proches. Laurent de La Hyre fabrique des bleus, profonds, lancinants : il mélange du lapis lazuli avec de l’indigo. Cette couleur caractérise le peintre au point qu’on a parfois parlé du « bleu de la Hyre ». Le lapis-lazuli est une couleur très belle provenant d’une pierre difficile à broyer permettant de superbes glacis nuancés. Le vêtement bleu est décliné en deux tonalités éloignées d’une infime distance, d’une infime nuance. La profondeur des bleus donne une dimension sacrée à la rencontre et accentue le caractère céleste du Christ.

Laurent de La Hyre est mort jeune, à 50 ans. Ce tableau est l’une des deux dernières commandes faites à l’artiste, l’année même de sa mort. Peut-être est-ce une des clés de compréhension de l’oeuvre ! L’ange dans la grotte est magnifique et ne cache pas son inquiétude, une infinie tristesse. Le décor est celui de la grande Chartreuse que le peintre, qui n’a peut-être jamais quitté Paris, ne connaît pas et ne connaîtra jamais. Il a imaginé un paysage de montagnes un peu chaotiques, assez irréel, comme un voyage intérieur avant l’ultime voyage.

Que signifie pour Laurent de La Hyre ce geste du Christ ?
Est-ce un geste destiné à cacher le regard de Marie Madeleine afin qu’elle ne soit pas éblouie par trop de lumière divine, un « trop » plein d’éblouissement comme celui que connaît Moïse au Buisson ardent, et les apôtres à la Transfiguration ?

Veut-il épargner Marie Madeleine, l’apaiser, poser du bout de ses doigts un baume sur son incandescence, la protéger comme le ferait une mère qui poserait tendrement la main sur le front ou les yeux de son enfant pour le soulager, le préserver et le mettre à l’abri des dangers ?

Est-ce le peintre, l’homme qui « ose » enfin exprimer un trop plein de tendresse, sentant la fin de sa vie arriver ? Je pense cette fois à une phrase du poète Rainer Maria Rilke : « Parce que je ne te retins jamais, je te tiens fermement » et je pense aux bleus, à la fragilité du basculement tout au bord du vide, au minuscule intervalle, à l’infime distance, à l’infime nuance.

Chapitre 18 du livre Décalage horaire (disponible sur demande, pas de frais de port).

Article du 31 juillet 2015


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Encore une année de sujets bleus ! (émission du 24 juin)

Retrouvez l’émission Tout en nuances chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10 sur RCF Isère

J’ai abordé cette deuxième année d’émissions de radio sur le bleu en me disant : « Quelle folie, comment parler du bleu encore une année ? » Et comme un fait exprès, justement, l’année n’a pas été vraiment bleue, ni rose, ni dorée, il faut le dire ! Ni pour moi, ni pour ce monde qui voit rouge, ou semble foncer, tête baissée, dans le noir, vert de peur ou d’indifférence… J’ai souvent pensé à Albert Camus qui écrit dans Noces, plus particulièrement dans la partie intitulée « le vent à Djemila » : « qu’est-ce que le bleu et que penser du bleu ? C’est la même difficulté que pour la mort. De la mort et des couleurs, nous ne savons pas discuter. »

Lapis lazuli du lac Baïkal

Lapis-lazuli du lac Baïkal

Alors, j’ai continué à peindre, essayant tous les mélanges de bleu. La semaine dernière encore, j’ai trouvé une nouvelle référence de pigment bleu : une couleur qui proviendrait des bords du lac Baïkal. J’attends ma livraison comme on attend un petit coin de ciel et j’ai hâte de diluer ce nouveau bleu avec un peu d’eau et de jaune d’œuf, de l’écraser finement sur ma plaque de verre, pour l’essayer et en apprécier la nuance. Me sont venus les mots de Gagarine, découvrant la terre lors de son vol dans l’espace en 1961 : « Notre planète est nimbée de bleu. Un bleu qui s’assombrit vers le zénith. Turquoise, indigo, violet puis noir ».

Et puis, j’ai pensé à tous les sujets sur le bleu qui me restent à explorer. Je n’ai pas du tout parlé du XXsiècle en peinture et du tournant extraordinaire qu’a été la mise au point vers 1936 des colorants synthétiques : ils ont donné la large gamme des bleus phtalocyanine, des bleus de toutes les nuances tirant sur le vert ou sur le violet. Ainsi, je n’ai quasiment évoqué aucun des peintres de cette période qui ont pourtant laissé tant de leurs marques bleues : Klein, Kandinsky, Matisse, Chagall, Picasso et bien d’autres.

Et puis j’ai reçu quelques messages avec des idées et des suggestions : connais-tu tel ou tel peintre qui a tant aimé le bleu ? As-tu entendu parler de telle technique ?

Alors, je vais continuer encore un peu à étirer ce fil bleu qui nous relie. Je vais continuer à lire et à regarder vers l’horizon, à laisser mes pensées vagabonder d’un bleu à l’autre, à tester des pigments aux noms qui font rêver, à rechercher la nuance, l’amour de la nuance et à prendre rendez vous… après l’été !

Pour réécouter la chronique.

Pour retrouver les fréquences de RCF Isère.

Article du 24 juin 2013


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Nuances de bleu

Nuances de bleu

Nuances de bleu sur des vagues : bleu outremer, lapis-lazuli et bleu cobalt

Isaac Newton découvre que la couleur peut se mesurer. Dès la fin du XVIIe siècle, on voit fleurir les cercles chromatiques, puis les nuanciers, les ouvrages sur la colorimétrie, les schémas et les échelles chromatiques, les numérotations, les références, les codifications…

Quelque chose de la lumière est dompté, étalonné. Quelque chose change : la couleur n’est plus seulement une impression, une notion intuitive liée à la perception. Elle perd un peu de son mystère mais la porte s’ouvre sur une déclinaison sans fin de nuances de couleurs et de bleus, un poème, une chanson aux noms de fleurs, de pierres et de mers :

Bleu saphir, outremer ou indigo,
Bleu de guède, pastel, turquin, bleuet ou barbeau,
Bleu Majorelle, cyan, bleu charron, bleu persan ou bleu nuit,
Bleu ciel ou bleu d’azur, cæruleum ou lapis-lazuli,
Bleu lavande ou bleu canard, pastel ou pervenche,
Bleu pétrole ou bleu des mers du Sud, bleu d’ardoise,
Bleu céleste, bleu acier, aigue-marine ou bleu turquoise,
Bleu de cobalt, bleu de manganèse ou bleu de Prusse
.

J’oublie bien sûr les mélanges – bleu-gris ou bleu-vert, bleu- violet – et toutes les subtilités : la valeur, la saturation, le terne, le lumineux, l’intensité et la transparence, le doux, le vif, l’acidulé, le clair ou le sombre…

Comment tout nommer, codifier, étalonner, répertorier ? Plutôt se promener dans la nuance, vagabonder, rêver et peindre, contempler et chanter, encore et encore…

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 1er octobre 2012 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant 6 années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 4 août 2019 et figure dans le livre « Bleu, intensément », chapitre 47.

Article du 1er octobre 2012