Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le vert véronèse

Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée Huile sur toile, 1,94x3,37m Paolo Caliari dit Paul Véronèse

Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée, Paolo Caliari dit Paul Véronèse

Lors d’une série précédente d’émissions – Décalage horaire (1) – nous avions présenté un tableau du musée de Grenoble : Le Christ rencontrant la femme et les fils de Zébédée réalisé par Paul Véronèse. Cette œuvre illustre un épisode de l’Évangile de Matthieu ; les personnages sont revêtus d’amples draperies soyeuses aux couleurs chatoyantes. Je me suis longtemps demandé lequel des vêtements était peint avec ce vert profond caractéristique du Maître et qu’on appelle le vert véronèse. Est-ce le châle moiré de Zébédée ou bien le manteau d’un des personnages, à l’arrière-plan ? Aucun, probablement. Aucun ne correspond aux nuanciers actuels et à la dénomination vert véronèse. La réalité est décevante car la couleur portant ce nom est un arséniate de cuivre, mis au point… deux siècles après la mort de l’artiste ! Il fait partie de la famille des pigments verts à base de cuivre, rencontre un grand succès à la fin du XIXe et au XXe siècle et prend place dans la palette de Van Gogh, Gauguin, Cézanne ou Renoir. Ce pigment toxique a aussi été utilisé comme insecticide ou comme répulsif.

Véronèse doit son surnom à sa ville de naissance : Vérone. Non loin de cette ville, à Brentonico, au nord du Monte Baldo, on trouve une terre verte argileuse peu colorante le vert Brentonico, toujours fabriqué aujourd’hui. L’artiste l’a-t-il utilisée ? Peut-être la trouvait-il trop terne ou trop banale. Il y aurait alors mélangé une sorte de jaspe vert pulvérisé, utilisé dans les peintures murales de Rome et de Pompéi. La couleur de terre serait ainsi devenue plus gaie, plus lumineuse, plus originale, telle une empreinte singulière, une signature.

J’imagine le peintre se promenant sur la colline dans la douceur du soir. La lumière est celle du tableau du musée, celle qui se joue encore des soirs et de la noirceur. L’artiste regarde vers le sol, furète aux abords des ruisseaux, s’étonne des reflets et des sons, creuse et recueille dans la main un peu de la terre de son pays. Un oiseau s’envole et réveille le fourré. Paolo écoute le crissement des grains qu’il serre entre ses doigts : il en ressent la fraîcheur, l’onctuosité. Il enlève un morceau de feuille, un insecte et un caillou gris puis laisse la terre s’écouler entre les doigts : un joli vert en vérité, même si ne s’agit pas du tout de celui auquel la postérité donnera son nom !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

(1) Décalage horaire, déambulation poétique au musée de Grenoble, Puits’art, 2009 présentation ici . Livre disponible à RCF ou sur demande. Pour retrouver le texte intégral de l’article d’origine cliquer ici

(2) PETIT Jean, ROIRE Jacques, VALOT Henri, Des liants et des couleurs pour servir aux artistes peintres et aux décorateurs, EREC éditeur, 1995.

Article du 29 mai 2017


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La « terre verte »

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Terre verte de Nicosie

Nous avons évoqué, la semaine dernière, la large utilisation de la terre verte dans la peinture murale par les artistes du monde gréco-romain. La notoriété de cette couleur dans l’Antiquité est prédominante : ainsi, en Égypte, dans les portraits du Fayoum, elle est adoptée pour peindre les vêtements, les bijoux ou les feuillages. Mais elle prend aussi sa place dans la palette des artistes indiens d’Amérique ou de ceux d’Ajanta aux Indes.

Les terres vertes sont des roches, c’est-à-dire un mélange de minéraux contenant une grande proportion d’argiles vertes, dont un élément au moins est vert.

Deux minéraux peuvent donner cette teinte verte caractéristique : la glauconie et la céladonite. Tous deux, très proches par leur composition, leur structure cristalline et leur couleur, diffèrent par leur mode de formation et leur rareté. Les glauconies naissent dans les sédiments des mers froides, par exemple à partir de la calcite, et le matériau « mûrit » en changeant progressivement d’état. Il n’existe donc pas une seule glauconie, mais une abondante variété, en particulier localisée en Gaule. L’identification précise du lieu d’extraction d’une glauconie est alors difficile.

La céladonite, en revanche, permet d’attester parfaitement le lieu d’origine du gisement. C’est un minéral déterminé par les conditions de sa formation : une cristallisation lente dans des fissures de roches volcaniques lessivées par des eaux de ruissellement chargées en sels minéraux. On la trouve donc dans des poches minuscules et ses gîtes exploitables sont exceptionnels : sud de la France dans la région de Nice, Italie du côté de Vérone, Chypre ou Bohême… La plus courante produit le vert Brentonico aussi appelé vert de Vérone.

Les terres vertes sont finement broyées puis lavées et filtrées afin d’en éliminer les impuretés. Elles se présentent alors comme des poudres onctueuses, faciles à travailler avec la tempera au jaune d’œuf, la caséine ou la gomme arabique. La couleur est uniforme et devient beaucoup plus vive avec le liant. Elle entre aussi dans la sous-couche pour les carnations… Nous l’utilisons largement dans nos icônes.

La terre verte nous a permis d’évoquer de nombreux thèmes dont nous reparlerons, car son usage a traversé le temps, les continents et les pratiques artistiques : il reste beaucoup à en dire !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 12 décembre 2016