Elisabeth Lamour

Peintre d'icônes


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Kandinsky et la couleur jaune

Pigments jaunes

Nous avons souvent évoqué ce délicieux petit livre : Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier de Kandinsky (Folio 1954). Avant de publier quelques articles sur la couleur jaune, je commence par vous partager quelques passionnantes réflexions tirées du chapitre VI intitulé Le langage des formes et des couleurs.

Kandinsky affirme que « la chaleur ou la froideur d’une couleur est une tendance au jaune ou au bleu » (p. 142). Il parle de la résonance de la couleur, chaude avec le jaune, froide avec le bleu. Il insiste en expliquant que, lorsque ces deux couleurs sont placées côte à côte, le bleu développe un mouvement concentrique (« comme un escargot qui se recroqueville dans sa coquille » p. 143) alors que le jaune irradie et semble se rapprocher du spectateur. « Cet effet s’ accentue par la différence entre clair et foncé : l’effet du jaune augmente lorsqu’on l’éclaircit (pour parler simplement : par adjonction du blanc) et celui du bleu lorsque la couleur s’assombrit (adjonction du noir). Ce phénomène prend une importance encore plus grande si l’on considère que le jaune a une telle tendance au clair (blanc) qu’il ne peut guère exister de jaune très foncé. Il y a donc une parenté intime entre le jaune et le blanc ». On retrouve cette considération dans la peinture de l’icône puisque le blanc, comme le jaune, symbolise la lumière, la transfiguration, la résurrection. Les fonds de l’icône sont le plus souvent traités en jaune, (ou en or), et on parle alors de lumière incrée. Dans « la montée en lumière » sur les visages, l’utilisation de la couleur jaune souligne la présence de la lumière divine dans chaque visage.

Le jaune, comme le souligne Kandinsky, est la seule couleur qu’on ne peut pas foncer. Ajoutons une pointe de bleu ou de noir dans du jaune, et voilà que la lumière s’éteint : le jaune devient terne ou verdâtre, Kandinsky écrit même « maladif » !

Dans la suite de son texte, Kandinsky compare la couleur jaune avec les notes les plus aiguës en musique : « il est intéressant de noter que le citron est jaune (acidité aiguë) et que le canari est jaune (chant aigu) » (note 1, bas de page 148). L’ambivalence de la couleur jaune (comme de toutes les couleurs d’ailleurs) est ensuite soulignée. Dans son côté négatif (aigu ?) « Il pourrait servir à la représentation colorée de la folie (…), accès de rage délire aveugle folie furieuse » (p. 148). En revanche, son côté doux, clair « dégage une chaleur spirituelle » (p. 151)

Et voilà comment Kandinsky nous introduit à une lecture des couleurs que nous connaissons parfois intuitivement : le jaune est la couleur de lumière, mais véhicule aussi des connotations négatives dont nous reparlerons.


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Saint Constantin le Grand

Saint Constantin de Grand, icône sur tilleul 13 x 17 cm, 2021

La mère de Constantin, Hélène (devenue sainte Hélène) était une ancienne servante d’auberge ou une prostituée. Elle épouse Constance, et Constantin naît vers 272 à Nish (actuelle Serbie). Mais les circonstances propulsent le simple centurion au statut d’empereur sous le nom de Constance II.

Hélène, jugée trop peu présentable par le nouvel empereur, est alors répudiée. Humblement, elle se retire, mais son fils lui reste fidèle. Quand il est proclamé empereur en 306 sous le nom de Constantin, il rappelle sa mère et la comble d’honneurs. 

On ne sait pas lequel des deux devint chrétien le premier et convertit l’autre.

En 312, Constantin combat son principal rival pour le trône d’Occident : Maxence. Avant la bataille du pont Milvius près de Rome, Constantin est saisi par une vision : il voit la croix ou le labarum (1) du Christ avec ces mots : « Par ce signe tu vaincras ». Il fait alors mettre le symbole chrétien sur les vêtements, les armes et les étendards de ses soldats qui remportent la victoire (on ne sait pas trop la part de légende de cette histoire).

Le règne de Constantin marque un virage décisif dans l’histoire des chrétiens. Il fait cesser les persécutions et promulgue l’Édit de Milan en 313 qui donne à chacun la liberté religieuse. Il montre cependant sa préférence pour le christianisme, accordant à l’Église d’importants privilèges.

Il convoque le concile de Nicée en 325 et fait édifier de fastueuses basiliques à Rome comme en Terre sainte.

Son œuvre législative est aussi considérable : il impose le repos dominical et autorise l’affranchissement des esclaves et d’une façon générale, améliore leur sort ; il limite le recours aux supplices et autres traitements cruels. Peut-être en soutien à sa mère dont l’honneur avait été bafoué, il limite les cas de répudiation par opportunisme, renforce le poids du mariage et promulgue des lois contre la prostitution.

