Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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La chrysocolle

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Photo Philippe Lambelain

On confond fréquemment le vert malachite avec la turquoise et avec la chrysocolle. Cette couleur est réputée pour être encore plus fine que la malachite avec, cependant, moins de valeur. Son étymologie grecque renvoie aux mots « χρυσός » (chrysos, or) et « κόλλα » (kolla, colle).

À cause de sa faible dureté et de sa teneur en eau, la chrysocolle est très sensible aux fortes chaleurs et aux attaques physiques ou chimiques. Il s’agit d’un silicate de cuivre recueilli dans des zones oxydées des gisements, autrement dit un produit de la décomposition des minerais de cuivre spécialement dans les régions arides. Les gisements sont dispersés dans le monde entier.

Elle est connue depuis l’Antiquité et utilisée par les Égyptiens. Elle est décrite par des auteurs romains comme Théophraste, Vitruve, ou Pline l’Ancien. Écoutons ce dernier raconter comment accélérer le processus de formation : « Elle est un liquide qui coule le long des veines d’or… elle forme un dépôt qui gagne en consistance avec les froids de l’hiver et devient dur comme la pierre ponce. On a remarqué qu’une variété plus appréciée se formait dans les mines de cuivre et une autre dans les mines d’argent. On en trouve aussi dans les mines de plomb de moindre prix que celle des mines d’or. Mais dans toutes ces mines on fait aussi une chrysocolle artificielle, bien inférieure à celle qui est naturelle. On injecte doucement de l’eau dans une veine de métal pendant tout l’hiver jusqu’au mois de juin, puis on laisse sécher de juin à juillet, ce qui montre bien que la chrysocolle n’est rien d’autre qu’une veine pourrie. La chrysocolle native diffère de celle-ci surtout par sa dureté. »

La chrysocolle est utilisée en joaillerie depuis l’Antiquité. Certaines pierres exceptionnelles peuvent dépasser deux kilogrammes. Cependant, elle est surtout taillée quand elle est associée à d’autres minéraux tels le quartz car, pure, elle est un trop tendre et a tendance à se craqueler.

Elle sert de pigment dans les peintures murales d’Asie ainsi que dans l’enluminure médiévale : la couleur posée tend vers le bleu, pour devenir de plus en plus verte au fil du temps. L’usage de la chrysocolle a été peu à peu délaissé en raison de sa toxicité liée à sa teneur en cuivre sauf pour servir d’additif dans la peinture des coques des bateaux.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 14 novembre 2016


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La malachite dans l’enluminure et la peinture

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Une pierre provenant de la mine de Cap Garonne au Pradet

La malachite occupe une place précoce dans tous les domaines qui touchent à l’enluminure. Dès l’Antiquité, les Égyptiens l’utilisent pour les décors des papyrus et la couleur fait partie de la palette de base des manuscrits enluminés de l’Inde antique.

Elle est employée dès le IXe siècle dans l’enluminure occidentale et la couleur aux subtils reflets de lumière est spécialement prisée par les miniaturistes irlandais.

À partir de la Renaissance et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle prend une large place dans la palette des peintres. Van Eyck par exemple, en fait usage dans son Portrait des Arnolfini en 1434. La couleur est stable à la lumière si elle est utilisée seule. En revanche, elle ne réagit pas toujours bien aux mélanges, et sa stabilité devient alors périlleuse.

Des essais de produire une malachite artificielle sont alors tentés, car la pierre naturelle est chère et peu compatible avec beaucoup d’autres couleurs. Mais les substituts à base de cuivre sont parfois si toxiques qu’on les utilisait autrefois… comme insecticide contre les sauterelles ! Les frères Gravenhorst de Brunswick mettent au point la malachite artificielle en 1764, commercialisée au tout début sous le nom de vert de Brunswick, ce qui provoque certaines confusions. On l’appelle aussi vert de montagne.

Plus près de nous, Auguste Renoir utilise le vert malachite en 1882 dans sa peinture, Les Chrysanthèmes.

Le pigment n’est pas très couvrant et assez granuleux. On dit que les artiste bouddhistes tibétains, très amateurs de couleurs vives, prenaient soin de peu broyer la pierre afin de ne pas affadir la teinte et d’en garder tous les reflets. Je l’utilise donc un peu comme sa compagne l’azurite : en glacis, pour passer un film léger qui rehausse magnifiquement des fonds sombres, accrochant la lumière grâce à ses irrégularités.

Pourquoi j’aime cette couleur ? C’est bien sûr impossible de le savoir. C’est peut-être à cause de la couleur des lichens, à cause d’une histoire marquante de mon enfance, quand j’imaginais les rennes d’Aslak le petit lapon1 chercher de leur museau le lichen dans la neige. Et puis j’ai tellement aimé ces taches lumineuses dans les forêts de Finlande ou de Norvège. Et voilà que je découvre que la malachite naturelle est exploitée dans des gisements un peu partout dans le monde et en particulier dans un univers qui m’est cher : la mine de Cap Garonne au Pradet !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

  1. DARBOIS Dominique, Aslak le petit lapon, F. Nathan, 1964

Article du 7 novembre 2016


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Le vert malachite

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Le pigment vert malachite

J’ai longuement parlé du bleu, les années précédentes, vous livrant que cette couleur me semblait être celle de mon âme. Mais je n’avais jamais répondu à la question : « quelle est votre couleur préférée ? » Eh bien après plus de cinq années d’émissions, je peux le dire, il s’agit du vert malachite et mes élèves le savent bien !

