Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Du rouge au rose (émission du 7 mars)

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès trois années passées à décliner les nuances du bleu, nous nous sommes attardés sur son contraire symbolique : le rouge, ambivalente entre toutes, couleur de feu, de passion, de colère mais aussi de créativité, d’inventivité et de force. Voilà la fin d’une série de soixante quatre émissions sur le rouge, dans Tout en nuances sur RCF (103.7, chaque lundi à 8 h 35 et 11 h 10).

Avec cette couleur, j’ai rencontré plus de difficultés qu’avec le bleu. Peut-être les connotations évidentes de la couleur, de feu, de sang, de violence et d’agressivité m’effrayent, bourdonnent à mes oreilles et résonnent tellement avec l’ambiance d’un monde… à feu et à sang. Le tableau que nous avons décrit il y a deux semaines, Le Cri d’Edvard Munch, traduisait l’angoisse au début du XXe siècle. Mais que dire de l’angoisse d’aujourd’hui ? Oui, nous préférerions tourner notre regard et partir vers les rêves du bleu, dans des paysages apaisés de calme et d’espoir.

Espérons qu’une alchimie s’opérera, que du feu et du sang renaîtra la rose rouge de l’espoir. Car le rouge est marqué par l’ambiguité, ne l’oublions pas, et de cette couleur peut naître aussi le meilleur, « la joie qui se partage », le pétillement, l’énergie des créateurs, l’insolence du quotidien, l’inventivité, les couchers de soleil sur la montagne qui annoncent le beau temps du lendemain…

Pour moi, c’est une histoire personnelle qui termine ce cycle sur le rouge. Il y a peu de temps, j’ai marché par mégarde sur mes lunettes alors que je m’occupais de l’entretien d’une petite tombe familière. Il a fallu refaire ces lunettes dont j’ai tant besoin. Je ne les voulais pas noires bien sûr : j’ai hésité entre le bleu dont j’ai tant parlé les dernières années, le vert (mon projet de l’année prochaine… pour ne rien vous cacher) et le rouge ou le rose sur lesquels je travaille en ce moment. Eh bien je me suis arrêtée sur des lunettes d’un rouge clair, pas très loin du rose, pas très loin de la couleur des baies de Finlande que j’aime tant, une couleur pétillante, chantante, espiègle. J’ai réalisé que l’on désigne, en russe, certains grelots de chevaux ou des clochettes aux sonorités légères et joyeuses, par l’expression tintinnabulement framboise. La couleur du jus de framboise est très proche de ce rouge plutôt froid, clair, enthousiaste et dénué d’agressivité. Alors oui, j’ai choisi ces lunettes rouges avec lesquelles je vais passer une nouvelle tranche de vie et parler avec vous du rose, pour terminer l’année en douceur, tout en regardant mûrir les premières framboises du jardin.

Article du 7 mars 2016


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Matisse et le rouge

Je me suis rendu compte, en préparant ces émissions sur Matisse, qu’aucune de ses œuvres n’est libre de droit, raison pour laquelle je ne publie, exceptionnellement, aucune photo. Et puis me voilà partie vers Montréal, le deuxième lieu de mon cœur : voilà pourquoi je poste en une seule fois les émissions des 7, 14 et 21 décembre.

Nous l’avons vu les semaines précédentes, le début du XXe siècle est une période de foisonnement et de mise au point de nouvelles couleurs. Un peintre s’en donne à cœur joie avec leur exploration, Henri Matisse qui écrit par exemple : « Je voudrais que les gens sachent qu’il ne faut pas approcher de la couleur comme on entre dans un moulin, qu’il faut une sévère préparation pour être digne d’elle. »

Nous avions dit, lorsque nous parlions de la couleur bleue : « Matisse est un peintre en bleu », mais il est aussi un peintre en rouge. Une œuvre résume le sens et l’importance de cette couleur, une grande huile, mesurant environ deux mètres sur deux, datant de 1911 et  conservée au musée d’Art moderne de New York. Le tableau représente l’atelier de Matisse qui décrit l’œuvre lui même : « Dans mon atelier le sol est rouge sang de bœuf comme dans les carrelages provençaux ; le mur est rouge ; c’est comme si le sang s’était infiltré pour tout teindre ; les meubles sont rouges entourés d’un fil d’or mat. Ce rouge est comme une nuit chaude à l’intérieur de laquelle, venant de la fenêtre à gauche, une intense lumière fait naître ou plutôt ressusciter les autres objets. » (…)