À la fin de sa vie, il fait bâtir à sa gloire, sur l’ancien site de Byzance, une nouvelle capitale impériale nommée Constantinople.

Il attend le dernier moment pour se faire baptiser sur son lit de mort en 337 et serait monté droit vers le Ciel.

Les Églises d’Orient fêtent généralement ensemble Constantin et sa mère, alors que l‘Église d’Occident les fête séparément. En Orient il a le titre d’« Égal aux apôtres ».

Il est fêté le 21 mai (ainsi que d’autres dates dans le calendrier oriental)

(1) Le labarum (en grec λάβαρον) est l’étendard militaire portant le chrisme adopté à partir de Constantin par les empereurs romains. Le chrisme est le symbole du christianisme primitif : il est composé par les initiales du Christ.

Article du 15 mai 2021


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Saint Alexandre de Jérusalem

Saint Alexandre de Jérusalem, icône sur planche de tilleul creusée (15 x 20 cm)

Eusèbe de Césarée donne de son histoire quelques éléments biographiques parfois un peu confus, ce qui fait qu’on ne connaît de sa vie que des bribes. Ce qui est certain, c’est qu’Alexandre fut une personnalité importante dans l’Orient de son époque et qu’il côtoya d’autres personnages historiques majeurs.

Il est probable qu’Alexandre soit né en Cappadoce. Je n’ai rien trouvé sur son enfance. Il est l’élève de saint Clément d’Alexandrie (qui l’influence beaucoup et forme sa pensée), puis devient évêque en Cappadoce. Quand Clément est dépossédé de sa chaire, Alexandre lui propose l’hospitalité mais Clément doit très vite le remplacer, car Alexandre, accusé de prosélytisme, est emprisonné durant plusieurs années.

À sa sortie de prison, Alexandre envisage un pèlerinage en Terre sainte… dont il ne reviendra pas.

Vers 212, il accepte de seconder Narcisse, l’évêque centenaire de Jérusalem malmené par ses opposants ; c’est le premier exemple connu d’une fonction de coadjuteur. Finalement, à la mort de Narcisse, Alexandre lui succède. Il rencontre bien des difficultés pour que les fidèles judéo-chrétiens acceptent les fidèles d’origine païenne.

Vers 215, Origène (qui avait lui aussi été élève de Clément) est banni d’Alexandrie et Alexandre l’accueille, le reçoit dans son diocèse, l’ordonne prêtre et lui procure un asile paisible à Césarée où le grand penseur peut se consacrer à son immense oeuvre. Origène écrivait de son bienfaiteur : « Jamais je n’ai rencontré un évêque aussi doux et d’une telle bonté. »

Quant à Alexandre, son œuvre majeure est la réalisation de la grande bibliothèque de Jérusalem. Il réunit et conserve dans cette première grande bibliothèque chrétienne les ouvrages de valeur de l’époque pour contribuer à l’édification intellectuelle et spirituelle de sa communauté. Il est probable qu’Origène ait contribué à son enrichissement. Eusèbe y a travaillé au début du IVe siècle et grâce à elle, a pu rassembler la documentation qui permettra de réaliser son Histoire ecclésiatique.

Vers 250 (ou 251 ?) durant la persécution de Dèce, Alexandre retourne en prison à Césarée de Palestine où il meurt, « couronné d’une vigoureuse vieillesse et d’une vénérable chevelure blanche ».

Il est martyrisé et la légende embellit l’histoire : elle raconte qu’il a été jeté aux bêtes, mais que les fauves se sont allongés sur le sable de l’arène, certains venant lui lécher les pieds. Furieux, ses persécuteurs le ramenèrent en prison pour le faire périr.

Il est fêté le 18 mars en Occident et les 16 mai et 12 décembre en Orient.

Je retiens de ce personnage la grande bonté, le sens de l’accueil et la fidélité en amitié : son attachement à Origène durera tout le long de sa vie.

Article du 12 mai 2021


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Couleur de lumière

À Ravenne, au mausolée de l’impératrice Galla Placidia, la coupole est ornée de mosaïques aux couleurs du ciel tandis que les voûtes des fresques passent en Occident, du jaune ou de l’or au bleu. 

Église romane de Perse à Espalion : elle porte ces deux couleurs associées à la lumière : l’or et le bleu des cieux…

Les savants du Moyen Âge multiplient les expériences d’optique, s’interrogent sur l’arc-en-ciel et associent leurs recherches à leurs préoccupations théologiques ; ils ne parviennent à aucun consensus. 

