Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Carnets de peinture et carnets de voyage

Et voilà, l’année se termine. Nous l’avons passée à découvrir ces carnets de peinture des peintres du Moyen Âge, depuis celui du moine Théophile aux notes détaillées de Cennino Cennini en passant par Le Guide de la peinture de Denys de Fourna.

Les recettes sont parfois difficiles à comprendre dans le détail, mais l’esprit des directives demeure et accompagne le travail de mes amis artisans d’art tout comme celui de mes collègues et élèves iconographes : prendre beaucoup de temps, observer son travail, la nature, les œuvres et les gestes des maîtres, cultiver et honorer la beauté du monde, et beaucoup travailler…

Terminons avec les mots de Cennino Cennini : « Mais il faut pour toi que l’on aille de l’avant, afin que tu puisses poursuivre ton voyage, à travers cette science (…) Prends la peine et le plaisir de reproduire toujours les meilleures choses que tu puisses trouver, sorties de la main des grands maîtres (…) Je te donne ce conseil (…) si tu entreprends de copier aujourd’hui ce maître, demain celui-là, tu n’auras la manière ni de l’un ni de l’autre et tu deviendras forcément capricieux, du fait que ton esprit sera ébranlé par toutes ces façons (…) Si tu suis les pas d’un seul, en le pratiquant continuellement, ton intelligence sera bien grossière si tu n’en retires quelque nourriture. Il t’arrivera ceci : si la nature t’a accordé un tant soit peu d’imagination, tu en viendras à acquérir une manière qui te sera propre et qui ne pourra qu’être bonne ; car ta main ne saurait récolter des épines, quand ton esprit a été habitué à cueillir des fleurs (…). 

Tiens compte que le guide parfait que tu puisses avoir, le meilleur gouvernail, c’est la porte triomphale du dessin d’après nature. Ceci dépasse tous les autres modèles. Suis-le avec hardiesse et confiance (…) Continue et ne manque pas de dessiner quelque chose chaque jour ; si peu que ce soit, ce sera beaucoup, et cela te fera du bien. »

Terminons l’année avec ces mots, passons l’été à admirer, à dessiner, à observer la nature ou les œuvres des artistes, et engrangeons dans nos souvenirs et notre sensibilité la nourriture pour demain… Peut-être pourrons nous même honorer notre été d’un carnet de voyage, en nous inspirant du peintre Radu : mélanger nos esquisses, nos états d’âmes, nos impressions et toutes les belles choses que nous croiserons en chemin… 

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Un grand au revoir à tous (en attendant septembre), depuis Skagen, tout au nord du Danemark, ville de lumière et de peinture…

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 2 juillet 2018


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Peintures du Nord, impressions en blanc et bleu

Kroyer
Kroyer

J’aime les paysages du Nord, mais j’aime aussi particulièrement certains peintres de ces contrées. Le blanc et le bleu sont souvent leurs couleurs dominantes : les lacs gelés, l’écorce des bouleaux dans la lumière rasante, des reflets d’eau et la lumière qui frôle les visages, un mélange de trouble et de sérénité. 

Une très belle exposition, intitulée Impressions du Nord – La peinture scandinave, réunit en 2005 à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne, les œuvres de peintres scandinaves de 1850 à 1915. La couverture du catalogue montre deux femmes vêtues de blanc et de délicates nuances de bleus, marchant de dos le long d’une plage. Il s’agit d’une œuvre du peintre danois Peder Severin Kroyer datant de 1893 et intitulée Soir d’été sur la plage du sud de Skagen.

J’ai souvent arpenté un de mes musées préférés : l’Ataneum à Helsinki. Il recèle des trésors en blanc et bleu, des paysages, des tranches de vie, ces impressions nordiques qui m’émeuvent. 

Je crois qu’un des tableaux qui m’a le plus marquée évoque les funérailles d’un enfant. De grande dimension, il est réalisé en 1879 par Albert Edelfelt, un artiste finlandais qui peint des visages, des enfants jouant dans la clarté d’un matin, mais aussi des vieillards, des paysages de campagne, de mer et de reflets. Une reproduction d’une de ses œuvres accueille le visiteur, dans notre maison, en bonne place, près du téléphone. 

Albert Edelfelt

Ce tableau, les Funérailles d’un enfant, représente une barque dans laquelle se tiennent plusieurs personnes de tous âges, un enfant et un petit cercueil. Chacun regarde dans une direction différente, à moins que ce ne soit en dedans de lui-même, vers l’inatteignable, ou bien extrêmement loin. À l’arrière-plan, d’autres barques s’affairent et des hommes s’agitent, ignorant l’intensité de ce qui se vit là, au premier plan. On sent la fraîcheur d’une saison ; on entend le clapotis de la rame. La barque file doucement sur le lac, laissant un sillage argenté. La lumière rasante, tout en blanc et bleu et la mélancolie qui se dégage de ce tableau n’ont d’égal que l’autre facette : une immense sérénité. 

Tel est le mystère de l’ambiance que crée le bleu, de son ambivalence particulière, à l’autre face du chagrin. 

Cet article a été l’objet d’une émission sur RCF Isère le 18 mars 2013 ; il constitue le chapitre 69 du livre, Bleu intensément et a été mis à jour le 26 octobre 2020 et je le complète avec des photos prises au Musée de Skagen (Danemark) en juillet 2018. Les artistes sont Anna Ancher (la première petite fille), Bjorck (les pêcheurs), Kroyer (les deux garçons qui courent dans l’eau et la petite fille debout en bleu) et Michael Ancher (la jeune fille aux yeux bleus en bas à gauche).