Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Broyer les pigments (émission du 19 novembre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes pigments dilués dans la cire, la gomme arabique ou un liant à l’œuf, constituent le point de départ de presque toutes les techniques de peinture traditionnelle, qu’il s’agisse de la peinture sur papier, sur parchemin, sur bois ou sur mur.

La deuxième partie du Livre de l’art, de Cennino Cennini, commence par un bref chapitre (XXXV) intitulé « En te conduisant au broyage des couleurs » ; je vous le partage intégralement : 

« Pour arriver progressivement à la connaissance de l’art, venons-en au broyage des couleurs : je te ferai savoir quelles sont les plus fines, les plus grossières, les plus rebelles ; quelle couleur doit être peu écrasée ou broyée, laquelle doit l’être beaucoup ; l’une exige une détrempe, l’autre, une autre ; et de même qu’elles varient par leurs teintes, elles diffèrent par la nature de leurs détrempes et par la manière dont on les broie. »

J’ai hésité entre différentes logiques pour vous parler de ces couleurs du Moyen Âge. J’en ai déjà raconté beaucoup lors des six dernières années d’émissions car ce sujet me passionne ! Je propose, afin d’éviter trop de dispersion, de respecter la trame du plan de Cennino Cennini et d’envisager chaque couleur selon l’ordre de son ouvrage. Bien sûr, les digressions seront nombreuses et ce sujet va nous tenir en haleine pendant plusieurs mois. D’autant plus qu’après les couleurs pures, les auteurs médiévaux ne se lassent pas de recommander des mélanges auxquels ils donnent des noms parfois fantaisistes, oubliés aujourd’hui : pas facile de s’y retrouver ! Dès le XIe ou XIIe siècle, un ouvrage que nous avons déjà évoqué, Le Mappae Clavicula, recommande : « C’est peu à peu, partie par partie, que s’apprennent tous les arts. L’art des peintres est précédé par la confection des couleurs. Ensuite, que votre esprit tourne ses soins vers les mélanges. Alors, passez à l’œuvre, mais soumettez tout à la rigueur. Pour que ce que vous peindrez soit orné, et comme naturel. Ensuite, par bien des preuves d’ingéniosité, l’art augmentera l’oeuvre… »

Nous suivrons donc, à peu près, la progression de Cennini. Je m’en tiendrai, comme il le fait, à des couleurs minérales, à des terres ou à des préparations excluant le plus souvent les pigments végétaux. Ces derniers sont pourtant utilisés au Moyen Âge pour la teinture des tissus comme pour l’enluminure mais ne sont pas très stables sur bois ou a fresco. Nous commencerons avec les premières couleurs qu’il cite et qui sont utilisées depuis la Préhistoire…

Article du 18 novembre 2018

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La préparation du bois (émission du 28 mai)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici

bois d'icônes 1Étonnamment, les divers guides de la peinture parlent assez peu des panneaux de bois. On découvre comment préparer les parchemins pour l’enluminure ou comment apprêter les murs pour la fresque, mais peu d’indications sont données sur le choix et la préparation du bois, élément qui constitue pourtant la base et le support de toutes les peintures amovibles comme l’icône.

Cennino Cennini commence néanmoins la sixième partie de son Livre de l’art par un chapitre intitulé « Comment on doit commencer à travailler sur panneau ou sur retable ». Il préconise de se procurer du bois de peuplier de bonne qualité, ou bien du tilleul ou encore du saule. Il précise que le bois doit être sans nœud, sans aspérité ni parties plus grasses, le plus lisse et le plus parfait possible. En présence d’irrégularités, il faut raboter soigneusement et combler le moindre creux avec une sorte de pâte à bois réalisée à partir de sciure très fine… une méthode que j’ai déjà utilisée.

Il explique aussi comment recouvrir les pointes qui pourraient se trouver dans le bois à l’aide de fines pièces d’étain. Cela n’arrive pas souvent, mais témoigne de la façon dont chaque petite aspérité peut s’avérer dommageable et quel soin méticuleux il faut apporter à cette étape préparatoire.

bois d'icônes 2.jpgAujourd’hui, lorsqu’on peint selon les techniques traditionnelles sur bois, on utilise de préférence le tilleul qui est doux, travaille peu et ne rend pas la résine qui risquerait d’endommager l’enduit. Si le bois est bien choisi et convenablement sec, Cennini précise que « jamais ce bois ne te ferait la méchanceté de se fendre ». 