Certains pensent que la couleur est divine, porte en son cœur la lumière et éloigne la nuit, le Malin et l’obscurité. Homme de science, l’abbé Suger encourage les artistes à jouer avec la couleur et les vibrations de la lumière. Il se réfère aux écrits de Denys l’Aréopagite, moine mystique syrien de la fin du Ve siècle et s’appuie sur la première épître de saint Jean : « Et voici le message que nous avons entendu de lui et que nous vous dévoilons : Dieu est lumière, et de ténèbres, il n’y a pas de trace en lui » (1 Jn 1, 5).

Vers 1140, l’abbé Suger fait reconstruire l’église abbatiale de Saint-Denis et encourage l’usage des couleurs, en particulier le bleu, afin de dissiper les ténèbres. On parle du bleu de Saint-Denis. On utilise alors pour les vitraux un produit très cher, le safre qui prendra plus tard le nom de bleu de cobalt. Suger évoque la « matière de saphirs » pour décrire les verres bleus des vitraux de son abbatiale. Le moine Théophile rédige à cette époque une sorte d’encyclopédie du savoir-faire artisanal et emploie la même expression, saphirum, pour désigner les fragments de verre bleu imitant la pierre précieuse. 

L’expérience de Saint-Denis convainc et inspire les artistes qui élèveront vers les cieux la cathédrale du Mans ou de Chartes d’où émergera le célèbre bleu de Chartres.

À l’opposé, d’autres hommes d’église comme saint Bernard de Clairvaux estiment que la couleur est matière, qu’elle distrait et éloigne les hommes de Dieu. L’architecture cistercienne, tout en sobriété et dépourvue de vitraux colorés, témoigne de cet état d’esprit. 

Cet article est tiré d’une émission diffusée le 14 novembre 2011 sur RCF Isère dans le cadre de la série « Tout en nuances » qui a duré pendant six années. Elle est présentée ici. L’article a été mis à jour le 6 mai 2021 et figure dans le livre « Bleu, intensément », chapitre 12.


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Les scribes du contour

C’est assez rare que je publie un article que je n’ai pas écrit. Mais j’ai été passionnée par ces réflexions de Nylda Aktouf, peintre et guide au Musée des Beaux-Arts de Montréal à propos du travail des artistes de l’Antiquité égyptienne. On les appelle… les scribes du contour.

J’y ai découvert la passionnante notion d’aspectivité qui rejoint beaucoup de nos réflexions d’iconographes tout comme les considérations sur les couleurs.

Cet article en résume un autre plus complet, publié dans la Revue Contact du Musée des Beaux-Arts de Montréal. Je laisse donc la parole à Nylda :

« Dans l’Égypte ancienne, les dessinateurs et les peintres étaient appelés scribes des contours, leur art se définissant avant tout par les lignes simples qui entourent des formes et des surfaces recouvertes de couleurs riches et chatoyantes.

Les Égyptiens aimaient la couleur. Tout était sujet à polychromie, murs, statues, étoffes, mobilier de bois, papyrus, bas-reliefs en pierre, objets en faïence, ornements de momies.

Cependant, l’activité du peintre égyptien de l’Antiquité ressemblait davantage « à celle du cartographe qu’à celle du peintre « , dit Ernst Gombrich. Il s’agissait non pas de faire de l’esthétisme, mais de placer un ensemble d’objets dans un espace pictural de façon plutôt énumérative et d’offrir à l’observateur une sorte de chronique de la vie de l’époque (travail, chasse, pêche, etc.). En outre, art et religion étaient indissociables, aussi les multiples dieux du panthéon égyptien ont-ils une place primordiale.

Les représentations ne sont jamais réalistes. Il s’agit d’images idéales obéissant à un certain nombre de codes stricts soumis au règne du Maât (ordre pour l’éternité), d’assurer la survie du défunt dans l’au-delà et de permettre la recréation de l’univers. Examinons quelques-uns de ces codes :

La frontalité et la symétrie

Cette règle impose de couper tout personnage en deux moitiés symétriques. Il convient de ne pas perturber la Maât, l’harmonie universelle ! 

L’aspectivité 

La représentation égyptienne nie toute perspective. Pour les Égyptiens anciens, l’image doit être « bavarde » et montrer de manière significative tout le contenu d’un objet, d’un individu ou d’un paysage.

Ainsi sur les stèles funéraires toutes les offrandes sont-elles montrées. La stèle de Nefertiabet présente véritablement une liste de ce qui pourrait servir à la princesse : du pain, des cruches de bière, du linge… 

La perspective rabattue

Ce principe s’applique également aux lieux. Ainsi, pour représenter un lac entouré d’arbres, le peintre égyptien dessinera une étendue d’eau vue de haut autour de laquelle seront représentés des arbres comme s’ils avaient été rabattus au sol. Cette spécificité de l’iconographie égyptienne est appelée perspective rabattue. 