La malachite est une pierre d’un beau vert lumineux, qui tire un peu vers le bleu et le gris. Chimiquement, il s’agit d’un carbonate de cuivre de la même famille que le bleu azurite. Les deux pierres se forment dans des gisements de cuivre et connaissent des destins parallèles. La malachite se présente sous forme de concrétions aux formes rondes avec une surface ponctuée de dessins d’une tonalité plus sombre.

L’origine du mot est discutée. Pour les uns, le terme signifierait « mou », car la pierre est tendre. Pour d’autres, l’étymologie se rapprocherait de la couleur de la feuille de mauve qui se dit malakhe, en grec.

Connue depuis l’Antiquité égyptienne, la pierre est alors issue de gisements situés dans le désert, à l’ouest du mont Sinaï. Elle est utilisée comme pigment dès le IIIe millénaire avant J.-C., à peu près à la même époque que l’azurite, celle qui voit également la naissance du bleu égyptien, le premier bleu artificiel de l’histoire. Le liant employé est celui que nous utilisons aujourd’hui dans nos icônes, à savoir le jaune d’œuf ou la gomme arabique. Le vert malachite reste lumineux dans la pénombre et convient aux décors des tombeaux. La pierre de malachite est aussi broyée pour ses vertus thérapeutiques et peut entrer dans la composition du maquillage, mélangée à des graisses animales : on raconte que Cléopâtre s’en servait comme fard à paupières.

En Chine, le vert malachite est utilisé dans la peinture des paysages depuis la haute Antiquité. Plus tard, elle sert à fabriquer des encres vertes ; elle est une des seules couleurs de la palette voisinant avec sa collègue de toujours : le bleu azurite ! Les paysages sont alors monochromes et les peintres chinois jouent sur la subtilité de la nuance plutôt que sur le contraste des couleurs.

Durant l’Antiquité, les Grecs utilisent le pigment malachite, alors que les Romains le délaissent au profit des terres vertes, moins coûteuses, mais moins lumineuses. En revanche, la malachite semble garder sa place dans le domaine médical, comme en témoigne un coffret d’opticien découvert dans des fouilles romaines à Lyon.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 31 octobre 2016


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Le vert dans l’Égypte antique

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Une partie de la palette de l’Égypte ancienne : bleu égyptien, vert malachite et ocre jaune

Il semble que les peintres de la Préhistoire aient peu utilisé le vert, alors que les terres vertes étaient à leur disposition. Peut-être parce que la faible lumière des grottes rendait ces couleurs trop ternes. Quant à l’Assyrie et Babylone, le climat humide n’a pas permis de conserver les tissus et on ignore si la teinture en vert y était pratiquée. On sait davantage de choses sur le vert chez les Égyptiens de l’Antiquité.

Le dieu Osiris, dieu funéraire, est aussi celui de la terre et de la végétation. Toujours ce thème du cycle : passer de la vie à la vie, malgré la mort, passer du vert de la décomposition à celui de la re-création… Le dieu Ptah, parfois associé à Osiris et vénéré dans la région de Memphis, est représenté avec un visage vert, couleur bienfaisante de la fertilité. Quant à la mer, il n’est pas rare de la nommer : « la Très verte » !

Dans la peinture égyptienne, le vert tient toujours une bonne place. Il renvoie à la fécondité, la croissance, la régénération, la victoire sur la maladie et les esprits mauvais. Cette couleur bienfaisante éloigne les forces du Mal et les animaux verts, tels les crocodiles, sont considérés comme sacrés. Associés aux rituels funéraires, le vert est censé protéger également les défunts dans l’au-delà.

Le hiéroglyphe qui représente le mot « vert » prend en général la forme d’un papyrus à la symbolique toujours positive. Pour peindre sur les papyrus ou les fresques, les Égyptiens utilisent le vert malachite et la chrysocolle, dont nous reparlerons bientôt. Ils savent aussi mélanger le bleu égyptien1 et l’ocre jaune…

Les artisans fabriquent le vert artificiel à partir de limaille de cuivre mélangée à du sable et de la potasse. En les chauffant à très haute température, ils obtiennent de splendides tons bleu-vert présents sur le mobilier funéraire décoratif : des statuettes, des figurines, des perles. La glaçure renforce l’aspect précieux.

Quant aux teinturiers, ils obtiennent des étoffes vertes en superposant la teinture jaune du safran avec une teinture au pastel. Les peuples barbares utilisent aussi ce genre de technique et portent parfois des vêtements verts, ce qui est impensable dans l’antiquité gréco-romaine qui proscrit ou ignore ces mélanges.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

  1. Pour en savoir plus sur le bleu égyptien, voir Bleu, intensément, chapitre 9.

Article du 10 octobre 2016