Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Une visite de mon atelier (5)

OLYMPUS DIGITAL CAMERA« Ma palette fraîchement arrangée et brillante du contraste des couleurs suffit pour allumer mon enthousiasme » écrivait Delacroix (on peut relire l’article sur Les palettes de Delacroix). Pour moi, je crois que c’est pareil. La vue des couleurs, celles des pigments comme celles des fleurs du jardin, suffit à me remplir le cœur de joie. Je connais chacun de mes pigments, leur origine, leur texture, leur façon de bien se mélanger ou non avec d’autres

Mais que sont exactement ces pigments ? Un pigment est tout simplement une substance colorée et colorante, naturelle ou artificielle. Depuis l’Antiquité, les pigments broyés sont utilisés en peinture, mélangés avec un liant à l’œuf, de la gomme arabique ou de la cire. Le  procédé le plus utilisé pour la peinture de l’icône est la tempera (détails ici ou là)

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ocres

Les pigments d’origine naturelle me rappellent des voyages réels ou imaginaires. Ils sont de différentes natures. Dans la peinture de l’icône, on utilise principalement des terres argileuses comme l’ocre rouge et l’ocre jaune. Ce sont les deux stars de nos palettes, les deux couleurs qu’on utilise le plus, les « basiques » pourrait-on dire. Mais cela ne suffit pas d’en citer deux, car en réalité il existe une infinité de nuances d’ocre rouge ou d’ocre jaune, selon leur lieu d’origine. On peut aussi citer toutes les terres vertes, terres d’ombre, terres d’ici et de partout, terres des bords d’un volcan, des bords chantants d’un ruisseau ou d’une plage exotique…

J’aime aussi utiliser les pigments minéraux qu’il faut rebroyer finement, comme le lapis lazuli, le turquoise ou la malachite (mon préféré). Ils sont généralement très coûteux car issus de pierres précieuses ou semi-précieuses et parfois toxiques comme le cinabre. Ils laissent souvent de petits grains, captant et reflétant la lumière : ils donnent une sorte de vibration, une musicalité à l’icône.

Nous avons aussi recours à des pigments d’origine animale (noir d’os, pourpre ou cochenille… ) ou végétale (indigo, pastel, noir de vigne… ). Mais à l’exception du noir, ils sont mal adaptés à la peinture de l’icône car manquant de stabilité (ils sont mieux adaptés à l’enluminure).

Bien sûr, on ne trouve pas forcément tout et, pour certaines couleurs, on recourt à des pigments de synthèse (vermillon, outremer… ). Certains procédés de fabrication sont connus depuis l’Antiquité (bleu égyptien… ). Quelques-uns sont toxiques, ou produisent des réactions chimiques : il convient de les utiliser avec parcimonie et prudence (les cadmiums par exemple).

J’ai travaillé particulièrement sur les pigments bleus et cela a donné lieu à trois années d’émissions puis à la publication de l’ouvrage Bleu, intensément. Vous pouvez retrouver sur ce site de nombreux articles à ce sujet. Encore une fois, c’est ma passion et je suis intarissable sur le sujet ! (1)

Terminons avec ces mots écrits en 2005 dans Un moineau dans la poche (p. 101)OLYMPUS DIGITAL CAMERA