La grille de proportion 

La représentation humaine fixe les proportions au moyen d’une grille de proportion (carroyage) basée sur la coudée égyptienne et qui consiste à quadriller la surface à peindre de façon à délimiter nettement la place de chaque élément de la composition. Ces proportions reflétaient l’importance sociale, religieuse et politique des individus. La hauteur des personnages dépendait par exemple de leur rôle dans la société : ainsi, Le pharaon est toujours représenté comme le plus grand des hommes. 

C’est au Moyen Empire que la grille de proportions fait vraiment son apparition. La figure s’inscrivant dans une grille de 18 carrés de haut, on constate que les articulations principales du corps se placent toujours aux mêmes endroits, déterminant un canon propre à cette époque.

C’est au Nouvel Empire que la représentation de la figure humaine va connaître une tendance à l’affinement de la silhouette avec un allongement extrême des membres, à l’intérieur du cadre rigide des 18 carrés.

Le faux profil

Dans la représentation des personnages, la tête est figurée de profil, les yeux sont dessinés de face pour imposer le regard ; les épaules et le torse également, pour ne pas atrophier le personnage. Puis les jambes sont de nouveau de profil, comme les pieds. Le corps est ainsi présenté sous ses différents angles, sans pour autant apparaître difforme. Les Égyptiens avaient quasiment découvert la vision en trois dimensions et réussi à trouver un équilibre. 

La durée et le temps

Le temps qui passe est assez difficile à exprimer. Les Égyptiens ont trouvé avant l’heure le secret du dessin « animé » en juxtaposant par exemple les mouvements ou en montrant le personnage à différents moments de sa vie. 

La technique

Le peintre a essentiellement pour fonction de préparer ses couleurs, ses pinceaux et tout le matériel accessoire. Les pigments colorés sont délayés avec de l’eau et un adhésif, soit avec de l’albumine, avec de la gomme d’acacia, soit avec de la gélatine issue des os, peaux, graisses et cartilages d’un animal.

La palette était sommaire, mais à celle-ci s’ajoutaient deux composés synthétiques, les pigments bleu et vert, produits dans un four, à partir d’un mélange de cuivre, de sable, de calcaire et de cendres : vers 850 degrés, le bleu se forme, puis il se décompose lorsque le four devient encore plus chaud pour fournir le vert. 

Les pinceaux sont avant tout des calames, roseaux ou joncs, auxquels étaient ajoutés en cas de nécessité du crin de cheval, des cheveux humains ou encore des fibres végétales. 

Dans le cas de la représentation murale, la peinture est un long procédé qui commence par la disposition d’une couche de stuc sur la paroi. La surface est divisée entre l’espace destiné aux inscriptions hiéroglyphiques et celui réservé aux illustrations. Cette dernière est recouverte d’un quadrillage à l’aide de cordes imbibées d’encre rouge. Les objets et les personnages sont délimités par un scribe-dessinateur, limite dans laquelle va pouvoir jouer ensuite le peintre.

La symbolique des couleurs

Les couleurs avaient une signification précise, indépendante de leur valeur esthétique. 

La dualité

Les couleurs étaient souvent associées par paires pour exprimer une dualité. Dans la notion de dualité égyptienne on trouve des nombreuses complémentarités ou oppositions entre les couleurs, telles que celle entre le rouge et le blanc, expression de complétude et de perfection (comme dans la double couronne d’Égypte portée par les pharaons, union de la couronne blanche et de la couronne rouge). La couronne rouge de Basse-Égypte symbolise le côté positif de l’agressivité et de l’autorité détenue par le pouvoir royal, utilement canalisé vers l’ennemi. Elle est complétée par la Couronne blanche de la Haute-Égypte qui lui apporte l’illumination de l’astre solaire et l’aide à gouverner sur les deux terres.

L’argent et l’or formaient une dualité d’opposés tout comme le soleil et la lune. 

Les représentations chromatiques

Le noir était la couleur du limon, porteur de fertilité et de renouveau. Ces caractères étaient aussi liés à l’obscurité de l’au-delà, au royaume de la mort, qui devait lui donner la vie éternelle. 

La couleur noire pouvait être obtenue à partir de la galène (pour le maquillage) ou de charbon de bois (pour la peinture). 

Le bleu, souvent opposé au rouge qui symbolisait la colère, la mort, le bleu incarnait l’infini. Le bleu est le symbole de l’air et du ciel.

