Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Le vert d’après Cennini

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès s’être attardé sur la couleur jaune, Cennino Cennini, dans son Livre de l’art,  nous parle de la couleur verte. Il consacre deux brefs chapitres aux verts naturels : la terre verte, puis une autre couleur qu’il nomme vert azur. Cennini les classe parmi les verts naturels, en apportant des nuances confuses et imprécises.

Les terres vertes, que nous avions longuement évoquées lors du cycle d’émissions sur le vert (lien avec l’article ici), sont un mélange de minéraux contenant une grande proportion d’argiles vertes. La terre verte est, au Moyen Âge, un des seuls verts vraiment stables. Aussi, malgré son manque de vivacité, elle joue un grand rôle sur la palette des peintres médiévaux, et sert de base à la plupart des carnations.

Cennini décrit ensuite une couleur qu’il nomme vert azur, mais il semble qu’il confonde en les associant l’azurite et la malachite. Il est probable qu’il désigne en réalité le vert malachite (lien avec l’article ici) qui, comme il le dit bien, n’a guère besoin de préparation, si ce n’est de broyer la pierre et de la laver. Cennini recommande « de la broyer d’une main légère, car si tu la broyais trop, elle deviendrait terne, couleur de cendres ». En effet, la luminosité de ce beau pigment s’estompe si les cristaux sont trop écrasés.

Cennini énumère ensuite les mélanges permettant d’obtenir du vert. Il explique comment le confectionner à partit d’orpiment et d’indigo, désignant la tonalité obtenue comme idéale pour la peinture des pavois et des lances !

Il propose ensuite d’associer ce qu’il appelle l’azur d’Allemagne, à savoir l’azurite avec le giallorino, correspondant au jaune de Naples que nous avons déjà étudié. Il conseille d’y adjoindre des prunes sauvages. Sur ce point comme sur beaucoup d’autres, les spécialistes ne sont pas d’accord et les explications de Cennini demeurent fantaisistes : parle-t-il de prunelles ou bien de baies de nerprun ? Cennini préconise de réaliser un verjus, nom donné au jus encore acide de raisin avant maturité, et d’en ajouter quelques gouttes sur le mélange… On suppose que l’enjeu est de l‘acidifier légèrement.

Cennini propose enfin un dernier mélange à base de bleu et d’orpiment avant d’aborder le vert de gris (lien avec l’article ici), qu’il présente comme « fabriqué par alchimie ».

Toutes ces préparations sont décrites de façon très approximative et semblent réalisées « au petit bonheur la chance », acidifiant par ici, mélangeant des couleurs peu compatibles par là. À les lire, on comprend bien la réputation d’instabilité du vert au Moyen Âge.

Cet article a fait l’objet d’une émission hebdomadaire intitulée Carnets de peinture et diffusée de septembre 2017 à juin 2019 sur RCF Isère. Dans l’esprit du carnet de voyage, l’émission nous faisait entrer dans les coulisses d’un art aujourd’hui bien vivant, qu’on peut appeler l’« art sacré traditionnel » (peinture de l’icône, fresque, enluminure, calligraphie, mosaïque, taille de pierre, orfèvrerie, vitrail…).  On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 25 mars 2019


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La malachite dans l’enluminure et la peinture

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Une pierre provenant de la mine de Cap Garonne au Pradet

La malachite occupe une place précoce dans tous les domaines qui touchent à l’enluminure. Dès l’Antiquité, les Égyptiens l’utilisent pour les décors des papyrus et la couleur fait partie de la palette de base des manuscrits enluminés de l’Inde antique.

Elle est employée dès le IXe siècle dans l’enluminure occidentale et la couleur aux subtils reflets de lumière est spécialement prisée par les miniaturistes irlandais.

À partir de la Renaissance et jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle prend une large place dans la palette des peintres. Van Eyck par exemple, en fait usage dans son Portrait des Arnolfini en 1434. La couleur est stable à la lumière si elle est utilisée seule. En revanche, elle ne réagit pas toujours bien aux mélanges, et sa stabilité devient alors périlleuse.

Des essais de produire une malachite artificielle sont alors tentés, car la pierre naturelle est chère et peu compatible avec beaucoup d’autres couleurs. Mais les substituts à base de cuivre sont parfois si toxiques qu’on les utilisait autrefois… comme insecticide contre les sauterelles ! Les frères Gravenhorst de Brunswick mettent au point la malachite artificielle en 1764, commercialisée au tout début sous le nom de vert de Brunswick, ce qui provoque certaines confusions. On l’appelle aussi vert de montagne.

Plus près de nous, Auguste Renoir utilise le vert malachite en 1882 dans sa peinture, Les Chrysanthèmes.

Le pigment n’est pas très couvrant et assez granuleux. On dit que les artiste bouddhistes tibétains, très amateurs de couleurs vives, prenaient soin de peu broyer la pierre afin de ne pas affadir la teinte et d’en garder tous les reflets. Je l’utilise donc un peu comme sa compagne l’azurite : en glacis, pour passer un film léger qui rehausse magnifiquement des fonds sombres, accrochant la lumière grâce à ses irrégularités.

Pourquoi j’aime cette couleur ? C’est bien sûr impossible de le savoir. C’est peut-être à cause de la couleur des lichens, à cause d’une histoire marquante de mon enfance, quand j’imaginais les rennes d’Aslak le petit lapon1 chercher de leur museau le lichen dans la neige. Et puis j’ai tellement aimé ces taches lumineuses dans les forêts de Finlande ou de Norvège. Et voilà que je découvre que la malachite naturelle est exploitée dans des gisements un peu partout dans le monde et en particulier dans un univers qui m’est cher : la mine de Cap Garonne au Pradet !