« Les pigments, venus des quatre coins du monde, sont broyés finement. Les étiquettes sur les bocaux, l’infinie nuance des couleurs de terre sont autant de voyages et chaque couleur joue sa partition : terre de sienne naturelle, vert brentonico, rouge de Venise et rouge ercolano, cinabre de Chine, lapis-lazuli, limonite de Chypre, ocre jaune ou ocre rouge du Roussillon, oxyde rouge de Madras… Parfois, le voyage est long et imprévu : j’ai reçu en cadeau de petites bouteilles de pigment dénichées dans une arrière-boutique tenue par un vieux pope, à Athènes. J’ai été émue par les cheminements qui avaient conduit à cette improbable trouvaille, au fil des recommandations, d’une boutique à l’autre, à travers les ruelles d’un quartier populaire. Très fière, j’ai montré un jour ma trouvaille à un ami grec, qui a déchiffré une petite mention sur l’étiquette : les pigments étaient fabriqués par une grosse entreprise allemande ! J’achète maintenant la plupart de mes pigments dans le Roussillon où nous avons la chance d’avoir de magnifiques carrières. Nous nous y sommes promenés aussi, longtemps, dans une lumière accrue par les dénivelés et l’ocre de la terre. Les enfants ont joué à escalader en riant les versants abrupts et à dévaler dans la poussière. Ils se croyaient au Colorado (c’est d’ailleurs le surnom du lieu !). Leurs vêtements ont gardé longtemps la trace de ces couleurs. Les pigments mélangés au creux de ma main, ou dans le petit godet de céramique résonnent parfois de leurs rires. » p. 101

(1) Si cet article vous a intéressé, la déclinaison des couleurs est largement développée dans la rubrique La joie des couleurs

Article du 13 avril 2020


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L’ocre jaune d’après Cennini

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes ocre jaune, utilisés en peinture depuis la Préhistoire, sont des argiles contenant des oxydes de fer, plus ou moins hydratés. Le composant coloré le plus important est le minerai appelé limonite, un oxyde de fer hydraté. Le mot ocre vient du grec et signifie couleur d’œuf, mais on le sait, il existe une infinité de nuances d’ocres, tendant tantôt vers le rouge, tantôt vers le vert, le brun ou le jaune. L’ocre jaune est une des couleurs les plus présentes dans nos palettes de peintres d’icônes et symbolise la lumière. Elle est posée sur les fonds, et à un certain moment sur les visages, pour évoquer la part de lumière rayonnant en chaque personne.

Cennini décrit essentiellement l’ocre jaune, et j’ai gardé presque intégralement le poétique chapitre dans lequel il associe cette couleur avec des souvenirs d’enfance attachés à sa ville natale, Colle di val d’Elsa, située près de Sienne, en Toscane. Écoutons-le :

« Il existe une couleur naturelle jaune, appelée ocre. On la trouve dans la terre des montagnes, là où il y a certaines veines ressemblant à du soufre ; et là où sont ces veines, on trouve de la sinopia, de la terre verte, et d’autres sortes de couleurs. Je découvris ce jaune, guidé un jour par Andrea Cennini, mon père, alors qu’il me conduisait sur le territoire de Colle di Val d’Elsa (…). Arrivé dans un petit vallon, dans un grotte très sauvage, je raclais la roche avec une pioche et je vis des veines de plusieurs sortes de couleurs ; c’est-à-dire de l’ocre, de la sinopia foncée et claire, de l’azur et du blanc ; et je considérai comme le plus grand miracle du monde le fait que le blanc puisse se trouver dans une veine de terre (…). Et sur ce terrain, ces couleurs se voyaient autant qu’une cicatrice sur le visage d’un homme ou d’une femme.

Pour revenir à cette couleur d’ocre, j’allais avec mon canif à la recherche d’une « cicatrice » et je te promets que jamais je ne goûtai une couleur d’ocre plus belle et plus parfaite. Elle n’était pas aussi claire que le giallorino ; à peine un peu plus sombre ; mais jamais je ne trouvai meilleure couleur que cet ocre, pour les chevelures et les vêtements comme je te l’apprendrai plus loin. Il en existe de deux sortes, l’une claire, l’autre foncée. Chacune demande à être broyée de la même façon, avec de l’eau claire ; et broie-les bien, elles seront de plus en plus parfaites (…) »

Pour comprendre vraiment ce récit et la description des veines d’ocre dans toutes ces nuances, rien ne vaut une promenade dans les carrières d’ocre du Roussillon, à l’heure où la lumière met si bien en évidence la subtile variété de ses tonalités…

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 11 février 2019