C’est également la couleur du dieu Amon, le Roi des Dieux, qui était, entre autres, un dieu de l’atmosphère. Le bleu sombre du lapis-lazuli est le symbole de la voûte céleste la nuit, et des abysses.

Le vert incarnait l’abondance, la renaissance et le bien-être. Osiris qui était le dieu de la végétation par excellence était appelé le Grand-Vert tout comme les milieux aquatiques du Nil étaient appelés la Grande verte. Faire des choses vertes signifie vivre de façon positive, bien agir. L’histoire bégaie ! Le vert pouvait être obtenu à partir de la malachite, symbole de joie tout comme la précieuse turquoise venant du Sinaï. La couleur verte de la chair d’Osiris s’explique ainsi par le symbolisme du vert, couleur de la résurrection.

Les dieux étaient censés avoir des os en argent, une chair en or, des cheveux en lapis lazuli, des yeux en cornaline. C’est ce que l’on retrouve sur le masque de Toutankhamon.  

Le blanc, symbole de toute puissance terrestre, de pureté et de sainteté, était associé aux cérémonies rituelles et aux objets sacrés. Le blanc pouvait être obtenu à partir de la cérusite naturelle ou du sulfate de calcium.

Le jaune, symbole de l’or, du soleil à son zénith et de l’immortalité, c’est la couleur des dieux, dont le corps est en or jaune (ou en or blanc). Le jaune pouvait être obtenu à partir d’oxyde de fer. 

Le rouge est ambivalent : chaud, dynamique, vital comme le sang mais dangereux comme le feu ou le soleil trop ardent, comme celui du désert. Le rouge est une couleur aussi inquiétante que celui qui la porte habituellement : ainsi Seth, le destructeur, le fratricide. Le rouge, comme le jaune, pouvait être obtenu à partir d’oxyde de fer.

Conclusion

Quid des scribes du contour ? Sont-ils des artistes ou des artisans ? Ce sont des techniciens formés de père en fils et développant leur pratique à l’intérieur d’un cadre canonique laissant peu de place à la liberté ou à l’improvisation. Le concept d’art pour l’art est totalement absent de l’esprit égyptien. D’ailleurs, rarement une œuvre n’a été identifiée comme étant celle d’une main reconnue.

Peut-être est-ce là le but du contour. Entourer, encercler permet de délimiter un espace et de le définir avec précision pour ne pas laisser le choix de l’interprétation et laisser ainsi le cerveau donner libre cours à l’imagination ou à la créativité. »


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Bienheureuse Isabelle de France

Icône sur planche de tilleul 12 x 16 cm, 2021

Isabelle, née en mars 1225 , est la sœur cadette de Saint Louis (Louis IX). Comme son frère, elle reçoit une éducation chrétienne rigoureuse.

Dès son plus jeune âge, Isabelle est attirée par la vie chrétienne. On raconte qu’un matin, le valet de chambre avait roulé sa couche quand il entendit une petite voix s’élever : la petite Isabelle s’était laissé rouler dans le matelas tellement elle était absorbée par sa prière !

Sa mère, Blanche de Castille, et le pape Innocent IV ont l’un et l’autre des projets de mariage pour elle, en vue d’alliances politiques. Mais Isabelle refuse et leur explique qu’elle souhaite garder sa virginité. Le Pape comprend son choix, et lui accorde l’autorisation de se mettre sous la tutelle spirituelle de religieux franciscains.

Un an plus tard, elle entreprend la construction du monastère de Longchamp également appelé Abbaye royale de Longchamp (1) sur un terrain situé entre la rive droite de la Seine et la forêt de Rouvray (actuel Bois de Boulogne). Le roi Louis IX, très attaché à sa sœur, lui cède ce terrain et l’autorise à consacrer la somme qu’elle aurait pu avoir. comme dot, pour édifier le bâtiment.

La construction est achevée en 1259 et le monastère accueille les clarisses du monastère de Reims l’année suivante. En s’inspirant de la Règle écrite par Sainte Claire et conseillée par saint Bonaventure, Isabelle compose une nouvelle Règle, moins sévère, approuvée par le pape. Celui-ci prêche plusieurs fois à Longchamp et rédige un traité de vie spirituelle dédié à Isabelle : de Perfectione vitae ad sorores (La vie parfaite, pour les sœurs). Le monastère fut consacré à l’Humilité de la Bienheureuse Vierge Marie.

À partir de 1260, Isabelle s’installe dans une petite maison dans l’enclos du monastère pour partager le quotidien et la prière des sœurs, mais elle n’entre jamais officiellement dans les ordres.

En 1263, elle obtient du pape Urbain IV un remaniement de la Règle. Cette dernière rédaction est adoptée par plusieurs monastères de France et d’Italie et on appelle les clarisses urbanistes celles qui suivent cette Règle (2).