Les dimensions des planches peuvent répondre à des critères esthétiques, respecter le « nombre d’or » ou d’autres proportions-types. Parfois, on se contente de découper les planches en évitant les nœuds et tous les petits défauts qui risqueraient de se retrouver ensuite sur l’œuvre. On respecte aussi le sens de la fibre, et l’idéal est de peindre l’icône en gardant l’orientation première du bois, dans le « sens de la sève montante », comme s’élève la prière ou l’encens.

Traditionnellement, la plupart des planches étaient creusées. Les panneaux devaient pouvoir être transportés facilement sans risquer de les endommager, et le creux permettait de protéger le centre de l’œuvre. On dit aussi que le creux sur lequel on collera plus tard une toile, symbolise l’emplacement du linceul du Christ…

Pour trouver de belles planches pour la peinture de l’icône, contacter Paul de l’atelier bois d’icônes ici

Plus de photos  ici

Article du 28 mai 2018


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Du bâton de saule au crayon mine (émission du 9 avril)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERACennino Cennini, dans Le Livre de l’art, explique la méthode de fabrication du charbon de bois. Il recommande d’abord de prendre des bâtons de saule, secs et fins, pour réaliser de petits cylindres de la longueur de la paume de la main. Ensuite, si je comprends bien la recette, il faut les diviser à la dimension d’allumettes, les regrouper et les attacher ensemble à divers endroits avec du fil de cuivre ou de fer bien fin et remplir toute une marmite – neuve, précise t-il – avec ces petits fagots. Il faut ensuite fermer la marmite hermétiquement avec un couvercle de terre cuite pour que l’évaporation soit impossible. Ensuite – les détails sont souvent cocasses dans les récits de Cennini –, il faut s’arranger, en quelque sorte, avec son voisin boulanger afin d’utiliser son four après la dernière fournée, pour y déposer la marmite pendant toute une nuit. Le temps de « cuisson » semble assez aléatoire : Cennini recommande de vérifier si la cuisson n’est pas trop avancée : si c’est le cas, le charbon de bois obtenu est friable et la couleur ne tient pas. L’expérience seule, là encore, sert de guide !

Cennini donne ensuite une deuxième recette qui ne me semble pas plus précise que la première. Il recommande seulement de bien recouvrir le feu utilisé avec de la cendre… puis d’aller se coucher jusqu’au matin pendant la cuisson des petits fagots de saule placés cette fois dans une tourtière ! Il termine en disant qu’il n’existe pas de meilleure qualité de charbon de bois que ceux réalisés selon sa méthode.

Au chapitre suivant (chapitre XXXIV), Cennini livre quand même l’existence d’une pierre noire qui vient du Piémont, bien tendre et facile à aiguiser avec un canif : il s’agit du graphite ou plombagine. Le nom de graphite s’inspire du grec graphein qui signifie écrire. Quant à la plombagine, il s’agit d’un minerai de graphite d’une grande pureté qui, contrairement à ce que son nom laisse croire, ne contient pas de plomb… La mine de plomb est également utilisée par les artistes et artisans. Le graphite pur étant onéreux, de nombreux amalgames ont été mis au point, au fil du temps, avec des succès relatifs. Il faut attendre la toute fin du XVIIIe siècle pour voir apparaître le crayon tel que nous le connaissons aujourd’hui : on l’appelle alors le « crayon mine » et il est constitué d’un mélange de graphite et d’argile.


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Dessiner au charbon de bois (émission du 26 mars)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERANous avons évoqué, la semaine dernière, l’utilisation de charbon de bois pour réaliser les poncifs. Denys de Fourna, dans Le Guide de la peinture, détaille la préparation du charbon de bois, une recette assez rudimentaire, encore bien loin de nos crayons d’aujourd’hui.

Écoutons-le :

« Prenez un gros morceau bien sain de noisetier sec ou de myrte ; coupez-le en plusieurs tronçons avec une scie, et fendez-le avec une hachette en brins menus, que vous amincirez encore avec un couteau, pour leur donner la forme de crayons ; remplissez-en une marmite, dont vous couvrirez la partie supérieure avec de la toile, et que vous enduirez complètement avec de la terre. Puis allumez un four, et, lorsqu’il sera à moitié allumé, mettez la marmite au milieu de ce four ; alors les morceaux de bois s’allumeront aussi et flamberont. Aussitôt que vous ne verrez plus de flammes, retirez la marmite du four, et couvrez-la de cendre ou de terre sèche. Faites attention de ne pas retirer le bois qui est dans la marmite, avant que le tout ne soit refroidi ; car, si vous découvrez la marmite avant le refroidissement, le bois se consumera, et vous perdrez votre peine.

