Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes

« La Route bleue » de Kenneth White

1 commentaire

Labrador, février 21013

Labrador, février 21013

Avec l’hiver me reviennent des impressions fortes de pays de neige. Bleu et blanc, étincelant. Et surtout, un certain survol du Labrador, par une journée de lumière extrême.

Plutôt que de remuer maladroitement des souvenirs mêlés, je préfère les mots de Kenneth White, dans la préface de La Route bleue, publié chez Grasset en 1983.

« Le Labrador.
C’est l’année de mes onze ans que ce pays (…) me fit signe. Cela, je le dois à une livre et aux images qu’il contenait : des Indiens, des Esquimaux, des montagnes, des poissons et des loups blancs hurlant à la lune.
C’est ainsi que, dès votre enfance, des images se gravent dans votre esprit (…) et que, trente ans plus tard, vous les poursuivez toujours (…)
Voilà comment je me suis aventuré sur cette route bleue.
Mais qu’est-ce qu’une route bleue ? me direz vous. Je n’en sais trop rien moi-même. Il y a le bleu du grand ciel ; bien sûr, il y a le bleu du fleuve, le majestueux Saint-Laurent, et plus loin, il y a le bleu de la glace. Mais toutes ces notions, ainsi que quelques autres qui me viennent à l’esprit, si elles parlent à mes sens et à mon imagination, sont loin d’épuiser la profondeur de ce « bleu ».
Ce serait donc quelque chose de « mystique » ?
(…)
Peut-être la route bleue est-elle ce passage parmi les silences bleus du Labrador.
Peut-être l’idée est-elle d’aller aussi loin que possible – jusqu’au bout de soi-même – jusqu’à un territoire où le temps se convertit en espace, où les choses apparaissent dans toute leur nudité et où le vent souffle, anonyme.
Peut-être.
La route bleue, c’est peut-être tout simplement le chemin du possible.
De toute façon, je voulais sortir, aller là-haut et voir. »

 J’ai lu ce livre un peu abrupt d’une seule traite. L’auteur y raconte l’absurde désir de parcourir le Labrador dans les années quatre-vingt, attiré par une force irrésistible. Car, au premier abord, il n’y a pas grand-chose à voir : des routes interminables, des petites villes industrielles improbables et sans autre charme que d’être des bouts du monde, des hôtels miteux… il décrit tout cela à la lumière du mot « bleu », qui revient tout le temps, obstinément. Je partage l’attirance pour cette ambiance et vous livre un autre extrait, page 208.

Halite bleue, Iles de la Madeleine, août 2013

Halite bleue (Pierre de sel), Iles de la Madeleine, août 2013

« Des images bleues surgissent sur mon chemin de temps à autre, en rêve ou dans la réalité.
Cela a commencé à Glasgow. Le sari bleu sur le pont.
Puis j’ai fait un rêve dans lequel j’ai vu une pierre, et la pierre s’est brisée, et de l’intérieur sortait une étrange lumière bleue.
Et puis il y eut le matin où, dans le jardin botanique de Glasgow, je suis tombé en arrêt devant les fleurs bleues du pavot tibétain.
Ces apparitions ont lieu en général dans des périodes de détresse, quand je me sens dérouté.
Ce fut le cas récemment, alors que je me tenais à la fenêtre d’une maison en Bretagne : un geai bleu s’est posé juste en face.
Ces signes bleus me remettent sur le chemin profond.
(…)
Il vente sur l’Ungava, et c’est une longue soirée à Fort Chimo, quelque part dans la grande nuit du monde.
À quelques mètres de là – des bribes me parviennent par instants –, un orchestre rock esquimau joue Polar Blues.
Toute la nuit je reste assis à la fenêtre.
 »

Cet article est tiré de deux émissions diffusées le 16 et le 23 décembre 2013 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 5 janvier 2021 et figure dans le livre Bleu, intensément, chapitres 94 et 95

Articles des 16 et 23 décembre 2013

Auteur : elisabethlamour

peintre d'icônes

Une réflexion sur “« La Route bleue » de Kenneth White

  1. Très beau texte et photo magnifique qui font rêver !

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