Isabelle meurt le 23 février 1270 ; elle est enterrée dans l’église du monastère.

Après la mort de saint Louis (à Tunis, la même année), Charles Ier d’Anjou, leur frère, demande à Agnès d’Harcourt, dame de compagnie d’Isabelle d’écrire sa vie, en vue de sa canonisation. Elle publie ce récit vers 1280 mais Isabelle, elle, ne deviendra « bienheureuse » qu’en 1521.

Elle est fêtée le 22 février en Occident

  1. L’abbaye est détruite lors de la Révolution française et le site est aujourd’hui occupé par l’hippodrome de Longchamp et son château.
  2. Les clarisses urbanistes suivent la Règle de sainte Claire avec quelques allègements


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Saint Clément de Rome

Icône sur planche de tilleul creusée, Saint Clément de Rome, 13 x 17 cm, 2021

Clément de Rome est pape de Rome, de l’an 92 à l’an 99, succédant à Pierre, Lin et Clet ; il est le premier Père apostolique (1).

Saint Irénée, au siècle suivant, raconte que Clément avait vu de ses propres yeux les Apôtres, s’était entretenu avec eux et que leur prédication résonnait encore à ses oreilles. Eusèbe de Césarée, dans sa Chronique au début du IVe siècle et saint Jérôme, un siècle après, parlent également de Clément.

D’autres récits fleurissent mais semblent très enjolivés, tout comme La Légende dorée qui présente de façon détaillée la vie de saint Clément : il y est question de naufrages, de pirates, de miracles incroyables et édifiants, d’une histoire familiale faite de disparitions, d’exils et de retrouvailles… Même Jacques de Voragine met en garde le lecteur expliquant que certaines parties du récit « ne doivent pas être crues à la lettre » !

Il semble cependant que Clément ait été exilé en Crimée. Durant cette période, il fut contraint de travailler dans une mine. Là, il aurait fait jaillir de l’eau d’une source miraculeuse. Sa prédication était tellement enthousiasmante qu’elle fut suivie de nombreuses conversions : il fallut construire des églises en nombre.

Ses représentations sont associées à une ancre : est-ce pour illustrer la solidité de sa foi, ou bien fut-il jeté d’un navire avec une ancre au cou comme la peinture le représente fréquemment ? Il est possible qu’il soit mort en martyr de cette façon, mais les témoignages divergent.

Il est l’auteur d’une importante lettre apostolique adressée à la fin du premier siècle par l’église de Rome à celle de Corinthe. Cette lettre, qui respire la bonté, a été authentifiée avec certitude : elle est une des sources de sa renommée. On dit qu’elle atteignit son but qui était de réconcilier les fidèles de Corinthe avec leurs pasteurs. C’est le premier document attestant l’intervention de l’Église de Rome dans les affaires d’une autre Église.

Il est fêté le 23 novembre dans la plupart des églises chrétiennes.

Il est invoqué contre les maladies des enfants. Il est un des saints patrons des enfants, des marins et des tailleurs de pierre. 

  1. On appelle Père apostolique, les personnes et les écrits de la période qui a suivi immédiatement celle des apôtres. Leur contribution s’ajoute aux textes bibliques pour constituer les fondements du christianisme (alors que les textes apocryphes n’entrent pas dans cette catégorie).

Article du 17 mars 2021


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La couleur de mon âme : les réponses en orangé

Peut-être vous souvenez-vous du fameux questionnaire : « Quelle est la couleur de votre âme ? ». C’était en 2014 en lien avec une recherche sur la couleur bleue. J’ai soigneusement conservé toutes les réponses et retrouvé celles qui évoquaient l’orangé. Je me souviens, en approfondissant, que la couleur orange ne suscitait jamais d’indifférence tout comme les autres couleurs  « intermédiaires » telles que le violet ou le vert (et contrairement au bleu qui n’est pas loin de l’unanimité). Est-ce l’impression d’instabilité qu’elles suscitent ? Et qu’évoque spontanément la couleur orange ? Elle est, pour certains, ressentie comme joyeuse, stimulante et dynamisante, et pour d’autres, agressive et dérangeante.

Dans ce questionnaire, étonnamment, la couleur orange remportait 6,5% des suffrages, placée juste entre le rouge à 7% et le jaune à 6% : surprenante position !