Si vous voulez obtenir une préparation plus prompte, faites ainsi. Enveloppez plusieurs morceaux de bois dans du papier ou dans de la toile, et entourez-les de charbons ardents. Ces morceaux de bois brûleront et produiront de la fumée ; mais ayez soin de les retirer tous avec une pelle aussitôt que la fumée aura cessé ; puis enterrez-les dans de la cendre froide ou dans de la terre, jusqu’à ce qu’ils soient éteints, et alors vous aurez fini. C’est ainsi que les peintres préparent le charbon pour dessiner. »

À son tour, Cennino Cennini, dans Le Livre de l’art, donne ses indications pour préparer le charbon de bois. Plus de deux siècles ont passé : la méthode s’est pourtant à peine perfectionnée mais s’approche à pas lents de la fabrication de nos « crayons à papier » ! Ce sera le sujet de la prochaine émission.

Article du 26 mars


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Fabriquer son calque (émission du 12 mars)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERACennino Cennini propose quelques méthodes pour préparer son propre calque, au cas où on on ne le trouve pas dans le commerce ! Elle sont assez différentes de celles données par Denys de Fourna, deux siècles plus tôt (voir l’émission de la semaine dernière ici).

Dans la première recette (chapitre XXIV du Livre de l’art), il suggère de demander à un parcheminier de râcler, le plus régulièrement possible, un parchemin de chevreau afin de lui donner de la « tenue ». On améliore ensuite sa transparence en l’enduisant à l’aide d’un coton imbibé d’huile de lin « claire et belle », puis en le laissant bien sécher.

Le deuxième procédé (chapitre XXV) nécessite une pierre de marbre ou de porphyre bien polie, ainsi que de la colle de peau de poisson qu’on trouve alors chez l’apothicaire. Il faut la faire bouillir, puis la filtrer à plusieurs reprises avant d’en passer, une fine couche avec un pinceau sur la pierre régulière, au préalable enduite d’un peu d’huile d’olive. Il suffit ensuite de bien laisser sécher la colle puis de soulever très délicatement, la pellicule ainsi réalisée à l’aide de la pointe d’un petit couteau fin : on obtient ainsi une sorte de papier calque qu’il est possible d’assouplir en l’enduisant d’huile de lin, avant de bien laisser de nouveau sécher.

La troisième méthode est juste évoquée. Cennini propose au chapitre XXVI d’utiliser du papier chiffon, c’est à dire un papier réalisé à partir de fibres végétales et de morceaux d’étoffes, de l’affiner et le blanchir le plus possible, avant de lui donner sa transparence avec l’huile de graines de lin.

Dans la réalisation de nos icônes, nous utilisons aussi le papier calque. Certes, il n’est enduit ni d’huile de sésame, ni d’huile de lin, ni de suc d’ail mais acheté tel quel dans une boutique de la ville quand ce n’est pas sur internet ! Le modèle choisi, chacun réalise son dessin en respectant les règles de proportion et de couleur étudiées au préalable, puis, travaille à l’aide d’un calque afin de chercher à saisir les lignes de plus en plus épurées de son propre dessin. On recouvre alors l’envers du calque d’un peu de pigment ocre rouge pour enfin repasser l’endroit du dessin avec une pointe sèche, afin de ne pas l’encrasser et de pouvoir l’utiliser autant de fois que cela sera nécessaire. Cela rapproche notre travail d’une autre technique ancestrale qui sera le sujet de l’émission de la semaine prochaine : la sinopia.

Article du 12 mars 2018


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Un lent apprentissage (émission du 26 février)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAChaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la série d’émissions intitulée Carnets de peinture. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast sont ici.  Le chapitre CIV du Livre de l’art de Cennino Cennini s’intitule « Comment tu dois parvenir à l’art de peindre sur panneau » et résume à lui seul les recommandations les plus fréquentes données aux jeunes artistes ; je ne résiste pas à l’envie de vous le lire presque en entier :

« (…) d’abord, il faut apprendre tout jeune, pendant un an à pratiquer le dessin sur tablette ; puis demeurer dans un atelier, avec un maître sachant travailler dans toutes les branches qui appartiennent à notre art ; commencer à broyer les couleurs ; apprendre à cuire les colles et à broyer les plâtres ; acquérir une certaine pratique pour enduire les panneaux de plâtre, faire des ornements en relief, les râcler ; dorer, bien greneler ; ceci pendant six ans. Ensuite, pour apprendre à peindre, à orner en utilisant des mordants, à faire des étoffes d’or, à pratiquer le travail sur mur : six autres années, en dessinant toujours, sans abandonner jamais, ni jour de fête ni jour de travail. Ainsi, les dispositions naturelles, grâce à une longue pratique, se transforment en une bonne expérience. Autrement, en suivant d’autres méthodes, n’espère jamais arriver à une réelle perfection. Bien des gens disent qu’ils ont appris leur métier, sans être restés avec des maîtres. Ne le crois pas ; je vais te donner l’exemple de ce livre : si tu l’étudiais, jour et nuit, sans voir une certaine pratique, avec quelque maître, tu n’arriverais jamais à rien, ni à faire bonne figure parmi les maîtres. »