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

  1. DARBOIS Dominique, Aslak le petit lapon, F. Nathan, 1964

Article du 7 novembre 2016


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Le vert malachite

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Le pigment vert malachite

J’ai longuement parlé du bleu, les années précédentes, vous livrant que cette couleur me semblait être celle de mon âme. Mais je n’avais jamais répondu à la question : « quelle est votre couleur préférée ? » Eh bien après plus de cinq années d’émissions, je peux le dire, il s’agit du vert malachite et mes élèves le savent bien !

La malachite est une pierre d’un beau vert lumineux, qui tire un peu vers le bleu et le gris. Chimiquement, il s’agit d’un carbonate de cuivre de la même famille que le bleu azurite. Les deux pierres se forment dans des gisements de cuivre et connaissent des destins parallèles. La malachite se présente sous forme de concrétions aux formes rondes avec une surface ponctuée de dessins d’une tonalité plus sombre.

L’origine du mot est discutée. Pour les uns, le terme signifierait « mou », car la pierre est tendre. Pour d’autres, l’étymologie se rapprocherait de la couleur de la feuille de mauve qui se dit malakhe, en grec.

Connue depuis l’Antiquité égyptienne, la pierre est alors issue de gisements situés dans le désert, à l’ouest du mont Sinaï. Elle est utilisée comme pigment dès le IIIe millénaire avant J.-C., à peu près à la même époque que l’azurite, celle qui voit également la naissance du bleu égyptien, le premier bleu artificiel de l’histoire. Le liant employé est celui que nous utilisons aujourd’hui dans nos icônes, à savoir le jaune d’œuf ou la gomme arabique. Le vert malachite reste lumineux dans la pénombre et convient aux décors des tombeaux. La pierre de malachite est aussi broyée pour ses vertus thérapeutiques et peut entrer dans la composition du maquillage, mélangée à des graisses animales : on raconte que Cléopâtre s’en servait comme fard à paupières.

En Chine, le vert malachite est utilisé dans la peinture des paysages depuis la haute Antiquité. Plus tard, elle sert à fabriquer des encres vertes ; elle est une des seules couleurs de la palette voisinant avec sa collègue de toujours : le bleu azurite ! Les paysages sont alors monochromes et les peintres chinois jouent sur la subtilité de la nuance plutôt que sur le contraste des couleurs.

Durant l’Antiquité, les Grecs utilisent le pigment malachite, alors que les Romains le délaissent au profit des terres vertes, moins coûteuses, mais moins lumineuses. En revanche, la malachite semble garder sa place dans le domaine médical, comme en témoigne un coffret d’opticien découvert dans des fouilles romaines à Lyon.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

Article du 31 octobre 2016


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Le vert dans l’Égypte antique

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Une partie de la palette de l’Égypte ancienne : bleu égyptien, vert malachite et ocre jaune

Il semble que les peintres de la Préhistoire aient peu utilisé le vert, alors que les terres vertes étaient à leur disposition. Peut-être parce que la faible lumière des grottes rendait ces couleurs trop ternes. Quant à l’Assyrie et Babylone, le climat humide n’a pas permis de conserver les tissus et on ignore si la teinture en vert y était pratiquée. On sait davantage de choses sur le vert chez les Égyptiens de l’Antiquité.

Le dieu Osiris, dieu funéraire, est aussi celui de la terre et de la végétation. Toujours ce thème du cycle : passer de la vie à la vie, malgré la mort, passer du vert de la décomposition à celui de la re-création… Le dieu Ptah, parfois associé à Osiris et vénéré dans la région de Memphis, est représenté avec un visage vert, couleur bienfaisante de la fertilité. Quant à la mer, il n’est pas rare de la nommer : « la Très verte » !

Dans la peinture égyptienne, le vert tient toujours une bonne place. Il renvoie à la fécondité, la croissance, la régénération, la victoire sur la maladie et les esprits mauvais. Cette couleur bienfaisante éloigne les forces du Mal et les animaux verts, tels les crocodiles, sont considérés comme sacrés. Associés aux rituels funéraires, le vert est censé protéger également les défunts dans l’au-delà.

Le hiéroglyphe qui représente le mot « vert » prend en général la forme d’un papyrus à la symbolique toujours positive. Pour peindre sur les papyrus ou les fresques, les Égyptiens utilisent le vert malachite et la chrysocolle, dont nous reparlerons bientôt. Ils savent aussi mélanger le bleu égyptien1 et l’ocre jaune…

Les artisans fabriquent le vert artificiel à partir de limaille de cuivre mélangée à du sable et de la potasse. En les chauffant à très haute température, ils obtiennent de splendides tons bleu-vert présents sur le mobilier funéraire décoratif : des statuettes, des figurines, des perles. La glaçure renforce l’aspect précieux.

Quant aux teinturiers, ils obtiennent des étoffes vertes en superposant la teinture jaune du safran avec une teinture au pastel. Les peuples barbares utilisent aussi ce genre de technique et portent parfois des vêtements verts, ce qui est impensable dans l’antiquité gréco-romaine qui proscrit ou ignore ces mélanges.

Cet article a été le support d’une émission hebdomadaire intitulée Tout en nuances et diffusée de septembre 2011 à juin 2017 sur RCF Isère : six années à effeuiller les subtilités des couleurs, leur histoire mouvante et leur symbolique sans oublier quelques incursions dans les choix des peintres et les mots des écrivains. On peut retrouver certains podcasts  ici

  1. Pour en savoir plus sur le bleu égyptien, voir Bleu, intensément, chapitre 9.

Article du 10 octobre 2016