Voici donc, telles quelles, quelques-unes des réponses :

  • Chantal (64 ans) : « orange, car l’orange est la couleur du feu qui réchauffe et qui éclaire dans le noir. »
  • Élodie (24 ans) : « orange, pour la gaieté de la couleur »
  • Bigna (64 ans) : « orange, orange et encore orange !! je ne sais pas pourquoi, mais une amie m’a dit il y a longtemps, « en suivant la couleur orange on est sûr de te trouver » ! »
  • Horia (46 ans) : « parce que c’est ma couleurs préférée, inspirante, qui réveille, qui sort de la monotonie (une voiture et un manteau orange, ça frappe le regard) ! »
  • Anne-Marie (59 ans) : « peut-être parce que, en sophrologie, quand on me demande de visualiser une vague d’apaisement je la vois en orange. »
  • Isabelle (53 ans) : « si tant est que j’ai une âme, elle est orange, orange qui tire sur le jaune, très lumineux et chatoyant ! Orange de cadmium (clair), pas d’explication juste la lumière et la jubilation que me provoque cette couleur ! »
  • Jeanne (47 ans) : «  parce que c’est lumineux ! »
  • Lisa (18 ans) : « c’est la première couleur qui me vient à l’esprit quand on me pose cette question ! »
  • Marie-Christine (55 ans) : « orange, c’est tout ! »
  • Nicolas (34 ans) : « Pourtant, ma couleur préférée est le bleu… Le orange, car pour moi c’est une couleur chaude… peut-être aussi un lien avec la couleur des flammes ? » (Précisons que Nicolas est pompier !) 
  • Thérèse (77 ans) : « orange doux, tirant sur un roux doré, lumineux sans éblouir. Je ne sais pas du tout si c’est la couleur de mon âme, c’est seulement une couleur que j’aime ! »
  • Vincent (45 ans) : « la couleur de mon âme pourrait être orange. Parce qu’elle se tourne vers la lumière mais qu’elle est aussi encore un peu en feu… »

(…)

L’âge de mes interlocuteurs était celui de l’année 2014. Je serais curieuse de savoir si l’orangé est resté la couleur de leur âme, tant d’années, d’évènements, d’ombres et de lumières après…

Certains me répondent maintenant, comme :
– Ashley (71 ans) : « C’est fascinant ! Cela me fait me demander quelle est la couleur de MON âme. Je pense que ça pourrait très bien être orange. Voici mes pensées immédiates : lumineuses, brûlantes, passionnées, ouvertes, chaleur, lever et coucher de soleil, le soleil, l’émergence de la vie dans le cosmos… »
– Franck (59 ans) : « J’ai toujours adoré la couleur orange. C’est paisible et méditatif. C’est pour moi la lumière de l’âme »

Article du 14 mars 2021


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La symbolique de la couleur orange

Pigment orangé trouvé dans une petite boutique de Venise

À propos de l’orangé, Kandinsky (1) écrit : « Le rouge chaud, élevé par l’addition de jaune, auquel il est apparenté, donne l’orangé. Du fait de ce mélange, le mouvement en soi du rouge originel devient un mouvement d’irradiation et d’expansion sur l’entourage. Cependant le rouge, qui joue un grand rôle dans l’orangé, y ajoute une note de sérieux. Il ressemble à un homme sûr de ses forces et donne en conséquence une impression de santé. Il sonne comme une cloche de ton moyen qui appelle à l’Angélus, comme une puissante voix de contralto ou comme un alto jouant largo. »

En Occident, l’orangé, couleur chaude par excellence, est associée, dans sa connotation positive, à la chaleur, la joie, la dynamique. On peut noter que le préfixe de orpiment comme celui de orange est « or ».

La couleur orange, comme toutes les couleurs, porte en elle une symbolique ambivalente. Dans Le Dictionnaire des symboles (2), figure cette remarque : « cette couleur symbolise (…) le point d’équilibre de l’esprit et de la libido (…) ». On retrouve cette notion de « couleur d’équilibriste » que j’avais développée dans le premier article sur l’orangé. Peut-être que, dans la composition de la couleur, le basculement vers le rouge ou vers le jaune est possible à chaque instant, ce qui induit cette caractéristique symbolique : une couleur qui peut passer très rapidement de la connotation positive de joie pure, d’amour divin et éternel, à celle de luxure, d’infidélité, ou de trahison…

Ainsi, dans la Rome antique, l’indissolubilité du mariage était manifestée par la couleur orange. Pourtant, au Moyen Âge, les cheveux roux sont associés au diable et à la sorcellerie et c’est la couleur des cheveux de Judas, longtemps utilisée en peinture. Je me demande si la robe jaune-orangée de saint Pierre, en iconographie et dans la peinture médiévale, ne serait pas implicitement associée à son « reniement », la tonalité verte de sa chemise rétablissant l’équilibre.