Matisse énumère ensuite les objets présents dans l’atelier et « la toile rayée du transatlantique à demi replié près d’une de mes assiettes blanches et bleues sur la table à droite ». On remarque aussi les pots avec les pinceaux, un verre, deux de ses sculptures posées sur un trépied, une plante ainsi que des châssis, diverses œuvres en attente ou déjà encadrées avec une sorte de mise en abîme, puisque les tableaux eux-mêmes présentent des taches de rouge ou de rose. Bref, un pêle-mêle d’artiste avec l’omniprésence sur le sol, les murs, et même au sein des tableaux qui traînent, d’une couleur rouge lumineuse, saturée, qui semble tout envahir ou peut-être tout éclairer. La couleur est posée uniformément et ne semble pas tenir compte de l’emplacement, des reflets et des ombres. Elle est comme un état d’âme qui irradie. L’explication de Matisse est surprenante car il termine sa description par des mots qui dévoilent encore une fois ambiguïté du rouge, en lui associant une connotation étonnamment rassurante et paisible. Il dit de son atelier :

« C’est là que je m’efforce de vivre et d’inventer, au milieu du tintamarre et de la menace, un monde de volupté calme. »

Le 14 décembre, nous nous attarderons sur trois autres œuvres dans lesquelles le rouge est encore une fois la « note de fond » et l’état d’âme : il s’agit de La Desserte rouge, l’Odalisque à la culotte rouge et La Nature morte au magnolia. Dans chacune de ces œuvres, le rouge est utilisé en aplat, un peu comme un révélateur, un fond lumineux, une couleur uniformisante ou simplificatrice, qui, à la fois crée l’ambiance et met en évidence des couleurs et des impressions délicates. Dans ces tableaux, pas ou très peu de modelé ni d’effet de lumière, peu de souci d’exactitude des corps ou des décors, mais un effet envahissant et irradiant.

La Desserte rouge, huile sur toile conservée au musée de l’Ermitage à Saint Petersburg, date de 1908. Dans ce tableau, le rouge presque entêtant est renforcé, comme le fait souvent Matisse, par des motifs géométriques utilisés en contraste. On a presque envie de s’échapper du tableau, de partir par la fenêtre ouverte sur un paysage aux couleurs douces, qui est aussi un tableau, dans cette mise en abîme à laquelle l’artiste a souvent recours, ou bien, ou voudrait réconforter cette femme à la peau blanche, penchée sur une coupe de fruits, à la droite du tableau et qui semble si triste.

L’Odalisque à culotte rouge date de 1922, période durant laquelle l’artiste est installé à Nice. Influencé par l’orientalisme romantique et ses souvenirs du Maroc, il aime peindre les femmes dans un intérieur. Matisse compose son tableau à partir d’accessoires et de motifs exotiques. Il joue de l’orchestration des couleurs : le rouge lumineux étalé sur le sol et le pantalon de la femme, répond aux harmonies froides des azuleros, à la transparence de la chemise et surtout à la peau nacrée du personnage.

Quant à La Nature morte au magnolia, le tableau épuré de 1941 joue de deux nuances de rouge, qui contrastent avec la couleur verte, complémentaire, du vase. Le fond rouge cadmium clair, assez uniforme, donne à la fleur une sorte de sensibilité, de délicatesse. La fleur est présentée au centre : on dirait presque une icône auréolée, ou un visage très pâle, nimbé de lumière rouge…

Nous terminons ce cycle le 21 décembre avec Le Grand intérieur rouge, une œuvre majeure de la fin de la carrière de l’artiste, sorte de réplique, presque quarante années plus tard, de L’Atelier rouge évoqué au début de l’article. Le tableau date de 1948, est conservé au Centre Georges-Pompidou et clôture une série de grandes compositions exposées selon le désir de l’artiste, au musée national d’Art moderne à Paris, en 1949.