Et voilà de quoi nous rendre modestes ! L’artiste du Moyen Âge jugerait nos apprentissages beaucoup trop rapides, superficiels et incomplets : Cennino recommande d’y consacrer une douzaine d’années, « pour commencer » ! Voilà aussi pourquoi, pour apprendre à peindre une icône ou l’art de la dorure, de la mosaïque, de la taille de pierre, de l’orfèvrerie ou du vitrail, aucun manuel aussi précis soit-il ne remplacera l’accompagnement patient d’un enseignant : regarder son geste, l’imiter pour mieux préciser le sien, expérimenter et inlassablement recommencer, voilà un  beau chemin de lenteur et d’intériorité. Peut-être que l’attirance actuelle pour la découverte des « vieux métiers » constitue une certaine antidote à l’impératif d’immédiateté qui épuise trop souvent notre quotidien.

Article du 26 février 2018


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« Le Livre de l’art » de Cennino Cenninni (émission du 4 décembre)

Chaque lundi à 11 h 05 sur RCF Isère (103.7), retrouvez la nouvelle série intitulée Carnets de peintures. Dans l’esprit du carnet de voyage, entrons dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel ». Il concerne, entre autres, la peinture de l’icône, la fresque, l’enluminure, la calligraphie, la mosaïque, la taille de pierre, l’orfèvrerie ou le vitrail… Tous les « épisodes » précédents sont sur ce site à la rubrique « actualité » ; les liens avec les podcast des émissions précédentes sont ici.

OLYMPUS DIGITAL CAMERANous avons évoqué la semaine dernière le Traité des divers arts du moine Théophile. Bien plus tard, un ouvrage vient compléter et enrichir ces observations : il s’agit du Livre de l’art (Il libre dell’arte), de Cennino Cenninni.

Cenninno Cennini est un peintre italien de la fin du XIVe siècle. On discute encore aujourd’hui des œuvres qui peuvent lui être attribuées et de la date exacte de son traité qui pourrait avoir été rédigé entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle, en italien. Cette période est particulièrement intéressante, puisqu’elle marque le moment du basculement, celui où « la manière de peindre » des Occidentaux s’éloigne de celle des Byzantins. Cenninni fournit dans son ouvrage des recettes techniques, mais il est influencé par ce que le XIVe siècle a apporté de nouveau en peinture, comme en littérature ou en philosophie, avec des auteurs comme Dante.

Cennino Cenninni se présente au chapitre I de la première partie de l’ouvrage : « (…) Moi, Cennino (…), je fus instruit dans cet art (de la peinture), pendant douze ans, par mon maître Agnolo, fils de Taddeo de Florence ; il l’apprit de Taddeo, son père, qui fut baptisé1 par Giotto et demeura son élève pendant vingt quatre ans (…) Pour aider tous ceux qui veulent parvenir à cet art, je noterai ce qui me fut appris par Agnolo, mon maître, et ce que j’ai essayé de ma main. J’invoquerai en premier lieu le Très-Haut. ». Une note nous apprend que Agnelo et Taddeo Gaddi sont membres d’une famille de peintres florentins. Gaddo, le grand-père, né en 1260, est un ami de Cimabue. Son fils Taddeo est l’élève de Giotto. Les enfants sont aussi peintres et Agnolo sera le maître de Cennini. On entend très bien, dans l’insistance de Cenninni à donner ces précisions, l’importance de la filiation et de la transmission, qui constituent le cœur de la posture de l’artiste médiéval.

Ainsi, le Guide de la Peinture, le Traité des divers arts et Le Livre de l’art, à eux trois, témoignent de façon très vivante de la « manière de peindre » des artistes du passé. Des moines et des artistes y consignent leurs réflexions, mêlant leurs observations, leurs conseils, leurs prières et leurs expériences, fondant en un même creuset, ce qui leur vient de l’Orient et ce qui leur vient de l’Occident.

1. Une note précise que, dans ce cas, « baptisé » signifie « tenu sur les fonds baptismaux ».

Article du 4 décembre 2017