En Asie, la couleur orange est associée à la celle du safran (de mon côté classé parmi les jaunes, ce qui est très discutable), une teinture végétale de qualité. Dans l’hindouisme, la couleur orange désigne le second chakra du corps humain, en lien avec la créativité et le dynamisme. C’est en même temps la couleur du renoncement, celle des vêtements des sannyasins comme celle de la robe des moines bouddhistes ; on a vu en Occident, dans les années soixante-dix, les adeptes de Rajneesh arpenter les rues de nos villes vêtus de cette couleur. Alors, la couleur orange était aussi « à la mode » et on se souvient des tapisseries, de la vaisselle et des vêtements de style « baba cool »… Typiquement, l’air du temps, son esthétique et l’inconscient se sont alors rejoints : quelle autre couleur aurait pu symboliser à ce point cette période qui a vu la joie et la libération des corps se confondre avec toutes sortes d’excès et de dérives ?

(1) KANDINSKY Wassily, Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, Folio, p. 162
(2) CHEVALIER et GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles, Bouquins, 1969


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Les pigments orange

Pigments orange de cadmium entre une rangée de rouges de cadmium et une autre de jaunes

Nous l’avons déjà évoqué, il existe peu de pigments naturels vraiment orange, plutôt des terres et des ocres qui tendent plus ou moins vers cette tonalité.

De même aucun pigment ancien n’est strictement un orange mais révèle des nuances qui s’en approchent : un rouge qui tend vers le jaune, ou un jaune qui tend vers le rouge.

On arrive bien à obtenir de l’orangé en mélangeant du rouge et du jaune, mais la tonalité obtenue est souvent décevante, plus terne que chacun des composants d’origine.

De ce fait, nous allons retrouver ici des pigments que j’avais classés précédemment parmi les rouges ou parmi les jaunes et qui parfois, dans leur subtile bascule, peuvent être considérés comme des oranges.

Depuis l’Antiquité, les peintres utilisent les sulfures d’arsenic comme le réalgar et l’orpiment (je les ai répertoriés dans la rubrique la couleur jaune). L’utilisation de ces pigments très toxiques libère du soufre, surtout lorsqu’on les mélange, et a été globalement abandonnée sauf par certains enlumineurs à la recherche de pratiques ancestrales. J’en conserve quelques échantillons qui m’ont été offerts dans des flacons bien fermés pour la beauté de la nuance, mais ne les utilise pas dans mes icônes ! On trouve du réalgar et de l’orpiment « authentiques » dans le catalogue très complet des pigments Kremer, mais ils portent la mention « toxicité aiguë » et « nocivité environnementale » et ne sont vendus, sous conditions, qu’a des professionnels avertis.

Il en est de même pour le minium et le cinabre, (classés dans la rubrique la couleur rouge), prisés au Moyen Âge et décrits par Cennino Cennini.

Les couleurs de chrome, mises au point à l’orée du XIXe siècle, ont permis l’utilisation de vraies nuances orangées moins toxiques que leurs prédécesseurs antiques et médiévaux, et au fort pouvoir colorant. Leur stabilité s’est avérée insatisfaisante et certains mélanges décevants. Pourtant, Turner (1), Van Gogh et certains impressionnistes s’en sont régalés, jusqu’à la découverte des cadmium plus vifs et moins coûteux. 

Ce fut une étape décisive pour la peinture, quand, en 1820, le chimiste F. Stromeyer, réussit à produire un sulfure de cadmium dont certaines nuances sont d’un orangé vif, franc, très lumineux et couvrant. Nous l’utilisons en iconographie, mais en mélange, avec parcimonie et à la pointe du pinceau, tant les qualités de cette couleur peuvent se transformer en des tonalités qu’on dirait « fluo » et plutôt inadéquates dans notre pratique ! Par ailleurs, la toxicité de ces pigments nécessite également de prendre les précautions adaptées.

Le XXe siècle enfin, a vu le développement de pigments organiques de tonalités moins agressives. L’orangé de molybdène commercialisé à partir de 1935 donne des nuances très variées, couvrantes et stables, destinées à un usage avant tout industriel.

Arrivés à la fin de cette promenade parmi les pigments orangés, on comprend très bien que certains « classements » sont purement théoriques. Rejoindre la catégorie des rouges, des jaunes, ou des orangés relève de l’arbitraire et de la sensibilité aux couleurs de chacun. Cela n’enlève rien au plaisir de faire intervenir dans nos compositions cette pointe de gaieté et de chaleur qui me fait penser au coucher du soleil sur l’île de Florès, l’île située à l’extrémité ouest des Açores, attendu chaque soir de temps clair par une dizaine d’admirateurs assis sur un simple muret.

Soir d’été sur Florès

(1) Voir le catalogue Turner et la couleur édité par Le Centre d’art Caumont à Aix en Provence à l’occasion d’une exposition en 2016.

Article du 9 mars 2020