Dans ce tableau, Matisse multiplie, les ambiguïtés et les contrastes. Une chose est sûre : une couleur rouge carmin couvre les ¾ de la toile, laissant apparaître quelques plages blanches ou jaunes, traitées comme des sortes de réserves. Un trait noir court sur l’œuvre, dessinant ou parfois suggérant des formes plus ou moins faciles à déterminer. Tout semble proposé en double et sous forme de questions : les rectangles, en haut du tableau, sont-ils eux-mêmes des tableaux ou bien de fausses fenêtres ? Pourquoi l’un d’entre eux est-il traité en noir et blanc ? Et que représentent-ils : encore des tables avec des bouquets peut-être ? encore une mise en abîme ? car sur le tableau, on distingue aussi deux tables, l’une carrée et l’autre ronde, avec des bouquets posés sur chacune d’entre elles, deux tapis – je me suis demandé si ce n’était pas de gros chats – des oppositions de droites et de courbes, de vides et de pleins. Quant aux bouquets posés sur la grande table, l’un est rouge comme le fond, l’autre bicolore et le troisième fait penser aux mimosas. Tous semblent nimbés d’une étrange brume.

La couleur rouge inonde Le Grand intérieur rouge, comme elle inondait L’Atelier rouge près de quarante ans plus tôt. Tous les objets de la pièce sont enveloppées, nimbés ou préservés par le rouge, qui semble permettre leur existence. On peut se demander si ce tableau n’est pas une sorte d’accomplissement ou la réponse que Matisse donnerait à cette question : le rouge est-il une couleur ou une lumière ?

Lawrence Gowing, peintre et historien d’art, évoque le tableau en 1968 dans l’introduction d’un catalogue consacré à Matisse : « Nous prenons conscience que nous sommes en présence de la réconciliation qu’il n’appartient qu’aux grands artistes de réaliser dans leur vieillesse. La toile irradie cette réconciliation. Le rouge déborde et va jusqu’à se refléter sur le visage des spectateurs. Ils sont dedans, ils participent d’une condition naturelle des choses et de la peinture. »

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici


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Le rouge dans l’icône

OLYMPUS DIGITAL CAMERALe rouge, nous l’avons vu, est la couleur symboliquement la plus éloignée du bleu. Aussi, dans la peinture de l’icône, utilise-t-on ces deux couleurs en opposition. Le bleu représente la dimension céleste, divine tandis que le rouge évoque l’humanité, le sang, celui de la vie qui coule en chacun de nous comme celui des martyrs.

Ainsi, le Christ est-il toujours revêtu d’une robe rouge sur laquelle est posé un manteau bleu. Cela veut signifier que son humanité est recouverte de divinité en quelque sorte. Les deux couleurs ne sont pas mélangées dans les vêtements du Christ (qui n’est donc pas représenté en violet). Cela est en accord avec les déclarations conciliaires : le Christ est à la fois Dieu et homme sans mélange ni confusion. Les actes du concile de Chalcédoine – aussi appelé 4° concile œcuménique, réuni en 451 le souligne en ces termes : « Un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division et sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée à cause de l’union… »

En revanche, l’utilisation des ces deux couleurs répond à une logique très différente pour ce qui concerne la Vierge. La couleur de fond de son manteau est un mélange de rouge et de bleu, comme pour signifier qu’elle est l’être humain qui s’est le plus approchée de sa destinée divine.

Quant aux cadres de l’icône très souvent rehaussés de rouge, ils évoquent le sang des martyrs. Nous reviendrons dans une autre émission sur certains fonds rouges, caractéristiques de l’école de Novgorod.

Cette symbolique n’est pas exclusive à l’icône : ainsi, la robe rouge portée sous un manteau ou sous une cape bleue est-elle présente dans le Tarot, dans la figure de l’Hermite, de la papesse et de l’Impératrice. C’est une toute autre histoire, mais qui témoigne d’une de ces curieuses rencontres du langage symbolique.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 15 septembre 2014